histoire
La vie littéraire en Poitou, Angoumois, Aunis et Saintonge était très active et de grande qualité entre 1550 et 1620
Par Jean Brunel Photos Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers
Renaissance
B
ien des habitants du Poitou-Charentes actuel ne soupçonnent sans doute pas que leur région a connu à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe une grande activité littéraire et notre vœu serait d’éveiller leur curiosité à cet égard.
L’«ÂGE D’OR» DE LA POÉSIE À POITIERS
littéraire dans l’Ouest
D’autres productions traduisent la volonté de renouveler la littérature française en imitant les Anciens ; la plus remarquable est la Médée, tragédie de Jean Bastier de La Péruse (1529-1554), que Ronsard célébra comme le second poète tragique français. Le genre de l’Églogue était représenté par les Foresteries, publiées en 1555 par Jean Vauquelin de La Fresnaye et le Tombeau de Brunette, auquel travaillait Scévole de Sainte-Marthe.
SCÉVOLE DE SAINTE-MARTHE
Alors que le dernier des Grands Rhétoriqueurs Jean Bouchet achevait sa carrière à Poitiers, le Loudunais Salmon Macrin (1504-1557), le plus grand poète latin de la France d’alors, traçait la voie des idées nouv e l l e s , bientôt exprimées par Du Bellay dans la D e ff e n c e & Illustration de la Langue Françoise (1549) ; dès la publication de celle-ci on constate le retentissement de ces idées dans le milieu universitaire de Poitiers, encouragé par les séjours de Du Bellay (1545-1547), de Jacques Peletier du Mans (15491552) et de Baïf (1553-1554). C’est ainsi que l’Angoumois François de Némond défend son projet de traduire le droit romain en français dans deux Oraisons publiées en 1555 chez les Marnefz et Bouchets, actifs imprimeurs de Poitiers ; deux ans plus tard, un projet analogue s’exprime dans les Reigles de droict, de Roland Bétholaud. A la suite de cet ouvrage se trouve imprimée la Satire de Roger Maisonnier (avocat à Poitiers), qui est la première œuvre française portant ce titre et conçue sur le modèle d’Horace ; malgré la maladresse de sa composition, elle présente quelques détails pittoresques et témoigne d’un sympathique enthousiasme pour l’entreprise de Bétholaud.
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Celui-ci, né à Loudun en 1536, était alors à la tête d’un groupe de poètes, presque tous étudiants en droit comme lui, parmi lesquels Vauquelin, Bétholaud, Maisonnier, Charles Toutain ; c’est lui qui, en collaboration avec Jean Boiceau de la Borderie (auteur du Menelogue de Robin, poème en dialecte poitevin pub l i é en 1555 et intégré en 1572 dans la Gente Poitevin’rie) publia la Médée et les Diverses poèsies de La Péruse. Au cours de sa longue existence (il mourra en 1623 après avoir été deux fois maire de Poitiers) il publia à partir de1569 des recueils de vers français et latins, plusieurs fois réédités et augmentés, où figureront notamment des odes, des élégies, des sonnets, des épigrammes, ainsi que les Métamorphoses chrestiennes et la Pædotrophia (traité de puériculture en vers latins qui fit l’admiration de Ronsard et fut souvent réimprimée) ; de 1598 à 1616 se succéderont quatre éditions des Elogia, qui célèbrent les Français illustres des deux derniers siècles.
TROIS GENTILSHOMMES POÈTES
Trois écrivains difficiles à classer méritent qu’on ne les oublie pas : Jacques du Fouilloux, gentilhomme de la Gâtine (1521-1580), a composé (en prose) la Vénerie (1561), un des plus beaux traités consacrés à la chasse, très souvent réimprimé dans toute l’Europe ; il est toujours accompagné d’un poème intitulé l’Adolescence, qui évoque avec fraîcheur et pittoresque les amours du narrateur avec les bergères de son pays natal ; Christophe Deffrans a publié Les Histoires des poètes, comprises au grand Olympe, en ensuyvant la M e t a m o r p h o s e d’Ovide (Niort, Thomas Portau, 1595) ; François Le Poulchre de la Motte-Messemé, d’une famille loudunaise (1541-vers 1596) est l’auteur d’une chronique rimée des événements contemporains de la vie de l’auteur, intitulée Les sept livres des honnestes loisirs…, où les guerres de religion tiennent une place importante.
