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La découverte de Tombouctou – l’un des grands événements scientifiques européens de l’année 1828 – exposa son auteur, modeste autodidacte né dans les Deux-Sèvres, à la gloire mais aussi à l’incrédulité
Par Alain Quella-Villéger
René Caillié
la preuve par la frise
Il faudrait prouver et pas seulement témoigner. Or, René Caillié ne rapportait rien (aucun objet), à part son récit manuscrit : la rédaction développée rédigée au retour (disparue aujourd’hui), à partir des notes lacunaires et abrégées prises au jour le jour (la Bibliothèque nationale de France les conserve). Il y eut d’abord une très officielle soutenance devant la Société de Géographie à Paris, le 21 novembre 1828, pour obtenir le prix que celle-ci avait décidé d’accorder en mars 1825 au «vainqueur» de la cité mythique.
UNE DÉCOUVERTE CONTROVERSÉE
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La frise aquarellée réalisée d’après les indications de l’explorateur, à son retour à Paris (BNF, Département des manuscrits, NAF 2621, folio 78).
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orsque Tartarin de Tarascon, le héros d’Alphonse Daudet, prépare une expédition à la recherche des lions de l’Atlas, «avant toutes choses, le Tarasconnais [veut] lire les récits des grands touristes africains, les relations de MungoPark, de Caillé (sic), du docteur Livingstone, d’Henri Duveyrier» (1872). Aucun d’entre eux ne fut touriste, et René Caillié (1799-1838) ne se contenta point de fi g u r e r au nombre des «intrépides voyageurs» 1 défricheurs d’Afrique, car l’aventurier cèda le pas devant le pionnier de l’africanisme, l’autodidacte téméraire devant le savant ethnologue. La liste en tout cas vaut hommage pour celui qui, depuis, est devenu un véritable mythe – l’homme de Tombouctou, y compris au Mali, mais aussi le marcheur des sables sahariens2. Le Mauzéen René Caillié savait pourtant qu’à son retour en France le plus dur resterait à faire. Après avoir mis en péril sa vie à travers un continent encore inconnu, il lui faudrait risquer sa réputation d’homme prétendant au titre de «voyageur-géographe» – traduisons : d’explorateur.
Mais il y eut immédiatement contestation – britannique, surtout. «Vaines clameurs de la malignité» selon l’humble victime, qui ne voulut voir que les «envieux» et non les enjeux politiques internationaux de sa découverte. Les meilleurs savants, en tête desquels, outreManche, l’éminent et influent John Barrow, contestèrent le bien-fondé des allégations du Français. Jusqu’à la fin de sa courte vie, Caillié eut à souffrir de c e scepticisme européen – comme l’Allemand Heinrich Barth, arrivé jusqu’à Tombouctou en 1855 : «J’avais, au commencement, à combattre mes propres préjugés, car moi-même, si je ne doutais pas que M. Caillié avait passé par l’intérieur de l’Afrique, je doutais qu’il eût passé à Tombouctou» (Bulletin de la Société de Géographie, octobre-novembre 1855). Au mieux, traitait-on son voyage sur le mode de la condescendance : voyage d’un brave certes, mais de peu d’intérêt ! Duveyrier admettra d’ailleurs que ces controverses sont venues «assombrir les derniers jours de René Caillié». Et encore un siècle et demi après, certaine presse reprendra la thèse de la falsification. Certes, aujourd’hui, plus personne n’oserait mettre en doute le périple étonnant de Caillié, Théodore Monod ayant par exemple pesé de tout son poids scientifique pour contester (en 1977) la thèse des papiers volés au
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major Laing, après avoir déjà valorisé l’aspect botanique de l’œuvre de l’explorateur. Y en aurait-il encore que la preuve existerait pour les faire définitivement taire, une preuve que Caillié n’aurait pu brandir… Lorsque l’explorateur Henri Duveyrier salua son prédécesseur («Historique des voyages à Timbuktu», Bulletin de la Société de Géographie, mars 1881, pp. 195-198), il imagina «les riches marchands affairés, comme aussi les nègres Songhai qui composent le fond de la population, pass[ant] et repass[ant] alors, sur la place de la mosquée de Djinguérê-bêr, devant un pauvre étudiant lisant pieusement le Coran, et quelques-uns même jet[ant] une aumône à notre compatriote. Le livre sacré couvre une feuille de papier sur laquelle René Caillié trace les lignes essentielles d’une vue de la ville, et de la silhouette du temple célèbre».
