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1843 Après avoir vu «un petit monde lugubre» dans l’île d’Oléron, Victor Hugo apprend la noyade de sa fille en lisant un journal parisien dans un café de Rochefort Par Jean-Paul Bouchon Dessin Xavier Mussat
Hugo des marais, d’énormes clôtures cadenassées ; aucun passant ; de temps en temps un douanier le fusil au poing devant sa cabane de terre et de broussailles avec un visage blême et consterné ; pas d’arbre. Si vous persistez, à Marennes, un cocher de coucou s’empare de vous, vous introduit, vous quinzième, dans un récipient fait pour contenir au plus six personnes ; et ces quinze patients […] s’en vont, au trot boiteux et chancelant d’un unique cheval, à travers les landes et les bruyères jusqu’à la pointe. Là, si vous persistez encore […] on vous embarque […] dans un de ces bacs chanceux que les gens du pays appellent des risque-tout. Cela a trois matelots, quatre avirons, deux mâts et deux voiles dont l’une se nomme le taille-vent. Vous avez deux lieues de mer à faire sur cette planche. Sur place, l’ambiance est morbide. Une grève de boue, un horizon désert, deux ou trois moulins qui tournent pesamment ; un bétail maigre dans un pâturage chétif ; sur le bord des marais des tas de sels, cônes gris ou blancs selon qu’ils sont recouverts de chaume pour passer l’hiver ou exposés au soleil pour sécher ; sur le seuil des maisons les filles belles et pâles, la fièvre partout ; voilà le petit monde lugubre dans lequel vous vous enfoncez. Au retour de cette expédition, le 9 septembre, Victor et Juliette attendent dans la fraîcheur du café de l’Europe, à Rochefort, la diligence de La Rochelle. Victor boit une bière en feuilletant un exemplaire de quelques jours du Siècle, journal parisien. Soudain, un nom attire son attention : le sien. Un écho regrette le décès à Villequier, en Normandie, le 4 septembre dern i e r , par noyade avec son mari, de Léopoldine, la fille aînée du célèbre écrivain, actuellement en voyage. Juliette, qui parcourt de son côté le Charivari, constate sans comprendre d’abord la métamorphose de son compagnon. Je venais de le voir souriant et heureux, et en moins d’une seconde, sans transition je le retrouvais foudroyé. Ses pauvres lèvres étaient blanches, ses beaux yeux regardaient sans voir. Son visage, ses cheveux étaient mouillés de sueur. Sa pauvre main était serrée contre son cœur comme pour l’empêcher de sortir de sa poitrine. Puis elle le voit sortir, marcher, marcher puis s’effondrer en pleurant sur l’herbe. La suite du voyage, une fois la diligence arrivée, s’effectue sous un ciel de circonstance. Le ciel est tout couvert de nuages noirs. De temps en temps des éclairs déchirent les nuages. La chaleur est encore plus accablante que dans la journée. Je tiens la main de mon pauvre bien-aimé et je la lui serre, n’ayant plus la force de lui dire un seul mot. Le ciel devient de plus en plus lugubre. Il me semble que je suis en proie à un horrible cauchemar et je suis tentée de jeter d’affreux cris pour me réveiller. En fait de réveil, c’est une chambre qu’il faut trouver à l’arrivée à La Rochelle. Le couple va à l’hôtel de France, avec un semblant de repas, une ambiance de sinistre fin de partie, et en perspective trois jours de relais de poste avant d’atteindre Paris. Rochefort, l’île d’Oléron, La Rochelle, c a p i t a l e s méconnues de la douleur hugolienne ? Il est remarquable de constater que les pages déjà consacrées par Hugo à son voyage, et bien développées pour certaines, dont celles relatives à l’île d’Oléron, ne seront jamais publiées de son vivant. De même, aucun des nombreux poèmes consacrés à sa fille, dans les Contemplations, ne fera référence au lieu où il apprit sa mort. Comme un monarque des temps bibliques, Hugo a rasé symboliquement ces terres maudites. s
découvre l’île d’Oléron
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e 18 juillet 1843, Victor Hugo et Juliette Drouet quittent Paris. C’est le début d’un grand voyage qui doit les mener, sous l’identité de Monsieur et Madame Georget, à travers le Sud-Ouest, jusqu’en Espagne. Un mois et demi plus tard, ils reviennent par petites étapes. Victor n’est pas du tout pressé de rentrer à la maison où il doit retrouver son épouse. Juliette quant à elle, jouit intensément de cette vie commune avec son académicien qui, d’ordinaire, la cloître autant que possible. Arrivés à Saintes, Victor décide de pousser jusqu’à Rochefort et de visiter l’île d’Oléron, avant de reprendre la route de Paris par La Rochelle. A l’époque, c’est sinon un exploit, du moins un voyage à risques. L’île se signale surtout par son bagne pour déserteurs, et la malaria qui y sévit. Sur l’album préparatoire au récit futur de son voyage tra los montes et retour, Victor ne dissimule rien de l’aventure malsaine que représente un voyage à l’île d’Oléron en 1843. On n’arrive pas aisément à l’île d’Oléron. Il faut le vouloir. On ne conduit ici le voyageur que pas à pas ; il semble qu’on veuille lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. De Rochefort, on le mène à Marennes, dans une façon d’omnibus qui part de Rochefort deux fois par jour. C’est une première initiation. Trois lieues dans les marais salants. […] Tout le long de la route, des flaques d’eau verdissantes ; à tous les champs qui sont
Victor Hugo, En voyage, Alpes et Pyrénées (œuvres posthumes), 1891 Yvan Delteil, La Fin tragique du voyage de Victor Hugo en 1843, A.G. Nizet, 1970 (d’après le «Journal de voyage» autographe de Juliette Drouet) Henri Troyat, Juliette Drouet, la prisonnière sur parole, 1997
L’Actualité Poitou-Charentes, n° 45, p. 105 13
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