LES DAMES DES ROCHES
de 1574. Le duc de Montpensier assiste le 10 septembre 1599 dans le château de Mirebeau à la représ e n t a t i o n d’Amour vaincu. Tragecomedie, dont l’auteur est Jacques de la Fons. Un peu plus tard (en 1614) sont imprimées à Poitiers les Tragedies et autres œuvres poëtiques de Jean Prevost, du Dorat (1580-1622). Nourries de souvenirs antiques, ces tragédies (Hercule, Clotilde, Edipe, Turne) sont caractérisées par le goût de la rhétorique et du pathétique, par le sens dramatique et aussi par un grand souci d’analyse psychologique et de vraisemblance.
LES GENRES NARRATIFS
C’est vers 1570 que commence la célébrité (qui s’étendit à toute l’Europe littéraire du XVIe siècle) de Madeleine Neveu, dame des Roches, née vers 1520, et de sa fille Catherine Fradonnet, née en 1542. Chez elles se retrouvaient poètes et savants, en particulier leur cousin Scévole de Sainte-Marthe, l’humaniste Joseph-Juste Scaliger, le médecin François de Saint-Vertunien ; après la publication en 1578 des Œuvres de Mes-dames des Roches de Poetiers mere et fille, leur «salon» réunira à l’automne 1579, la délégation de Parlementaires parisiens venue à Poitiers tenir une session des Grands Jours ; on y vit alors plusieurs hommes célèbres, dont surtout l’avocat Étienne Pasquier. Lors de sa première visite aux deux dames celui-ci aperçut une puce sur le sein de Catherine ; à la suite des plaisanteries qui furent échangées, la jeune femme et Pasquier composèrent chacun de son côté un poème sur ce sujet ; l’émulation en fit naître beaucoup d’autres, et La Puce de Madame des Roches regroupe les pièces de vers – françaises, latines et grecques, toutes pleines d’esprit et d’érudition – composées à cette occasion. Les deux femmes, qui n’avaient jamais voulu se séparer, moururent le même jour, en 1587. Leurs premières Œuvres, leurs Secondes Œuvres de 1583 et leurs Missives (1586) ont été récemment rééditées1.
LE THÉÂTRE
Deux des œuvres narratives les plus importantes de la fin du XVIe siècle sont nées en Poitou : les Serées de Guillaume Bouchet (1584) sont un recueil de conversations de veillées nourries d’innombrables réminiscences littéraires et font revivre la petite bourgeoisie de Poitiers ; Le Printemps d’Yver, publié en 1572 après la mort de l’auteur, le Niortais Jacques
Après la Médée de La Péruse, le théâtre est bien vivant dans la région : Catherine des Roches écrit la Tragi-comedie de Tobie ; en 1572 est représentée en l’église de Montierneuf une autre tragi-comédie intitulée Job, de Scévole de Sainte-Marthe et Charles Tiraqueau, et Catherine de Parthenay fait jouer sa tragédie Holopherne à La Rochelle pendant le siège
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Poitiers constitue «un véritable trésor pour tout seiziémiste», écrit Trevor Peach dans son Catalogue descriptif des éditions françaises, néolatines et autres 1501-1600 de la bibliothèque municipale de Poitiers (Slatkine, 2000). En effet, cet établissement conserve plus de 1 650 ouvrages du XVIe siècle, dont 850 rédigés en français et 200 imprimés à Poitiers, tandis que la bibliothèque universitaire en compte environ 2 000.
Yver, est un ensemble de récits romanesques reliés par les réflexions des narrateurs, cinq gentilshommes poitevins ; il est considéré comme un précurseur du roman sentimental.
