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Une zone portuaire n’est pas a priori un cadre pour roman noir. C’est un espace du possible où l’on pourrait croiser aussi bien Tintin, Pythagore ou Rimbaud Par Jean-Jacques Salgon Photos Claude Pauquet
En vélo jusqu’à La Pallice Jean-Jacques Salgon, né en 1948, vit à Paris et à La Rochelle, où il enseigne à l’IUT. Dernier livre publié :Tu ne connaîtras jamais les Mayas, L’Escampette, 2000.
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our se rendre de La Rochelle à La Pallice en vélo, on peut choisir de rester au plus près de la côte en espérant ne jamais perdre de vue la mer. La mer, ou ce qui en tient lieu, tant il peut paraître douteux que les eaux du pertuis aient pu un jour communiquer avec l’océan. Depuis la dernière tempête de décembre 1999 qui a saccagé les quais du Mail et de Port-Neuf, la municipalité s’active pour restaurer les lieux. On a disposé de solides enrochements, reconstruit les parapets, confectionné des revêtements de galets. Une piste cyclable a été aménagée qu’il faut bien alors s’efforcer de suivre. Suivre une piste cyclable peut vous procurer une sorte de jouissance bourgeoise : de simple usager de la bicyclette on se sent soudain appartenir à une classe plus large et comme enveloppé par tout un ensemble de
choses très abstraites ou collectives qui vont de la politique des transports aux associations de protection de l’environnement, des plans de circulation aux modes de gestion de l’énergie ou de lutte contre la pollution, de partis pris urbanistiques à la promotion concertée du tourisme. On s’y sent aussi incarner un style de vie pour ainsi dire archétypal qui fait immanquablement songer aux publicités familiales pour les assurances-vie, les produits dentaires, la chicorée soluble ou les chandails en pure laine vierge. Bref, sur une piste cyclable on est beaucoup plus qu’un simple cycliste, on est un citoyen dont les pouvoirs publics prennent soin, un consommateur qui sait ce que qualité de vie veut dire. Aussi bien, lorsque la piste cyclable redevient un chemin, on retrouve une sorte d’anonymat délicieux, on quitte un monde de statistiques pour se retrouver en pleine nature. C’est très exactement ce qui se passe lorsque l’on franchit cette frontière qui sépare les zones de Port-Neuf et de Chef-de-Baie, que l’on rencontre pour quelque temps un petit bout de route goudronnée qui longe trois ou quatre anciennes villas tournées vers la mer et bien serrées les unes contre les autres, enclavées dans un territoire qui n’a rien de résidentiel et qui semblent aussi insolites et précieuses qu’un château médiéval au bord d’une autoroute ou qu’un arc de triomphe romain dressé à l’orée d’une zone commerciale. On salue par la pensée les propriétaires de ces villas, comme s’ils étaient les derniers résistants, les ultimes défenseurs d’un art de vivre qu’aucune mutation sociale, qu’aucun plan d’occupation des sols ne parviendront à déloger. Passé la Tour Carrée, antique bastion posé sur un pré d’herbe fauchée, arborant comme un blason un tag à l’effigie de KOS et que semble apprécier un couple de tourterelles turques occupées à faire des petits pas s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 77
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de deux sur le rebord de la corniche, on aborde un terrain plus secret, plus dérobé aux regards, fait de buissons et de haies basses alternant avec des petits champs herbeux. Le chemin est bordé de toute une variété de plantes sauvages qui, en ce début d’été, fleurissent suivant leur humeur, coquelicots, lavatères, camomilles, ombelles, pissenlits, mais comme, de place en place, on trouve aussi des bancs publics, comme le sol du chemin semble bien récuré, on se prend à douter si tout cela n’est pas tout simplement sorti des cartons d’un paysagiste. En effet, voici le doute confirmé par l’apparition d’un