paraît peu, quand il peut
Le journal littéraire né à Angoulême aime la forme courte et se veut une invitation à l’écriture
Par Astrid Deroost Photos Claude Pauquet
Le Paresseux
Composer un petit cercle d’éditeurs, donner à lire, écrire... L’idée, collective et facétieuse, de créer une publication, a été lancée entre amis, à Angoulême, un dimanche de l’automne 1993. Tous, ou presque, avaient déjà pris la plume. Tous étaient, à coup sûr, amateurs de belles lettres. Depuis lors, le très sérieux journal littéraire Le Paresseux, à la périodicité changeante, propose des œuvres d’écrivains reconnus ou d’auteurs naissants. «Nous avons une exigence de qualité et nous souhaitons être surpris. Les textes doivent être originaux, très personnels. La revue est ouverte aux nouvelles, aux récits, aux extraits de journaux intimes... Le fait d’additionner nos avis donne une assise à nos choix», explique Dominique Hérody, l’un des huit membres du comité de lecture. La revue grand format, espace ouvert à la forme courte, à l’art graphique et à la photographie, a rapidement débordé le groupe initial. Tel était l’objectif. Chabrier, Claudel, Ortlieb, Cliff, Labedan, Pirotte (deux fois rédacteur e n chef), Ternaux, Bachelier, Daeninckx, Andrzejewski, Vidal... En tout, quatre-vingts auteurs ont déjà noirci les colonnes d’un Paresseux délibérément a-hiérarchique. Les écrits débutants ou confirmés s’y étalent sans distinction, ni fiche critique. Gage de liberté pour le lecteur et respect du principe fondateur : «Le journal est né du plaisir de lire et de collecter des textes courts. Il a incité des gens à se lancer dans l’écriture. Certains, depuis, ont publié des livres. Un petit vivier s’est constitué», précise l’auteur Catherine Ternaux, sensible, aussi, à la tonalité amicale de l’aventure. A demi-mots, l’équipe (bénévole) rêve d’une diffusion plus aisée, d’un numéro en quadrichromie, d’un autre fait à partir d’images et, parfois même, de constituer une vraie maison d’édition. Mais à l’heure de la 21e livraison et au regard de la collection déjà constituée, les Paresseux s’adonnent, un court moment, à la satisfaction du travail accompli. CLAUDE ANDRZEJEWSKI «J’écris toujours pour une personne même si cette personne ne reçoit jamais le texte...» Claude Andrzejewski, 34 ans, est entré en écriture en 1996. Il a, au même moment, embrassé la carrière de comédien et quitté le reste : un métier plutôt horticole et mille autre liens privés, plus essentiels. «Quand j’étais dans ma vieille vie, avoue-t-il, je comprenais qu’il y avait autre chose mais j’avais peur.» Une petite tristesse, récit romanesque à caractère autobiographique paru en mars dernier, conte avec profondeur, fluidité et dérision une lutte contre l’enfermement ordinaire. Le héros est confronté à une liberté nécessaire et néanmoins vertigineuse. Il lui faudra rompre les derniers liens amoureux. Avant ce livre, Claude Andrzejewski a beaucoup écrit, devinant à peine la valeur de ses mots. Puis il y eut, à Angoulême, des rencontres magistrales. L’ivresse de l’initiation avec Jean-Claude Pirotte, les lectures – Calet, Thomas, Leiris et tant d’autres –, les premiers textes imprimés dans Le Paresseux et les promenades littéraires avec Jean-Paul Chabrier, l’un des fondateurs du journal. En bref, des connaissances et, en guise de reconnaissance, des invitations à publier. Aujourd’hui, celui qui rêvait d’imiter le Verne de son enfance joue au théâtre mais ne fait guère semblant quand il saisit la plume. «Il y a un vrai lien entre ma vie et l’écriture. J’écris, je me débarrasse et cela me permet de comprendre ce que je vis, ce que je suis.» D’autres ouvrages sont à venir, un roman et, peut-être, un autre livre-exploration. Avec pour itinéraire, les notes écrites par une grand-mère qui fit, il y a très longtemps, un voyage sans retour de la Pologne vers la France.
Ci-dessous, Dominique Hérody.
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Page de gauche : Claude Andrzejewski, Une petite tristesse, roman aux éditions La Dragonne. L’auteur a publié de nombreux textes dans différentes revues et notamment dans Le Paresseux, Le Matricule des anges ou Le Pressoir. Il a également obtenu, en 1998, une bourse d’aide à la création littéraire attribuée par l’Office du livre en Poitou-Charentes.
