création
Entretien Dominique Truco
Architecture d’images Laurent Millet
P Vue de l’exposition «La Chambre aux traits» dans la salle capitulaire de l’Abbaye aux Dames, à Saintes.
lantées dans le sable de la plage de Talmont, les fragiles machines de pêche imaginaires de Laurent Millet tiennent tête à l’horizon, l’instant d’une photographie. Jusqu’au 10 juillet, l’Abbaye aux Dames de Saintes a consacré une exposition à cet artiste, édité un catalogue – La Chambre aux traits, avec un texte de Michel Dieuzaide – et coédité, avec Filigranes, un superbe ouvrage : La Méthode.
C’est à Mortagne-sur-Gironde que Laurent Millet écrit et «bricole» des architectures précaires qui c o n s t r u i s e n t son travail photographique. Images qu’il expose en France et à l’étranger, en particulier dans ses deux galeries, Camera Obscura à Paris et Robert Mann à New York. L’Actualité. – «C’est le paysage qui nous construit», dixit l’écrivain Jean-Paul Chabrier. Est-ce vrai pour vous en Poitou-Charentes? Laurent Millet. – C’est souvent par des paysages que
je suis arrivé à des solutions. Il y a sept ans quand j’ai découvert l’estuaire de la Gironde et les carrelets, j’ai
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eu un sentiment de bonheur intense et de frustration de ne pas les avoir faits moi-même. Je me suis tout de suite créé des racines. Pour la première fois, j’ai commencé à dessiner et j’ai développé des tas d’objets, longilignes et bricolés, dérivés de ces formes. Mes cabanes de l’enfance ont refait surface. Comment êtes-vous arrivé à Mortagne ?
Mes parents, qui habitaient l’Isère, sont venus s’installer là. Ils souhaitaient en endroit où la vie n’est pas chère avec du soleil et la mer pas loin. Avant d’arriver là, j’ai été l’assistant de Jean Dieuzaide et de Lucien Clergue au contact desquels j’ai beaucoup appris. Puis j’ai eu une longue période de recherche personnelle mais sans vraiment trouver. Ici, entre Mortagne et Talmont, c’est pour moi une sorte de champ d’application. Lors d’une résidence de deux ans à Leucate, dans la région des étangs et aussi de cabanes absolument extraordinaires, j’ai bâti cet ensemble de machines de pêche imaginaires directement inspirées de mes explorations dans l’estuaire de la Gironde. Etes-vous inspiré par les cabanes bariolées des ostréiculteurs de Marennes-Oléron ?
Oui et, d’ailleurs, fin 2000, invité en résidence au Portugal, j’ai réalisé un ensemble d’une vingtaine de cabanes à partir d’une grande diversité de matériaux provenant de cabanes de pêcheurs portugais qui avaient été passées au bulldozer. Ils sont très pauvres donc très inventifs. J’ai recomposé le cocktail en ne travaillant qu’en façade. Comment avez-vous conçu le projet pour Saintes ?
«La chambre aux traits» est un projet spécifique pour la salle d’exposition de l’Abbaye aux Dames. Le volume de cette salle capitulaire possède une légèreté frappante, celle d’un papier plié. Ensuite, deux livres sur les bâtisseurs des cathédrales m’ont conduit à la chambre aux traits, la trasura, pièce où, le temps du chantier, les architectes et les maçons gravaient à même la pierre du bâtiment les ébauches des architectures à venir. C’est ainsi que j’en suis venu à mettre en rapport la mesure avec le lieu par ces croquis de métal, antérieurement expérimentés au pays basque, au domaine d’Abbadia. Dans ce domaine appartenant à un géographe astronome, j’avais promené ces croquis dans le paysage avec une volonté de rapprochement de l’écriture scientifique et de l’écriture du paysage. Comme ici, dans l’abbaye. Mon travail a toujours été plus ou moins affilié au livre ou au carnet, façon de faire jaillir le paysage dans le livre ou le livre dans le paysage. Pourquoi mêlez-vous le dessin à la photographie ?
ou une profondeur qui est le paysage. J’essaie de représenter cette rencontre entre ce que je projette, des rêves qui tiennent à moitié debout, et le paysage. Je bâtis de l’image sur le réel et j’essaie, de l’image, d’extraire du réel. Quel lien établissez-vous entre l’inscription de vos œuvres dans le paysage et votre rapport corporel au paysage?
Une image de la série La Méthode réalisée par Laurent Millet sur la côte Atlantique.
C’est une sorte de va-et-vient entre l’image et la réalité. Pour moi, le plan c’est l’image, avec un autour
Le rapport au paysage et le rapport au corps me sauvent de l’enfermement et de dérives qui ne seraient plus raccordées au réel, tant je suis dans l’image. Par la course à pied, j’essaie de m’ancrer dans le paysage comme j’ancre l’imaginaire dans ce même paysage dont la force est déstabilisante. Mes idées, souvent, me viennent en courant. Je suis toujours attentif aux rapports entre les tiraillements musculaires, le souffle et les dispositions mentales. Les surfaces colorées, les tensions, les relâchements, si apparents dans les images en couleur, sont le reflet de cela. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 33