parking, d’une petite plage aménagée avec un bâtiment en béton où l’on vend des glaces, des boissons et des frites, avec une terrasse où un couple de retraités est même en train de déguster des huîtres. Manger des huîtres face à la mer peut sembler critiquable : cela fait double emploi. Il faudrait pouvoir manger des huîtres à Timimoun, à Yamoussoukro ou sur les bords du lac Titicaca. Et encore. C’est pour cette raison que l’on appuie à présent un peu plus fort sur la pédale. Fuyant les mangeurs d’huîtres par la nouvelle route qui conduit directement au port de pêche, on trouve enfin un endroit qui ne demande qu’à être apprivoisé : c’est une succession de décharges publiques où s’entassent détritus, gravats et tuiles cassées. Je ne suis 78
pas le seul être vivant à en apprécier les charmes puisque l’air semble tout à coup animé du pépiement de dizaines d’oiseaux. Parmi eux, une colonie de passereaux aux ailes cramoisies – seraient-ce des bengalis ? – font un petit concert à mon intention, miment une fuite collective pour revenir aussitôt me narguer à quelques mètres, entament une savante chorégraphie devant un parterre de roses trémières. Le jour où l’on s’avisera – ce qui ne tardera guère – d’enfouir les décharges, d’assainir les marigots, de viabiliser les terrains vagues, toute cette vie sauvage s’envolera, on ne respirera plus ces délicats remugles de d é t r i t u s en putréfaction. C’en sera bien fini des pseudo-bengalis. Chicorées bleues et roses trémières pourprées seront chassées de leur royaume. Alors le temps sera venu de disposer sur le bord de la chaussée des petits panneaux pour nous inciter à respecter la faune et la flore. Grâce au ciel, on n’en est pas encore là. Un semi-remorque passe. On peut rester un moment immobile, s’imaginer perdu dans le désert Mojave et tout près de faire une halte au Bagdad Café. Mais le Bagdad Café est au port de pêche et s’appelle Tonton Louis. Aucune chance d’y rencontrer Brenda. Les chalutiers font leurs farauds avec leurs pavois bigarrés, leurs coques peintes : mauve la Pucelle des mers, bleu le Jeannot ou le Gavroche, rouge le Coriolis ou la Mimie. Les concepteurs du port ont décidé de nous le faire remarquer qui ont peint les hangars de ces mêmes couleurs. Même syndrome que pour les mangeurs d’huîtres. Même coup de pédale pour s’échapper.
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Sur une basse continue de couleurs éteintes (asphalte, béton, tôles ondulées, murs de parpaings ou de pierres grises) qui fait que l’on croit circuler – pour peu que le ciel soit voilé – dans un décor en noir et blanc, la zone portuaire de La Pallice fait éclater les notes aiguës et acidulées de ses baraques de pêcheurs, portails peints, enseignes, grues, semi-remorques, coques rutilantes des vraquiers ou des porteconteneurs. Comme si, au bout de ce vieux continent usé et patiné, elle cherchait à nous faire entendre la musique jazzy du Nouveau Monde.
Les quais où sont entassées les grumes sont baignés d’une forte odeur de macération qui évoque celle du moût de vin. Ici commence un nouvel espace. On charge les grumes sur des semi-remorques. C’est un immense jeu de mikado devant lequel s’activent cinq ou six lilliputiens. Les grumes tombant dans les bennes font un bruit sourd qui fait se féliciter de ne les avoir pas reçues sur les pieds. Vont-elles partir pour un nouveau voyage ou simplement traverser la route pour se faire débiter aux Scieries de l’Atlantique ? Viennent-elles d’Afrique ou du Canada ? Autant de questions qui demeureront sans réponse, car on ne peut tout savoir, pas même qui est cet étrange personnage au faciès cuivré et tanné comme un masque de la Comedia dell’Arte et qui sillonne les lieux sur une mobylette attelée à une vieille remorque. On l’a déjà vu au port de pêche, on le retrouve devant les bâtiments de l’escadron amphibie du 519e Régiment du Train. C’est le génie des lieux.
