mémoire
Comment la découverte d’un paysage peut déclencher la mémoire et donner envie de terminer un roman Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Mytilus
Le temps de l’écriture est un exil li Erfan est né à Ispahan en 1946. Exilé politique, cet écrivain vit en France depuis 1981. Ses romans sont traduits en français et publiés par les éditions de l’Aube. En 1992, Ali Erfan était invité en résidence à Niort par l’Office du livre en Poitou-Charentes, la ville et la bibliothèque municipale. Nous l’avions rencontré à cette époque («Exil chez les modernes», L’Actualité n°18). Poursuite de la conversation, neuf ans après.
A Nior t ?
L’Actualité. – Pourquoi avez-vous été attiré par
Avant de venir à Niort, j’avais observé sur une carte qu’une rivière traverse cette ville et finit dans un marais. Cela me faisait penser à Ispahan. Dans ma ville natale coule le Zâyandé-Roud, la «rivière qui accouche», et qui se va se jeter dans les marécages de G av k h o n i . J’essayais alors de trouver un peu de tranquillité pour terminer un roman situé à Ispahan il y a un siècle, une période de sécheresse et de grande famine. Dans ma jeunesse, j’ai souvent suivi cette rivière de la source aux marécages. Je raconte une histoire d’amour dans ce roman, mais le personnage principal c’est la rivière, comme métaphore de la vie. Etant par nature très mélancolique, j’avais du mal à écrire cette histoire jonchée de cadavres, à concilier la vie de la jeunesse et l’écriture sur les morts. A chaque fois que j’essayais d’écrire, je vivais tels lement dans le roman que ma vie Ali Erfan a publié récemment se détruisait, et je ne savais pas aux éditions de l’Aube : comment terminer. J’avais donc Les Damnées du paradis, 1996, abandonné. Pierre Loti est venu La 602e nuit, 2000, et, en poche, à Ispahan à cette époque et ne Le Dernier poète du monde, 2000 l’a pas aimée (Vers Ispahan), ce Ali Erfan. – 94 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
que je comprends. La résidence à Niort m’offrait donc la possibilité de me replonger dans cette histoire sans gêner mes proches. Un jour, je vais visiter le Marais poitevin en barque. Le guide me dit : «Savez-vous qu’on peut approcher un briquet de l’eau et qu’alors l’eau devient le feu ?» Je ne le croyais pas. «Revenez à 8 h du matin, je vous montrerai.» Une semaine après, je retrouve cet homme dans le marais. Et il fait surgir des flammes de l’eau ! Il m’explique que les végétaux en décomposition produisent un gaz inflammable. Du coup, je me suis souvenu qu’un homme très âgé d’Ispahan m’avait raconté qu’on avait vu une fois le marais brûler. Je venais de trouver le décor exceptionnel pour faire mourir mon personnage. Je suis resté deux jours dans un hôtel du marais et j’ai écrit quinze pages. Ainsi le Marais poitevin m’a permis, par la voie de l’abstraction, de retrouver celui de Gavkhoni. Pouvez-vous aussi faire abstraction du temps ?
Non. Je vis toujours d’autres temps, pas le présent. Quand j’étais à Niort, je vivais le temps d’Ispahan. Au moment où je vous parle, je vis le temps de Niort. Autrement dit, je vis le temps de l’écriture, le temps de la mémoire. Voici pourquoi la question du temps est si importante pour moi. Au début, je regardais ma carte de séjour sur laquelle il est inscrit «réfugié politique». Je croyais que j’étais exilé parce que j’étais loin de l’Iran. Je vivais avec mes souvenirs et un hypothétique futur, le retour dans mon pays. Peu à peu et surtout grâce à Joyce, j’ai compris que le critère pour définir l’exil ce n’est pas être loin d’un lieu mais loin d’un temps. Ce n’est pas Ispahan qui me manque, c’est mon enfance. Ce n’est pas l’Iran qui me manque, c’est ma jeunesse.
«Nul n’aurait pu dire si la flamme était mouillée ou l’eau incandescente» Comment croire cela ? En pleine nuit lunaire la barque avançait sur le marécage. Je voyais la silhouette de Toubib plonger sa perche dans les eaux du marais, puis, s’y appuyant de tout son poids, l’enfoncer dans le limon et repousser la barque plus avant. Le marais maugréait, ou peut-être gloussait-il. Sa voix crevait à la surface avec un glou-glou profond. Toubib se penchait pour approcher la torche de ces bulles, le marais offrait sa gueule, il avalait la torche. Et je vis, de loin en loin, la flamme chaude de ces eaux bondir dans le bleu glacé de la lune ; et je fus certain qu’il ne s’agissait plus d’une fable ; le marais était le corps de Ghaffar ; et il brûlait, il subissait le supplice des bougies ; et l’ombre des berges mouvantes se mariait à l’eau triste et grise des marécages ; et sur la tête du serpent argenté affluait une brume d’un bleu tendre vaporeux ; au-delà, la flamme écarlate dansait. Le corps de l’eau se consumait, elle en devenait folle ; car l’eau était un vin vieux où fermentaient les feuilles mortes, avec le cadavre de Ghaffar ; elle était un miroir au reflet enflammé où dansait le visage de Banou ; et nul n’aurait pu dire si la flamme était mouillée ou l’eau incandescente. La nuit non plus, dans ce tableau, ne restait pas inerte. Elle était serrée au cœur de chaque particule ; et elle enserrait dans son cœur chaque fragment du monde. Elle enténébrait la surface des eaux ; elle rehaussait l’éclat du feu. La nuit, voile de la beauté, rideau posé sur la mort, était animée d’une douce brise ; elle mélangeait dans sa danse nuptiale la crête des flammes avec les vapeurs en suspension et les fumées charbonneuses du marais embrasé. Comment croire cela ? La nature rêve à la perfection de nos songes de fusion. L’eau s’est unie avec le vent avec la terre et le feu ; et leur vivante étreinte offre tangible la vérité de la mort ; sa beauté éternelle ; et l’amour enfin possible. Ainsi se trouve pétri un monde que ne séparent pas les sexes, un monde où masculin et féminin disparaissent en se fondant l’un dans l’autre. Ali Erfan, Le dit de l’amour, extrait d’un roman à paraître. s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 95
Je cherche le temps de mon enfance et de ma jeunesse. J’ai aussi compris que lorsqu’on parle d’un temps, on vit ce temps. Et quand vous écrivez ?
L’expérience vécue devient l’expérience de la narration. C’est l’extase de l’écriture, c’est-à-dire l’intemporalité. Quand on écrit, on vit ailleurs, dans un irréel qui n’a pas de temps. Pour moi, le temps est la question principale de la littérature. J’ai appris cela dans l’exil. Si j’étais resté en Iran, j’aurais été un exilé de l’intérieur. Je me souviens d’une conversation avec Georges-L. Godeau dans sa maison du Marais Poitevin. Il me disait : «Vous ne croyez pas que grâce à l’exil on peut mieux comprendre l’autre et oublier la frontière ?» Je sais maintenant que la littérature est un exil volontaire. Quand je suis dans le temps de l’écriture, je suis en exil. s LE CHOIX D’ALI ERFAN La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paul Ricœur, Seuil, 2000 Soleil Noir, Julia Kristeva, Folio Gallimard, 1987 La Chouette aveugle, Sadegh Hedayat, José Corti, 1953