L’exil, comme un accélérateur de la conscience ?
Le départ et la catastrophe, que constitue la rupture d’avec la terre natale, fonctionnent comme une mort symbolique. Ce qui se passe dans le quotidien de l’exil est tragique. Votre nom et votre mémoire s’effacent, votre pays natal s’estompe comme une blessure qui fait moins mal, les lettres venues de l’ancien monde se font moins fréquentes, les amis ne demandent plus de vos nouvelles, vos proches meurent et vous sentez avec eux mourir les liens à la terre natale et s’effacer votre histoire. Cet effacement est le mouvement de la vie. Une vague déferle et se retire. Partir est un avantgoût de la mort. «Ceux qui n’ont jamais perdu la moindre racine vous paraissent ne pouvoir entendre aucune parole susceptible de relativiser leur point de vue.[...] L’oreille ne s’ouvre aux désaccords que si le corps perd pied.» C’est ce qu’écrit Kristeva dans Etrangers à nousmêmes, un essai que je n’aurais sans doute jamais intimement compris si je n’étais pas partie. Ce désaccord dont parle Kristeva – qui connaît le problème puisqu’elle a quitté sa Bulgarie natale, et qu’elle s’est installée dans une langue qui n’était pas la sienne –, cet écart entre soi et soi crée un espace de silence (occulté dans l’ancien monde par le bruit, la vie quotidienne, les habitudes de pensée, la famille) où l’on passe de la question du «qui suis-je ?» au renoncement même à cette question. Pour Paul Ricœur (La Critique et la Conviction), c’est le passage du philosophique au religieux. J’adhère à cette pensée. J’ajouterai qu’en renonçant à cette question, on instaure en soi un nouvel être qui n’est plus épris de lui-même, mais épris du monde avec foi et espoir, car la beauté de l’exil tient dans la renaissance. Je vis, je meurs et je renais. La nouvelle terre d’élection devient la terre de résurrection, mais qui veut renaître doit mourir. Le prix à payer est lourd. Tous ceux qui sont partis le savent. Mais je renais léger, neuf, en éveil. Je vois ce que mes yeux n’avaient jamais vu car j’étais aveugle. s
Ada Ingham l’Européenne Ada Ingham, romancière à succès dans son pays natal, la Turquie (ayant grandi à Izmir), mais sous le nom d’Aysel Özakin1, l’a quitté pour Berlin en 1980, avant de s’installer en Cornouailles, en 1987, avec son époux le peintre britannique Brian Ingham. Certaines œuvres de cet écrivain singulier et polyglotte ont déjà été traduites en néerlandais comme en grec, mais elle publia en langue allemande romans et poèmes et a écrit en anglais un tryptique dans lequel figure Aroma of croissants2, roman dans lequel Poitiers occupe une large place. Rien de surprenant à trouver ainsi cette ville si l’on sait que l’auteur, jadis professeur de français à l’ENS d’Ankara puis d’Istanbul, y a résidé comme étudiante de lettres en 19701971. «Intellectuellement, je me sens, je suis européenne», se plaitelle à affirmer. C’est dans une atmosphère postsoixante-huitarde que l’on découvre, dans son récit, Poitiers devenu le carrefour de parcours biographiques qui font se croiser l’ancienne amoureuse catalane d’un cinéaste contestataire espagnol et un jeune scientifique français plutôt dévoué à l’écologie «apolitique». Poitiers, dont on reconnaît sans mal la place du Maréchal Leclerc, la rue de la Cathédrale, la place Charlesde-Gaulle, le Clain, figure le résumé prototypique de la cité médiévale : «Une rivière, un pont, une vaste cathédrale, une place de marché affairée, d’étroites rues pavées, un amas de petites maisons grises, un parc avec une fontaine au milieu.» C’est une ville «mystérieuse» où l’expérience de la solitude, commune à celle vécue par Nedim Gürsel, est toutefois équilibrée par une vie estudiantine et militante joyeuse. Ada Ingham y est revenue plusieurs fois et compte s’y installer prochainement pour quelques mois, afin de réécrire sur place une nouvelle version de ce roman, dans laquelle elle fera une plus large place encore, presque exclusive, à cette ville dont elle garde beaucoup de souvenirs heureux. Alain Quella-Villéger 1. Le dernier récit d’Aysel Özakin, La Langue des montagnes (paru l’été dernier aux éditions L’Esprit des Péninsules, Paris), dont l’action dans les années 70 conduit ses héros d’Istanbul au Kosovo, porte cette signature réservée à ses œuvres «turques». 2. Waterloo Press, Hove (Brighton, Grande-Bretagne), 1998 (mais daté «Paris 1988»).
LE CHOIX DE CATHERINE REY Oreiller d’herbes, Sôseki, Rivages poche, 1989 Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery
O’Connor, Folio Gallimard, 1981 Lumière d’août, William Faulkner, Folio, 1974
Sébastien Laval
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
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