antipodes
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aintes, elle n’aimait pas vraiment. Trop de mauvais souvenirs dans sa ville natale. Catherine Rey est partie à Bordeaux, quelques années, enseigner les lettres modernes. Trois romans publiés et un nouveau départ, très loin et sans filet, «comme on plonge dans l’eau glacée». L’Actualité. – L’Australie, est-ce un exil volontaire ? Catherine Rey. –
Est-ce votre plus long voyage ?
Oui et non. Oui, dans la mesure où, élevée par mes grands-parents qui avaient émigré en Australie en 1912, j’ai grandi dans le culte de l’Australie et je crois que tout mon imaginaire d’enfant, et d’écrivain, tourne autour de ce pays lointain, ancien, inaccessible, dont l’évocation par les récits de mes grands-parents a bercé mon enfance. Oui, encore, car le fait que
Humainement, oui. Il y a un mot anglais très beau qui est journey. C’est le voyage au sens physique, qui signifie se déplacer, mais aussi le voyage humain, le parcours, the journey through life. En ce sens, venir en Australie fut mon plus long voyage. Je venais régulièrement en vacances en Australie, donc ce voyage Bordeaux-Perth j’ai dû le faire douze ou treize fois. C’était comme d’aller en Espagne, j’avais apprivoisé la distance. Même aujourd’hui, vu d’ici, la France me semble plus proche de l’Australie que l’Australie ne l’était de la France. On met le pied dans un avion, et la magie devient possible. Les Australiens sont de grands voyageurs, et l’Europe n’a pas de mystère pour eux. Pour ceux d’ici, l’Europe, c’est la porte à côté alors que pour les Français, l’Australie, c’est encore le bout du monde. Y resterez-vous ?
Retour à l’essentiel Catherine Rey a quitté le bruit et les habitudes de l’ancien monde pour “renaître” en Australie Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Nicole Mynott
Je nage avec le courant qui domine mon existence, et qui lui donne un sens. Si le sens est ici, c’est ici que je resterai. Si le bonheur est ici, c’est ici que je resterai. J’ai appris à «ne pas résister», ma vie ressemble parfois à une noyade. Parce que vous avez le sentiment de vous noyer ?
mon père soit né en Australie en 1918 m’a permis d’obtenir «par filiation» la nationalité australienne (il est extrêmement difficile d’entrer en Australie, les services de l’immigration sont féroces). Je suis venue ici comme on part a la recherche d’une Atlantide, en suivant la route que mes grands-parents avaient empruntée. Non, dans la mesure où je suis venue ici comme on plonge dans l’eau glacée, sans contrat, sans sécurité, sans travail, sans vraiment savoir ce qu’était l’Australie. J’avais des images mythiques en tête, l’Australie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle du début du siècle. Je n’imaginais rien des difficultés que j’allais rencontrer, j’avais juste mon passeport australien et très peu d’argent. C’est une situation bohème qu’on vit mieux à vingt ans qu’à quarante et un ans. Quoi qu’il en soit, je ne me sens pas en exil ici, juste écrivain français vivant en Australie. 90
Je ne l’entends pas dans un sens négatif. Parfois l’apparence d’une vie cache sa destinée. Ma vie, aux yeux des autres, pourrait ressembler à une noyade. J’ai en effet toujours emprunté les chemins de traverse. J’ai décidé très jeune de ne pas avoir d’enfant et de consacrer ma vie à la littérature. Je n’ai jamais suivi les chemins battus, j’ai toujours cherché ma propre voie, en écriture mais aussi en pensée. Je n’ai jamais recherché le soutien des puissants. Je n’ai jamais choisi mes amis pour le seul bénéfice que je pourrais en tirer en termes de carrière. J’ai souvent décidé de défaire ce que j’avais mis des années à faire. Je n’ai jamais été encouragée dans ma vocation par ma famille... J’ai toujours pris beaucoup de risques. Et les vies à risque ne sont pas des vies faciles. Mais loin de ma pensée l’impression que je suis en train de me noyer. Ce départ, n’est-ce pas un défi ?