France, il en fit faire une esquisse en couleurs, complétée de mémoire, mais non alors publiée3 . Toutefois son Journal d’un voyage à Temboctou et à Jenné ( 1 8 3 0 ) 4 comportait, parmi ses gravures en noir et blanc, dans la planche 5, une figure 3 titrée «Ornement de la muraille en face [d’un pilier]». Evidemment, en perdant la couleur, cette figure appauvrissait considérablement la portée des informations d’origine. Encore que le récit apporte de justes précisions : «ornemens (sic) appliqués et faits de terre jaune ; ils sont en forme de chevron ou de feston triangulaire, d’un pied et demi d’ouverture, et de deux pieds de haut». Or, curieusement, personne n’avait relevé que cette frise existe encore, à l’endroit même indiqué par le visiteur : «au point k» de son plan de la mosquée, sur un mur intérieur, en entrant à gauche dans le sombre couloir
Ci-dessous : La frise telle qu’elle subsiste aujourd’hui à Tombouctou (ph. A. Q.-V.). A gauche : L’esquisse maladroite exécutée sur place au crayon, en avril 1828 (BNF, Département des manuscrits, NAF 2621, folio 63).
DANS LA MOSQUÉE DE DJINGAREIBER
Trois mosquées principales dominent Tombouctou : outre celle de Sidi-Yahia au centre, la mosquée universitaire de Sankoré au nord-est, c’est la «grande mosquée» – autrement dit celle de Djingareiber, au sudouest –, qui a en effet retenu l’attention du pèlerin français. Construite au début du XIVe siècle, et aujourd’hui inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, c’est un robuste édifice en belle architecture sahélosoudanienne de «banco» (mélange de terre et de balle de riz). Au-dessus des terrasses, émerge un minaret hérissé de pieux, du haut duquel Caillié observa les immensités désertiques voisines. Déjà, l’observateur la jugea mal entretenue, aux enduits dégradés. En fait, pour ses croquis – très dangereux à prendre, on l’imagine –, Caillié ne se contenta pas d’une vue générale de la ville et de quelques aspects extérieurs des édifices, mais s’attarda aussi aux intérieurs, aux détails. Parmi les rares dessins qu’il rapporta, encartés entre ses feuillets minuscules, au crayon de papier malhabile, figure un modeste relevé de frise murale. Ce détail dut sembler important au voyageur puisqu’en
latéral, à peine visible donc, aux couleurs défraîchies par le temps mais en relief. La photographie actuelle montre à quel point l’observation de Caillié était juste, et sa mémoire très remarquable. C’est cette précision, cette honnêteté intellectuelle, mais aussi, par-delà le discours savant nécessaire, la profonde dimension humaine et sincère de son récit de voyage qui en font aujourd’hui un document touchant et puissant. Ce n’est d’ailleurs plus Tartarin de Tarascon qui parle lorsqu’il cite le nom de Caillié parmi les récits et les mots qui l’ont conduit vers le désert, mais J.M.G. Le Clézio5 … s
1. Curieusement, Daudet attribue aux quatre hommes la formule que Jules Verne réserve spécifiquement à Caillié dans Cinq Semaines en ballon (1867), «le plus intrépide voyageur des temps modernes». 2. Voir Le Livre des sables, documentaire de Patrick Cazals (Les films du Horla, 2001). 3. Pour la première fois, par nos soins, dans René Caillié. Une vie pour Tombouctou (Ed. Atlantique, 1999). 4. Imprimé en fac-similé par les éditions Altaïr, à Neuilly, 2001. 5. In J.M.G. Le Clézio : Vérités et Légendes, par Gérard de Cortanze, Ed. du Chêne, 1999.
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