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Grise-Fiord l’exil arctique
Histoire d’un peuplement et nouvelles questions environnementales : Jérôme Vergnaud étudie le village de Grise-Fiord, situé sur l’île d’Ellesmere dans l’Extrême Nord canadien
Par Astrid Deroost Photos Jérôme Vergnaud
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érôme Vergnaud apprend l’inuktitut, à Paris, au sein de l’Institut national de langues et civilisations orientales. Patiemment, ce Jarnacais de 28 ans parfait sa connaissance du Haut-Arctique. Après deux missions vers l’Extrême nord canadien, une maîtrise en géographie et un DEA environnement, il a fait de Grise-Fiord, cité de 140 habitants située au-delà du 75e parallèle nord et attachée à la province autonome du Nunavut, l’unique objet de ses recherches. Sa thèse, en gestation, traitera de la généalogie du village créé dans les années cinquante par l’Etat canadien à des fins géostratégiques. Et de nouvelles questions environnementales, gestion de la biodiversité et apparition des déchets. Axe de réflexion : les conditions d’installation, en 1953, des sept familles inuit, déplacées à 2 000 kilomètres au nord de leurs terres d’origine (nord québécois et nord de l’île de Baffin) ont-elles une incidence sur la perception actuelle de l’environnement et sur le traitement des résidus ? «Je dois retracer l’histoire du village, des familles. La manière dont les habitants ont apprivoisé un territoire inconnu – une plage de cailloux – sans matériel adapté. Ils ont dû s’adapter aux ressources cynégétiques, trouver de l’eau, explique Jérôme Vergnaud. Ils ont découvert un froid extrême, la nuit polaire et ont vécu une première année sous des toiles de tentes. Après, ils ont construit le village en récupérant des matériaux. Notamment des caisses en bois laissées par le bateau qui ravitaillait l’officier canadien chargé de surveiller l’implantation.» Afin de collecter ses données, le jeune chercheur a opté pour une insertion discrète au sein de la commu-
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nauté inuit. En 1997, alors qu’il séjourne à Iqualit (capitale du Nunavut), une opportunité le transporte à Grise-Fiord. «J’avais entendu parler de ce village et j’avais en tête de rencontrer les personnes qui avaient vécu le déracinement.» Cette année-là, avec l’assentiment des autorités municipales, il plante sa tente sur la banquise et attire les premiers échanges. A force de respect, il défriche la douloureuse histoire des exilés et partage, avec les habitants, de chaleureux moments. Il constate aussi l’importance de la chasse au bœuf musqué, à l’ours, à l’oie blanche, au lapin arctique... Chacune des trente maisons compte un chasseur. Des guides-chasseurs transmettent leur savoir aux plus jeunes et veillent au respect de la nature vitale. Au cours de la seconde expédition, en février-mars 2000, Jérôme Vergnaud suit les cours de langue inuit à l’école de Grise-Fiord, célèbre le retour du soleil et part, à travers l’immensité glacée, à la découverte du village originel. Vestiges évocateurs que l’accompagnateur et guide-chasseur Larry Andlaluk, contemporain du «déplacement», contemple les yeux humides. Puis, le Charentais approfondit la question environnementale : «Il existe un véritable intérêt pour ces problèmes. Ils savent que la chaîne alimentaire n’est plus aussi pure qu’avant et que la pollution atmosphérique, sur laquelle ils ne peuvent pas agir, produite par les pays tempérés, les concerne au premier chef. Sur les territoires de chasse, la réglementation “zéro trace” s’applique aux chasseurs, aux chasseurs sportifs et aux missions scientifiques. Ils regrettent aussi que le bateau qui livre des produits, générateurs de déchets, reparte à vide.»
Le village et son périmètre immédiat, en revanche, sont la scène d’une pratique plus mystérieuse. Le chercheur a observé un «tri utile». Les caisses de bois – et d’autres matériaux «nobles» – sont récupérées et servent toujours à construire des cabanes près des habitations ou les boxes qui équipent les traîneaux. Les déchets ménagers, dont les nombreux emballages, sont collectés et brûlés mais d’autres résidus restent à même le sol. Ainsi de ces courroies de scooter abandonnées qui pourtant appartiennent à quelqu’un et serviront un jour de frein aux traîneaux. «Peut-être ont-ils une autre perception des déchets dont je vais dresser la typologie. Il semble que l’exigence “zéro trace” s’applique aux territoires de chasse, lointains, qu’ils ne peuvent pas contrôler alors qu’ils contrôlent le village, la plage et l e s abords par le biais d’un nettoyage annuel. D’autre part, le périmètre immédiat du village n’est pas un territoire de chasse.»
PROJET DE NOUVELLE MISSION EN 2004
Page de gauche : cette structure est un inuksuk. Dans la toundra, les inuksuk indiquent aux chasseurs, «comme des hommes», le bon chemin à suivre.
Ava n t de systématiser ses observations, Jérôme Vergnaud souhaite vivre un camp de chasse saisonnier. Les familles entières délaissent alors Grise-Fiord, rebâtissent chaque année des bases éphémères et y reproduisent une vie de village. Une troisième mission «sur le toit de la terre», espérée pour 2004, permettrait également au Charentais de réaliser une cartographie des territoires de chasse, épars et complexes à préserver. Un outil pour les protecteurs locaux de l’environnement et un don fait aux hommes et aux femmes qui l’ont accueilli. s
Grise-Fiord : un village coincé entre la montagne et la banquise, gelée pendant plus de dix mois de l’année.
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