atlantique
Une promenade littéraire entre mer et marais dans le pays d’Esnandes Par Patrick Mialon Photos Claude Pauquet
Hic incipit mare L e temps de quelques pages très enlevées «Pour saluer Melville», Jean Giono, grand pourvoyeur de transports littéraires, convie en quelque sorte son lecteur à s’asseoir auprès du maître d’équipage, sur l’impériale de la malle-poste de Bristol qui traverse la campagne anglaise. Qui la traverse comme le ferait un bateau, un petit chalutier par exemple. Son écriture louvoyante, pleine d’embruns et de grand vent, d’immensité et de lumière prend alors le large et, dans un style on ne peut plus «débridé», fend littéralement la campagne pour s’aboucher avec l’océan avant le terme naturel du voyage, nous occasionnant au passage, sous la houle des phrases, un étrange mal de terre en même temps qu’un souverain désir de mer… Cet étonnant syndrome tellurique ne m’est pas inconnu. Pour ma part, j’aime assez, j’aime infiniment même, au cœur de la campagne, rêver du bord de mer. Je crois tout comme Giono qu’il n’est pas de meilleur promontoire, de plus adapté point de vue. Rien de mieux en effet que le lointain, que la distance, pour s’approcher de son fantasme, le caresser, lui donner forme et consistance. L’immatériel parfois équivalant la chose, le creux d’une colline peut bien alors contenir toute la mer… Certes, je n’ai pas grand mérite à défendre cette géographie paradoxale : sous l’imperceptible frémissement de ses ondulantes estives, parmi autant de vastitude, autant de vacuité, le haut plateau d’Aubrac, qui m’a porté au monde, a tout d’une mer intérieure égarée en plein ciel. Du mirage, il a la fuyante, l’inconcevable figure, ce rêve éthéré, éveillé, flottant encore à la surface des choses ou dans la semiconscience de quelque Créateur affairé qui n’en aurait pas tout à fait terminé avec les nuages. Dans ce décor d e s plus improbables, atopique et vagabond, borderline assurément, on ne peut que faire au quotidien l’expérience de la dilution, de la dissolution des limites. Celles du monde, celles de soi. Toutefois, l’herbe n’ayant jamais tout à fait la couleur du varech, le lichen la consistance de l’écume et l’Ailleurs étant, par nature et par définition, toujours ailleurs, il me faut bien reconnaître que régulièrement, à l’approche de l’été, j’éprouve quand même le besoin irrépressible d’aller au plus près de l’océan officiel, titulaire du poste, comparer la teneur de nos finis-terrae respectives, de nos lointains évanescents. Histoire de vérifier, de visu et en profondeur, ce qui, fondamentalement, meut notre imaginaire, ce qui le creuse et qui le gonfle, l’élargit aux dimensions de la planète, à l’universalité de ce bien nommé «vague des passions» qui nous soulève encore, nous chavire toujours… L’amitié d’un Charentais – de cette Charente dite encore Maritime, mais que des autorités locales désireraient pourtant qualifier d’Atlantique, sans doute pour la «grandir», fut-ce au prix d’un abaissement poétique – m’ayant ouvert ses portes, j’ai, au fil des années, temporairement trouvé mon port d’attache à Esnandes. Vivant et travaillant en Limousin la plus grande partie de l’année, cette zone côtière voisine ne m’était donc pas totalement étrangère, mais, si je connaissais bien les étendues vierges de la Côte
Ci-contre : l’église d’Esnandes. Page de droite : Patrick Mialon sur la passerelle du carrelet de Rémi Puyjalon à Esnandes.
74
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s
Patrick Mialon a publié récemment Le ravissement du monde, Ed. du Miroir, 1999, Une rivière au bout de la langue. Parcours d’écriture, Le Bruit des autres, 2001, Désir d’Aubrac ou Le désarroi des arpenteurs, Le temps qu’il fait, 2001.
sauvage, les plages de Ré ou d’Oléron, j’étais bien ignorant de cet Aunis pas plus grand que ma petite (et néanmoins incommensurable) terre natale, cet Aubrac si bouleversant que je n’aurais su l’habiter au quotidien tant il est vrai que la grande Beauté, la Réelle Présence, a quelque chose de presque douloureux dans un monde où la laideur, l’obscénité marchande s’affichent effrontément à la une de nos vies… D’Esnandes, en amoureux éperdu de l’art roman, je ne connaissais que son église. Et encore, seulement à travers des photographies et des ouvrages spécialisés. Mais après tout, doit-on toujours impérativement porter le regard sur les lieux, les paysages, pour les connaître intimement, les connaître de l’intérieur ? Je ne le crois pas. Dans ce domaine, les écrivains et les randonneurs rêvant sur les cartes nous ont ouvert la voie. Bien souvent, le génie du lieu est contenu dans son nom. Même si parfois il ne subsiste qu’à l’état de lointaine survivance. A cet égard, les toponymes
constituent de précieux éclaireurs, d’irremplaçables compagnons de route pour arpenter les sites, les examiner dans leur texture poétique avant que de déambu l e r dans leur matière sensible. Ainsi, le nom d’Esnandes me semblait-il à lui seul réunir dans son déploiement de huit lettres tout un territoire de landes, de vastes étendues traversées par un vent obstiné ne rencontrant que peu d’obstacles pour accentuer son emprise souveraine, tout comme celui d’Aunis condensait subtilement dans sa rondeur et son allégresse toute la jovialité d’une province immémoriale… Me trompai-je donc tellement ? Le vent et l’étendue, le caractère plane de cette absence de relief, j’ai pu les vérifier par la suite. Tout comme j’ai pu vérifier la nature compacte, ramassée des habitations s’essayant à donner aux éléments le moins de prise possible… Non vraiment, ce qui m’a le plus surpris la première fois dans ce paysage c’est – comment dire ? – presque une absence de mer. Je parlais de port d’attache, s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 75
Ci-contre : La Richardière, demeure habitée par Georges Simenon de 1932 à 1935. Ci-dessous : l’église de Marsilly, vue de la rue du Café de la Poste. Dans notre édition de l’été dernier (n° 53), nous avons publié un dossier de Paul Mercier sur «Simenon et les Charentais».