Derrière son masque troué on voit luire deux petits yeux de braise. Serait-ce un Indien quechua tout juste descendu du Pachacamac et venant de livrer au moyen de sa remorque sa cargaison de boules de cristal ? En traversant l’abri des sous-marins on songe à l’arche d’alliance, aux aventures d’Indiana Jones, au chapeau de Tournesol. Où sont passés les deux gamins que Tintin interroge ? Je n’ai jamais vu d’enfants sur les docks de La Pallice. Il n’y en a sans doute jamais eu. Et c’est pour ça que j’aime Tintin. Avec lui tout devient possible : domestiquer les éléphants avec une trompette, tomber d’un avion dans une charrette de foin, croiser le Yéti dans l’Himalaya et rencontrer deux gamins sur les docks de La Pallice. Juste à côté du restaurant Chez Annie, rendez-vous des semi-remorques et accessoirement des routiers, il y a une cabine téléphonique. Deux marins philippins descendus de l’Ocean Ranger sont aux prises avec une carte s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 79
atlantique tomate. C’est à peu près aussi compliqué que de téléphoner à Manille. Vous partez pour une promenade pépère à bicyclette et vous voici entraîné vers une foule de questions parasites qui vous gâchent la vie. Un port n’est aucunement ce séjour charmant et lénifiant chanté par Baudelaire. Arrivé à la pointe du môle d’escale, il faut s’efforcer de jouir de cette vue panoramique sur le pertuis avec le liseré des îles – Aix, Oléron, Ré – et l’eau qui miroite comme du papier alu au soleil, avec dans le dos, les grandes grues sur roulettes, les entrepôts de la Chambre de commerce, le tout baigné de cette lumière blanche qui semble affûter les téléphonique prépayée. Une carte prépayée devrait vous ôter tout souci. Eh bien, c’est exactement l’inverse qui se produit : le nombre de chiffres à composer est si faramineux que pour peu que vous souhaitiez appeler Manille, vous voilà confronté à un problème devant lequel Pythagore lui-même aurait baissé les bras. Vous me direz que Pythagore avait peu de raisons de vouloir appeler Manille à l’aide d’une carte prépayée. Vous faites partie alors de ces gens qui croient aux choses probables plutôt qu’aux choses possibles. Vous pensez qu’il pourrait fort bien se trouver deux gamins en train de jouer aux billes sur le quai de La Pallice. Eh bien vous vous trompez. Les choses probables on ne les voit jamais, alors que les choses possibles il suffit d’un petit coup de pouce pour les faire exister. Ce qui est certain c’est que l’Ocean Ranger est bien à quai sur le môle d’escale. Il vient de débarquer sa cargaison de planches en provenance d’Indonésie et s’apprête à repartir pour Anvers. Sur l’Asian Olive, ce sont des palettes de concentré de tomate que l’on hisse. Les colis sont rouges, aussi rouges que le plumage des bengalis. C’est ce rouge qui me fait supputer la sauce tomate. Il faudrait pouvoir vérifier qu’à Châteaulin, les usines Doux fabriquent bien de la sauce
couleurs, leur donner un mordant, une acidité, une crudité hyperréalistes. Pour peu que l’on se sente l’âme flageolante, que l’on soit enclin à douter de soi, je veux dire de la réalité de sa propre existence, la pointe du môle d’escale est un test crucial. L’eau verte qui clapote six mètres en contrebas semble n’attendre que votre chute. Un banc de mulets tournoie comme une famille de requins prêts à avaler le prochain suicidé. Si vous n’avez pas encore atteint, comme on dit, le bout du rouleau, vous ferez comme moi : demi-tour avec le sentiment réconfortant de l’avoir échappé belle. On vous verra pédaler, dans la longue enfilade métallique du pont d’accès, comme un convalescent bien décidé à goûter une fois encore aux joies de la vie. Les semi-remorques chargés de planches qui vous doubleront sembleront alors vous aspirer dans leur sillage. L’optimisme n’est bien souvent qu’une affaire d’entraînement. Enfin, c’est un être entièrement rédimé qui aborde le long et rectiligne boulevard Emile-Vieljeux. D’où vient le charme de ce boulevard pourtant si morne et désert ? C’est qu’il appartient à cette famille plus large qui a longtemps imprimé sa marque aux villes de province. Il fut un temps où l’on pouvait aborder des villes comme Poitiers, Clermont-Ferrand ou Lyon par de telles avenues plantées de tilleuls, de marronniers ou de platanes. Un temps où le centre des villes ne s’opposait pas aux centres commerciaux construits sur