CATHERINE TERNAUX De sa formation philosophique, Catherine Ternaux, 40 ans, éditrice au Centre national de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, a gardé cette précieuse manie de creuser les apparences. En ajoutant, sans doute, au questionnement systématique, une dimension jubilatoire... lisible dans Olla podrida, ensemble de nouvelles et récits, sorti en avril dernier à l’enseigne de L’Escampette. Des textes trop disparates, aux yeux de l’auteur, pour être publiés. Mais qu’une main amie se chargea d’envoyer à l’éditeur. Ensuite, remarque gaiement Catherine Ternaux : «J’ai vu ce que ces textes avaient en commun. J’ai compris ce que je voulais exprimer et faire partager. C’est ce que la vie, dans sa diversité, peut avoir d’étonnant. Je suis dans la situation de l’observateur qui aurait un sentiment d’étonnement permanent. Pour moi, rien n’est évident. Je suis une nonblasée.» Catherine Ternaux avait déjà écrit un ouvrage pour enfants avant d’alimenter Le Paresseux de textes brefs, dictés par la multitude des possibles. «Ce journal m’a donné l’opportunité d’écrire. C’est pour moi un grand plaisir parmi d’autres, précise l’auteur. Il n’y a pas d’urgence. C’est vraiment très particulier de faire émerger quelque chose de la manière la plus propre à soi.» La manière de Catherine Ternaux est plutôt courte, drôlement légère ou subtilement tragique. Puisqu’aussi bien, l’angoisse, l’attente ou l’amour sont sources d’étonnement. Quant aux personnages «qui provoquent l’écriture», ils cachent, sous leurs oripeaux d’adultes, les rêveries innocentes que le lecteur n’ose plus. La surprise est là, dans ce mélange de délicatesse et d’humour, dans un petit décalage. «J’ai aimé lire tardivement, lorsque ça n’était plus obligatoire pour mes études», confie Catherine Ternaux en évoquant un premier Tournier et surtout, des écrivains femmes : Sagan (pas tout), Colette, Ernaux pour la simplicité ou encore Barbara Pym. Parce qu’il y a forcément quelque mystère dans la transparence trop tranquille d’un five o’clock tea... JEAN-PAUL CHABRIER Jean-Paul Chabrier, 47 ans, se rappelle précisément la première livraison du journal qu’il met en pages depuis l’automne 93 : «Un numéro assez noir. Nous (les fonda-
teurs) sommes des plaisantins et nous avons tous fait des textes dramatiques. Ensuite, Le Paresseux a gardé des couleurs plutôt mélancoliques.» Si le Charentais (maritime d’origine) participe activement à l’élaboration de la revue angoumoisine, il est aussi un auteur à part entière, déjà publié à quatre reprises. «Dans mes romans, il n’y a pas de péripéties, de suspense. Je suis toujours en train de tourner autour du pot. Mes histoires sont un peu sentimentales. Dans Sud-Ouest, il n’y a pas d’histoire s’il n’y a pas de chagrin d’amour», confie-t-il avant de qualifier ce livre-là de plaisanterie presque autobiographique. Le personnage, L’Antoine Lartigue y fantasme avec dérision sa vie d’écrivain. Le cinquième ouvrage intitulé Pendant que tu étais à Florence, lettre d’amour, paraîtra prochainement aux éditions La Table ronde, dans la collection Lettres du Cabardès, dirigée, depuis le terroir du même nom, par l’écrivain JeanClaude Pirotte. «Je ne fais rien dans la vie, je ne fais qu’écrire, souligne Jean-Paul Chabrier. Avant le bac, je n’avais pas lu un livre entier. Je n’osais pas.» L’étudiant passera l’épreuve et l’écriture le détournera des chemins rectilignes. Lui fera abandonner Sorbonne et autres facultés de médecine. Dès lors, Chabrier aime Duras, Simon, Handke, Flaubert, Nabokov, vénère Kafka, et, plus tard, «l’indépassable» écrivain suisse allemand Walser «à l’écriture vieillotte, sublime, presque infantile». Il accumule les manuscrits et vit de petits travaux. En 1978, Belfond publie le conte L’amour est toujours bleu. En 1984, Jérôme Lindon, feu directeur des éditions de Minuit, s’intéresse à l’œuvre intitulée Un Père, récit d’une relation père-fils, mais délaisse les créations suivantes. Aléas de la condition d’auteur, Jean-Paul Chabrier fait le nègre pour des sujets qui ne l’intéressent guère. En 1996, La Table ronde publie La joie de vivre puis vient Sud-Ouest à l’enseigne L’Escampette. «L’écriture engendre l’écriture. Un roman s’écrit de lui-même et plus ça patine, plus ça me plaît, constate Jean-Paul Chabrier. Le style, c’est faire correspondre ce que l’on écrit et ce que l’on veut dire. Je ne le travaille jamais ou alors pour faire des ajouts... J’aime surtout avancer dans une histoire.»
Catherine Ternaux, Olla podrida, mélange de choses diverses (dont certaines déjà parues dans Le Paresseux), éd. L’Escampette. Livres pour la jeunesse, Le paillasson ronchon (1992), Martin nageur (1993) aux éditions Epigones, Le secret de la Joconde (1997), Une affaire de lunettes (1999) chez Grasset. En haut à droite : Jean-Paul Chabrier, Sud-Ouest, éd. L’Escampette (1999). La joie de vivre, La Table ronde (1996). Un Père, éd. de Minuit (1984). L’amour est toujours bleu, Belfond (1978). Contributions régulières au Paresseux.