Partir n’était ni un défi, ni une fuite en avant, ni une lâcheté. C’est au nom d’un puissant appel que je suis partie. Etre un artiste, c’est aussi faire de sa vie une œuvre d’art. Que signifie «faire de sa vie une œuvre d’art» ?
Etre sur terre, être vivant, est un don inestimable dont nous n’évaluons pas le prix, oublieux que nous sommes de nous-mêmes, esclaves de ce que nous nommons le quotidien. Il nous faut des événements graves comme la perte d’un proche, une maladie mor-
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Catherine Rey est née à Saintes en 1956. Trois romans publiés aux éditions Le temps qu’il fait : L’Ami intime, 1994, Les Jours heureux, 1995, Eloge de l’oubli, 1998. Son prochain livre, écrit en Australie, sortira à la rentrée chez le même éditeur, Lucy comme les chiens.
telle ou un accident, pour nous ouvrir les yeux, or curieusement, à peine les avons-nous ouverts que nous les refermons. Il faut garder les yeux ouverts en étant à la hauteur de ce cadeau exceptionnel d’être vivant, en accédant à un état de conscience supérieur par la r é f l ex i o n et le travail sur notre vie, quitte à la réinventer, quitte à tout abandonner pour lui donner un sens. C’est un acte vivant, et la recherche de la beauté est l’acte le plus vivant qui soit. Etre en vie, c’est être invité à la table d’un roi, une table débordant de viandes, de fruits et de vins. Nous devons nous y asseoir en habits princiers. Nul n’arriverait en guenilles, nul ne se comporterait grossièrement, nul n’insulterait le maître de maison, même le plus pauvre endosserait son meilleur habit. Nous devons faire honneur à l’hôte qui nous a fait honneur. L’idée de l’esthétique et de l’éthique de soi était très
présente dans la pensée grecque. Michel Foucault, à ce propos, parle de faire retour sur soi (dans son cours au Collège de France, L’Herméneutique du sujet). Ce retour à soi, dit-il, est mobile, ce n’est pas juste un état de contemplation ou d’autosatisfaction, ce retour demande une navigation. Il s’agit de revenir à son port d’attache par une trajectoire dangereuse qui vous conduit vers le lieu du salut. Or cette navigation demande un savoir, des instruments. J’ajouterai ici que pour moi les instruments de navigation sont la pensée mystique. Il s’agit d’opérer un retour et un travail sur soi non pas dans l’abandon à Dieu, mais dans la recherche active du «lieu de son salut» par la pensée mystique. L’Australie est un pays qui, par sa taille, conduit naturellement à la spiritualité. L’espace démesuré ouvre des dimensions nouvelles. Il y a une sorte de respiration autour de soi. Je n’avais jamais ressenti cette respiration en France. s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 91
Les mots sont-ils vos «habits princiers» ?
Non. Les mots sont une partie de ma vie mais ne sont pas toute ma vie. Se comporter en prince, c’est aussi être fidèle à ce qu’on pense : vivre en adéquation avec s e s pensées. Un philosophe français, Jacques Bouveresse, déplore qu’aujourd’hui nos intellectuels puissent dans leurs écrits tenir de beaux propos et, dans la vie, se comporter comme des chiens. C’est là que la vie et la création ne devraient faire qu’un. La vie est une œuvre d’art dans la mesure où elle s’harmonise avec un trajet intérieur, qui englobe aussi le trajet de l’écriture ou de la création artistique.