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leur périphérie. Ces boulevards ou avenues étaient l’hospitalité même. Ils se faisaient un point d’honneur d’accueillir le voyageur et de le conduire en douceur jusqu’à cette place centrale où il pourrait trouver l’agrément d’un café, d’un tabac, d’une auberge ou d’une fontaine. Quoique le boulevard Emile-Vieljeux n’ait sans doute jamais rempli cette fonction, il en garde aujourd’hui le pouvoir évocateur. On s’attend à y voir des petites filles jouer à la marelle ou au diabolo, un négociant conduire un attelage chargé de tonneaux de vin, une diligence poussiéreuse emporter des dames à ombrelle vers l’embarcadère de l’île de Ré. Prolongé par le boulevard Lyautey, ce n’est pas vers un centre qu’il nous conduit, mais vers l’ailleurs et le lointain. Les sables du désert et les forêts tropicales semblent soudain tout proches. Le marin de Gibraltar ou le nègre du Narcisse ne vont d’ailleurs pas tarder à pousser la porte du Madison ou de l’Atla ntic. Passé minuit les Bons Copains laisseront s’échapper deux ombres titubantes qui longeront sans les voir les ancres de marine gravées au fronton des Comptoirs maritimes. Mais à cette heure où les fantômes n’ont pas encore osé quitter leur repaire, les trottoirs sont vides. Des voitures filent sur l’avenue sans s’arrêter. Sur les rails qui longent les docks, en contrebas, un long convoi ferroviaire s’ébranle dans un grincement de roues. Deux ouvriers en bleu de chauffe fument des cigarettes près d’un feu qui clignote. Avec le soleil qui
décline, quelque chose d’effaré, comme un sauvequi-peut général, semble s’être emparé des lieux. On longe la grande place du marché totalement déserte. Pas une voiture garée devant le Café populaire où l’on fait midi et soir des repas si roboratifs, où les patronnes vous accueillent toujours avec un sourire, une empathie, capables de ramener à la vie les cas les plus désespérés. Pas âme qui vive au bistrot de Jean-Pierre ou à l’Océanic. D’ailleurs, ces derniers établissements sont-ils seulement ouverts ? En s’engageant sur le morne trajet du retour, on aperçoit l’enseigne de Chez Nanou, flottant comme une ultime balise aux confins de ce no man’s land. Le ciel est devenu vert et lacéré de rose par les longs, rectilignes et foisonnants sillages des avions à réaction. C’est l’heure des complications. Partout alentour, des entrepôts, bardages métalliques, murs de briques éventrés, toits de tôle, publicités criardes sur d’immenses panneaux. Un chaos suburbain qui fait tout à coup remonter à la mémoire quelques bribes des Illuminations, de ces «painted plates» où le génie de Rimbaud transfigure les noires et miséreuses banlieues de Londres ou de Reading. Et tandis que le vélo roule tout seul sur la longue descente de l’avenue Jean-Guitton, longeant les immenses hangars aux toits moussus des usines de la Socofer, on croit voir alors très nettement surgir de l’ombre «des cercueils sous leur dais de nuit dressant des panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires». s
Claude Pauquet a entrepris A l’est de l’océan, série photographique de Dunkerque à Hendaye. Le Centre dramatique PoitouCharentes publie Le voyage des répliques, série sur Dom Juan mis en scène par Claire Lasne. En octobre, il présente à Poitiers (à la Soufflerie et à l’initiative de l’action culturelle de l’Université) son travail réalisé en 1997 sur l’itinéraire de sa mère dans les camps de concentration. Résistante déportée le 24 janvier 1943, libérée en 1945.
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