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XAVIER GUERRIN LE ROMAN, C’EST UN MENSONGE VRAI
«J’ai toujours voulu écrire, quand j’avais quatre ou cinq ans, je disais à mes parents que je serais écrivain. A l’époque, j’avais une image très précise de ce qu’était un écrivain : un monsieur à lunettes avec une énorme moustache et plein de chats.» Xavier Guerrin, qui a publié à l’automne dernier La vieille qui parlait en silence, son premier roman, n’a ni moustache ni lunettes, mais partage son appartement rochelais avec ses cinq chats. «Je ne faisais rien à l’école, mais j’adorais la lecture, à la maison on avait énormément de livres et la télé était rarement allumée. Les livres, ça me faisait rêver, la Bible, aussi bien que Daniel-Rops et Daphné du Maurier. Entre dix et quinze ans, j’ai bien relu Rebecca et l’Auberge de la Jamaïque vingt fois. Et vers 12 ans il y a un livre qui m’a terrorisé, L’Oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. C’est un écrivain qui m’a marqué.» La Vieille qui parlait en silence, c’est l’histoire d’une vieille femme, qui pourrait être sa grand-mère, et qui, à l’approche de la mort, ouvre les vannes de sa mémoire sur des secrets de famille, un époux violent, incestueux. «Tout est vrai ou presque, dit-il. Ma mère m’a dit «ce n’est pas un roman c’est l’histoire de ma mère» et un oncle, général en retraite, très choqué, m’a dit que je n’avais pas le droit d’écrire ça. Pourtant, pour composer mes personnages, j’ai fait des mélanges avec des gens de mon entourage, certains se sont d’ailleurs reconnus. Le roman, c’est un mensonge vrai.» Sa scolarité sans éclats clôturée par un BEP de comptabilité, Xavier Guerrin a retrouvé l’écriture par des chemins détournés. Des piges dans le journal municipal de La Rochelle, l’animation d’ateliers d’écriture, puis l’entrée au service communication de la ville. «Si je n’avais pas travaillé à la mairie de La Rochelle, je n’aurais jamais écrit ce livre.» Livre dédié d’ailleurs à Michel Crépeau. «Il m’avait dit que je serais publié. Il savait voir ce qu’il y avait à l’intérieur des gens.» Il a proposé son roman à vingt-deux maisons d’éditions avant de recevoir une réponse positive des Editions Blanche, filiale de Gallimard plutôt spécialisée dans la littérature érotique et dirigée par Frank Spengler, le fils de Régine Deforges. Sélectionné pour le prix du premier roman, ce livre est aussi parrainé pour le prix Populiste par Cavanna. Le prochain roman pourrait sortir à l’automne : les confessions d’un vampire nécrophile. «Ce sera à la fois très hard et très drôle.» Jean Roquecave
ERIC BACHELIER Eric Bachelier, 46 ans, correcteur à Angoulême, garde en lui les sensations de voyages anciens. Exils choisis, «concentrés de vie». Et de ces longues périodes, vécues ailleurs, il a rapporté des romans imparfaits, grec et libanais, une pièce de théâtre aussi, montée et jouée avec succès au Maroc. «J’ai commencé, un peu comme tout le monde, en écrivant des poèmes. J’ai d’ailleurs publié, à Beyrouth, un recueil à compte d’auteur. Pour moi, écrire est une évidence. Mais j’écris paresseusement avec des pauses assez longues», confie le diplômé de lettres modernes. Un autre (même ?) roman prend pourtant forme, chapitre après chapitre, dans le journal littéraire Le Paresseux. Chaque fragment est à la fois tout et partie d’un tout, texte volontairement elliptique, sans installation, ni explication. Sans commentaires. «Il faut effleurer les choses, ne pas essayer de dire l’indicible, argumente l’auteur. Avant, je n’avais pas encore mon style que je qualifie de néo-classique, j’étais influençable. Je ne le suis plus. Mais Céline, Léonard Cohen et Malcolm Lowry sont des auteurs qui ont déteint sur moi.» Suggérée, donc, est l’histoire du personnage Rico Meyer. L’homme fait le point sur sa vie. Ironise sur cette condition humaine qu’il abhorre et dévore avec désespérance. Non sans manier la figure de style – l’ironie précisément – avec dextérité. En cela, narrateur et auteur se confondent. «Le sujet de mes textes, c’est le langage», répète le dernier. Le roman en cours s’achèvera au chapitre 16 mêlant théâtre, journal, interview... Une liberté qui n’altère en rien le respect méticuleux de la forme : «Mon métier de correcteur m’a permis d’améliorer mon écriture. J’ai, s’amuse Eric Bachelier, tous les jours les mains dans le cambouis.» s Le roman d’Eric Bachelier paraît, chapitre après chapitre, dans Le Paresseux.
Le Paresseux, (paraît peu, quand il peut), journal littéraire publié avec l’aide de l’Office du livre en Poitou-Charentes et du Centre national du livre. Environ quatre numéros par an, disponibles en librairie et sur abonnement : Le Paresseux, 12, rue des Trois-Notre-Dame, 16000 Angoulême.
Xavier Guerrin photographié par Claude Pauquet dans l’Aquarium de La Rochelle.
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