de finis-terra, or, paradoxalement, l’impression qui était la mienne était bien plutôt celle d’un incipit mare, d’un début de mer. Un début qui serait resté sans suite. Lettre morte. Mer enterrée… Dans un livre récent qui était une sorte de p a r c o u r s d’écriture, j’évoquais le nom d’un admirable musicien français du XVIIe siècle, «ce Marin Marais dont le nom seul dit le regret de l’eau qui se retire». C’est exactement le sentiment que m’a procuré ce gros village cerné par le Marais Poitevin d’un côté, par l’océan de l’autre et qui, pris entre deux feux ou plutôt entre deux eaux, hésitant, ne sachant à quel élément se vouer, aurait fini par s ’ e n l i s e r. Par devenir quelque chose comme l’Aigues-Mortes de la côte Atlantique. Une AiguesMortes qui n’aurait pas – pour le plus grand bien des mytiliculteurs et autres travailleurs de la mer – totalement coupé ses liens avec l’élément marin (on ne saurait au demeurant précisément dater l’époque à laquelle la mer a cessé de caresser les premières habitations du village). Quoi qu’il en soit, et puisqu’il est ici question de regard poétique, de ce «sentiment du paysage» dont parlaient les Anciens, je crois que l’on peut dire que beaucoup de la fascination exercée par ces lieux, qui n’ont en eux-mêmes rien de spectaculaire, procède de cet état des choses auquel l’usure des jours, l’eau et la terre, le vent et le ciel ont apporté leur contribution irremplaçable. Ce ciel de l’Aunis, comment d’ailleurs ne pas le célébrer ? Je l’apprécie particulièrement en été quand il revêt cette teinte pâle, crayeuse, à peine striée de bleu qui ré76
pond si bien aux basses falaises, aux blanches maisons d’en dessous qui semblent tout à coup comme des os de seiche étalés sur le pont d’un navire immobile. Immanquablement, il évoque pour moi l’atmosphère irréelle et le temps arrêté de Lumière d’août de William Faulkner – l’autre écrivain du «Sud profond», des forces obscures sous le soleil radieux… Mais, puisque nous en sommes aux références littéraires générées par le paysage, il serait presque obscène de ne pas adjoindre à cette courte pléiade le nom de Georges Simenon qui fut, quelques années durant, l’enfant de ce pays et qui, pour moi, demeure, et de très loin, le premier écrivain véritablement «existentialiste» de l’après-guerre. L’une de mes promenades à vélo (sans doute la meilleure façon de pénétrer dans le maillage même du tissu côtier) m’amena tout au bout des parcs à huîtres, des cabanes et des carrelets – ces guetteurs immobiles appâtant l’infini au bout de leurs antennes préhensiles – jusqu’à quelques hauts lieux marqués de son empreinte. Au lieu-dit Le Coup de vague tout d’abord, qui a donné son nom au roman éponyme et puis à La Richardière tout près de Marsilly qui fut l’une des nombreuses propriétés du romancier au cours de sa longue vie. La vue de La Richardière, en particulier, a conforté ma vision de ce bout de terre, de ce coin de mer. Il m’a aussi éclairé sur le rapport qu’entretenait l’auteur avec son habitation – un appartement, une maison ne sont-ils pas des figures emblématiques de notre «intérieur» ? De fait, ce n’était pas du tout par hasard si Simenon avait choisi ce cadre-là. Ouvert par ses fenêtres à l’immensité de la mer, à l’aventure et à l’Ailleurs, mais aussi, derrière ses grilles et sa vigne vierge, clos sur lui-même, protégé des autres et des menaces extérieures… Ne symbolisait-il pas parfaitement la dualité de l’homme : l’attirance de la mer et l’obsession de la mère, le désir de s’affranchir et l’impérieux besoin de se recroqueviller dans une coquille protectrice, de se «rencogner» comme il aimait à dire ? De cela encore, le nom même de l’auteur, mêlant à la fois affirmation dans son entame et dénégation dans son final, portait l’empreinte en toutes lettres. En fin de compte, ce pays-là, ce pays d’Esnandes à la fois si près et si loin de La Rochelle, ne s’inscrivait-il pas tout entier dans cette même logique, dans cette même indécision élémentaire questionnant les limites, les territoires respectifs du ciel et de la terre, de la mer et du marais ? A l’instar de son église tenant à la fois de la forteresse et du navire. Du navire échoué. s
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s