MANIÉRISME ET BAROQUE
Au début du XVIIe siècle plusieurs poètes représentent dans nos provinces l’esthétique à laquelle on donne aujourd’hui les noms de Baroque et/ou de Maniérisme. Le plus illustre est Agrippa d’Aubigné (1552-1630), un des écrivains majeurs de cette époque. Il appartient pleinement à notre région, puisqu’il est né près de Pons et qu’avant de s’exiler à Genève il a vécu longtemps à Maillezais dont Henri IV le fit gouverneur en 1588 mais aussi à Surimeau et à Mursay près de Niort. Les Tragiques, poème à la fois épique, satirique et prophétique furent imprimés clandestinement à Maillé en 1616. L’année suivante virent le jour Les Avantures du Baron de Fæneste où s’opposent plaisamment le fanfaron gascon Fæneste et le sage poitevin Enay et où se lisent de savoureux dialogues en dialecte local. L’Histoire Universelle (qui est en fait une histoire des guerres de religion) commença également à paraître «au désert» en 1618. À d’Aubigné on peut associer son ami Jacques de Constans (vers 1547-1621), gouverneur de Marans, constructeur du château de Chaillé près de Melle, et qui a composé vers 1568 un recueil intitulé Les constantes Amours, où se révèlaient pour la première fois certains des éléments du Baroque français : solitude, nature effrayante, cruauté, images sanglantes.
André Mage de Fiefmelin (vers 1558 - après 1603), a passé presque toute sa vie dans l’île d’Oléron, où il était officier de justice. Ses œuvres ont paru à Poitiers en 1601, sous forme d’un volume divisé en deux parties : La Polymnie ou diverse Poësie divisée es jeux et messages ; L’image d’un Mage ou le Spirituel d’André Mage. L’ensemble (plus de cinquante-cinq mille vers) est très varié : odes imitées d’Horace, méditations chrétiennes, épigrammes, une satire dirigée cont r e les habitants de l’île d’Oléron, une tragédie (Jephté), une tragi-comédie (Aymée). C’est une œuvre profondément personnelle, reflétant les paysages de Saintonge et d’Aunis ou le travail des sauniers, et s’achevant par de profondes méditations sur la vie et la mort. René Bouchet d’Ambillou (1560-1612), neveu de Sainte-Marthe, poète gracieux et léger, non sans recherches de style, publie en 1609 Sidere Pastorelle … plus les Amours de Sidere, Pasithée et autres poésies. Son contemporain Jean Déplanches est né à Nouaillé et mort à Poitiers où il était sous-chantre de SainteRadegonde. Ses Œuvres poëtiques qui ont paru après sa mort en 1612 comportent un grand nombre de vers amoureux, où le pétrarquisme est tempéré par la précision des détails personnels, un cadre authentique (celui de la campagne poitevine), et un ton de sincér i t é dans la peinture de la passion. Ses Œuvres chrestiennes et pieuses se caractérisent par un style dense, nourri d’images concrètes. Cette œuvre doit son charme à la personnalité «saturnienne» de son auteur et aux marques de bilité. Son neveu Joachim Bernier de la Brousse, né à Nouaillé vers 1580, fut avocat à Poitiers, puis à Paris. Ses Euvres poétiques, publiées en 1618, sont d’un disciple de Ronsard par une inspiration souvent néo-pétrarquiste et de nombreuses allusions mythologiques ; mais la place des songes, le goût de l’obscurité ou de la semi-clarté évoquées avec mélancolie, les thèmes des métamorphoses et de l’inconstance, que Bernier traite avec bonheur et non sans ironie, font de lui un des meilleurs représentants de la sensibilité baroque. Ajoutons-y l’apothicaire Paul Contant (mort en 1629) qui dédie en 1609 à Sully Le Jardin et cabinet poëtique, décrivant en vers cinquante et un végétaux et cinquantehuit animaux. Ainsi donc, à une époque où la vie intellectuelle ne s’est pas encore totalement concentrée à Paris, presque tous les aspects de la littérature française des années 1550-1620 se trouvent représentés dans nos provinces, malgré les guerres dont elles furent alors le théâtre. Il n’est pas sans intérêt de savoir que quelques-unes des œuvres majeures de cette période sont nées en Angoumois, en Saintonge et en Poitou. s
1. Par Anne Larsen. Genève, Droz, 1993, 1998, 1999.
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