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Le Corbusier
en Poitou-Charentes
Quatre projets menés entre 1917 et 1947, dont deux réalisés, témoignent des multiples facettes du grand architecte de la modernité
Par Gilles Ragot Photos Fondation Le Corbusier
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é en Suisse, Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965), s’installe en France en 1917 où il produit l’essentiel de son œuvre. L’Ile-de-France et Paris, où l’architecte avait son atelier, regroupent la majeure partie de ses réalisations mais Poitou-Charentes, comme ProvenceCôte d’Azur, Aquitaine, Rhône-Alpes, Franche-Comté et Lorraine sont parmi les régions les plus riches en projets ou réalisations du maître. En Poitou-Charentes, ses interventions se situent à trois périodes différentes de sa carrière et ne répondent à aucune logique historique particulière mais témoignent de plusieurs aspects fondamentaux des préoccupations de l’architecte.
ARCHITECTE CONSULTANT POUR LA SABA
meure impossible à établir clairement. Le barrage se caractérise par une ordonnance classique qui contraste en effet fortement avec ses projets contemporains comme celui de Saintes où il conçoit un projet de centrale thermique avec logements et bureaux. D’une grande simplicité, l’esthétique générale de cet ensemble est fortement inspirée de la production de Tony Garnier. A l’intérieur, Jeanneret imagine une distribution modulaire qui préfigure les plans de ses maisons ouvrières futures en particulier celles de la cité Frugès à Pessac près de Bordeaux (1924-1927). Mais, p o u r des raisons que nous ignorons, le projet saintongeais demeura à l’état d’avant-projet.
UN ARCHITECTE PLASTICIEN
Gilles Ragot a écrit, avec Mathilde Dion, Le Corbusier en France , Le Moniteur, 1997
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Lors de son installation en France, Jeanneret, qui n’adoptera le pseudonyme de Le Corbusier qu’en 1920, collabore en tant qu’architecte consultant au sein de la Société d’application du béton armé. De cette période date la construction d’une usine hydroélectrique sur la Vienne, à Millac près de L’IsleJourdain (1917), et le projet d’une centrale thermique à Saintes (1917). L’usine de Millac telle que nous la connaissons est sensiblement conforme à un dessin conservé dans ses archives. Cependant la contribution de Jeanneret de-
Près de vingt ans plus tard, Jeanneret est devenu Le Corbusier, un architecte, écrivain et polémiste mondialement connu. Il est l’auteur d’une série d’œuvres d’avant-garde exceptionnelles que clôt la célèbre villa Savoye de Poissy (1928-1931). Il s’agit d’une œuvre d’avant-garde qui illustre les principes du nouveau style international auquel il a tant contribué : formes géométriques pures et primaires en béton aux surfaces lisses et immaculées, fenêtres en longueur, toitterrasse, plan et façades libres, quête d’immatérialité. La villa Savoye s’impose comme l’image iconique de cette modernité. Mais, comme Carré blanc sur fond blanc de Malévitch, la villa Savoye incarne le
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point ultime d’une réaction contre les canons d’une pensée académique dominante ; elle est une impasse autant qu’un aboutissement. Que faire au-delà ? Pour Le Corbusier c’est avant tout l’expérimentation et la recherche plastique qui priment. Il s’engage donc aussitôt dans une autre voie. Les projets qui vont l’occuper pendant les dix ans à venir montrent un intérêt pour d’autres formes et d’autres matériaux plus traditionnels, d’autres textures moins lisses et plus rugueuses, et une autre façon d’accrocher la lumière. De 1929 à 1935, il réalise ainsi trois maisons où l’emploi de la pierre de pays, du bois et des toitures inclinées donne une nouvelle orientation à son œuvre. La villa Le Sextant aux Mathes, à La Palmyre en 1935, est l’une d’elles. Cette maison d’été familiale est construite avec un budget limité pour la fille du commandant Peyron, maître d’ouvrage de la Cité de refuge de l’armée du Salut que Le Corbusier vient d’achever à Paris (19291933). Orientée vers l’est pour se protéger des vents océaniques, la villa tourne le dos à la rue, ce qui préserve l’intimité de la famille. La vocation estivale de la villa légitime le plan ouvert, la distribution des pièces vers l’extérieur et l’emplacement de la salle à manger sur une terrasse couverte. Les contraintes financières imposent un plan rationnel ainsi qu’un toit à chéneau encaissé central, mais ne justifient pas le choix de matériaux traditionnels. Le Corbusier ob-
Gilles Ragot
tient un contraste fort entre le mur de pierre percé de petites fenêtres à l’ouest et l’élévation principale à l’est, colorée et translucide. La façade orientale est constituée de panneaux standard en verre, amiante et ciment et okoumé, peints en bleu, rouge et brun suivant une palette qui n’est plus celle des canons puristes de la villa Savoye. Les choix faits à La Palmyre ne constituent pas un renoncement mais le témoignage d’une nouvelle approche de l’architecture.
UN URBANISTE RADICAL
Ci-dessus : la villa Le Sextant, aux Mathes, La Palmyre, 1935. Page de gauche : projet de centrale thermique et de logements ouvriers à Saintes, 1917.
La troisième intervention de Le Corbusier en PoitouCharentes se déroule lors de la reconstruction ; elle permet d’aborder son apport fondamental à l’urbanisme du XXe siècle. Des années vingt à sa mort, malgré d’innombrables propositions théoriques, Le Corbusier ne réalisera aucun plan d’urbanisme en France. Dès 1922, il proposait pourtant un plan pour une ville de trois millions d’habitants, tracé suivant un quadrillage rigoureux. Inlassablement, il reprend ces principes pour aboutir en 1933 à la Charte d’Athènes : les fonctions sont séparées ; l’habitat est densifié ; le sol est libéré. La ville est «verte», constituée à 15% de constructions et 85% de verdure. Les solutions sont radicales et provocantes mais l’utopie des réponses est à la hauteur des enjeux humains et sociaux engendrés par des décennies d’incurie qui ont abouti au développement d’îlots insalubres au cœur des grans L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s
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Avant-projet de la centrale hydroélectrique de La Roche, à Millac dans la Vienne, 1917. La centrale a été mise en service en 1921.
des cités et à la prolifération de taudis en périphérie. Lorsque, le 2 mai 1945, Le Corbusier est officiellement chargé d’établir le projet de reconstruction et d’aménagement de La Rochelle-La Pallice, l’architecte découvre deux réalités différentes : d’une part, la ville ancienne de La Rochelle miraculeusement épargnée, d’autre part, le port de La Pallice, enchevêtrement inextricable d’habitations insalubres et d’usines en partie détruites. Le Corbusier opte pour la préservation et la mise en valeur des richesses historiques de la vieille ville qu’il protège d’une ceinture
verte. L’essentiel de ses propositions qui concernent le port de La Pallice se résume en quatre points : – le développement d’une cité moderne, exclusivement industrielle autour des trois bassins du nouveau port ; – la création d’une nouvelle cité résidentielle située entre La Rochelle et La Pallice ; – la préservation d’une zone rurale dans l’arrière pays ; – le tracé d’une route nouvelle réservée au trafic lourd du port. Le plan est adopté en avril 1946 mais le projet, fondé sur une séparation stricte des fonctions et sur un dé-
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veloppement à long terme, se heurte aux impératifs de la reprise économique du port. Sous la pression des sinistrés et de la municipalité, Le Corbusier concède une entorse à son strict zoning : il accepte que les anciens habitants de La Pallice, en majorité des commerçants et des artisans liés à l’activité portuaire, soient relogés sur place. Rarement présent sur le terrain en raison des nombreuses sollicitations que sa renommée internationale suscite, il se heurte à l’opposition grandissante de la population. Au nom du redémarrage de l’économie, de l’efficacité et de l’impérieuse nécessité de reloger les sinistrés, le plan corbuséen, conçu en dehors de tout contact et de toute procédure de dialogue avec les services d’Etat compétents et les sinistrés, est ignoré. Le Corbusier est contraint de démissionner le 14 novembre 1947. Horm i s le grand axe de contournement qui conduit aujourd’hui les estivants vers le pont de l’île de Ré, il ne reste rien du plan corbuséen. Le Corbusier est un architecte passionné par l’industrialisation du bâtiment et les nouveaux matériaux. C’est également un architecte profondément investi dans les enjeux sociaux de ce siècle. Mais c’est avant tout un grand plasticien pour qui l’architecture se définit comme «le jeu savant correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière». Son œuvre en Poitou-Charentes témoigne de ces multiples facettes. s
La Pallice, traitée selon les principes de la «ville verte», est composée d’unités d’habitation de 60 m de haut abritant 1 700 habitants mais occupant une surface réduite et libérant le sol réservé à la verdure et aux prolongements (équipements
LA ROCHELLE - LA PALLICE
Dans une de ses premières versions pour le plan de La Rochelle-La Pallice (page de gauche), Le Corbusier conçoit, en prolongement du môle d’escale, un morceau de ville «linéaire» et, au sud, un nouveau quartier résidentiel composé d’immeubles en pied de poule. Le plan du 11 avril 1946 (ci-dessous) montre de gauche à droite, le môle d’escale en eau profonde, la cité industrielle existante en gris foncé et ses extensions prévues en gris clair avec la création de deux bassins au sud ; la nouvelle cité résidentielle de
culturels, sociaux, sportifs) ; les voies de circulation sont hiérarchisées selon un découpage qui sépare les différents niveaux de trafic. Ci-dessus : Unités d’habitation avec services collectifs sur le modèle de la Cité radieuse, immeubles en pied de poule et immeubles collectifs plus bas.
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