«CE QUI SE PASSE DANS LE QUOTIDIEN DE L’EXIL EST TRAGIQUE. VOTRE NOM ET VOTRE MÉMOIRE S’EFFACENT, VOTRE PAYS NATAL S’ESTOMPE COMME UNE BLESSURE QUI FAIT MOINS MAL, LES LETTRES VENUES DE L’ANCIEN MONDE SE FONT MOINS FRÉQUENTES»
Mais le trajet intérieur n’a pas toujours besoin de s’exprimer par une création, ce peut être simplement un p a r c o u r s spirituel, une quête, une vie d’honnête homme, au sens classique. Ces vies-là sont pour moi celles de Arthur Rimbaud, Louis René des Forêts, Guy Debord, Simone Weil. Des parcours différents, exigeants, qui font sens en eux-mêmes. Souvent, vos personnages donnent l’impression qu’ils sont aspirés par quelque chose qu’ils n’arrivent pas à définir mais que nous, lecteurs, pouvons deviner. Et l’on croit qu’il suffirait de peu pour qu’ils reviennent à la surface. D’où le sentiment d’être à la limite quand on vous lit.
mande si mes romans étaient autobiographiques. En fait, mon expérience personnelle est intimement liée à mon écriture. Je n’ai jamais de «sujet» de roman qui serait extérieur à moi, j’écris ce que je vis. C’est tout. J’écris mes crises. Je n’ai jamais été une fonctionnaire de l’écriture, attachée à ma table de travail chaque matin. En revanche je rumine longtemps mon idée centrale. Dans le dernier texte, la ligne de force est le conte de Perrault, Barbe-Bleue. Le placard aux femmes, les mortes, le démoniaque, le piège, tous ces éléments sont revenus dans mon texte sous une forme différente. J’ai tourné le sujet près d’un an dans ma tête avant qu’une «crise» me permette de le mettre en mots. L’écriture a été fulgurante, cinq semaines, mais le travail sur le texte a demandé sept ou huit m o i s . La seule différence entre l’Australie et la France, c’est le temps. J’ai le luxe d’avoir du temps pour écrire et penser. En France, je vivais sous pression. Ici je n’accorde aucune importance à des choses qui m’apparaissaient comme essentielles «autref o i s » . C’est le rôle du départ. Le départ (pas le voyage) permet de mettre en doute des valeurs dont on n’aurait jamais douté avant de quitter son coin de terre. C’est l’idée même du doute qui ne nous serait pas venue. Qu’entendez-vous par pensée mystique ? Quel rôle tient le désert?
Tout est joué d’avance. Les personnages sont mus par une fatalité qui les dépasse et qui les aspire. J’ai beaucoup pensé, quand j’ai commencé à écrire, à la similitude entre ma définition du récit et le théâtre. J’ai toujours en tête, quand je commence, un texte de la préface de Britannicus : Une action simple chargée de peu de matière. Racine a été un de mes maîtres. J’ai gardé de lui l’idée du récit simple, du huis clos, de la tension, de la catastrophe toujours imminente. L’Ami intime jouait beaucoup avec les huis clos, dans la voiture par exemple. Dans Les Jours Heureux, la plupart des scènes se déroulent dans un café. Mon dernier texte est aussi un huis clos dans la mesure où nul ne s’échappe de la plaine, il n’y a nulle place où se cacher, la plaine est sans arbre (cela me fait penser à Phèdre). Comment naît un roman et est-ce différent ici en Australie ? 1. L’opale du désert, éd. Rivages, 2001. 92
Je me souviens avoir toujours répondu par des clichés à cette question. Ainsi, j’évitais qu’on me de-
L’Australie n’est pas un paysage, une toile de fond qui serait venue colorer ma vie d’exotisme. J’y vis. Je suis citoyenne de ce pays. Il y a quatre ans maintenant que j’y refais ma vie. L’Australie – est-il besoin de le préciser – est loin de la France. Même si l’on y retrouve les germes européens qui l’ont constituée, c’est une civilisation différente, une pensée différente. C’est ce décalage, cet écart entre soi et soi qui fait toute la différence et la difficulté de ne plus habiter son pays, et la douleur certains jours de n’avoir personne à qui parler sa langue. Je suis ici et ailleurs au même instant, le familier devient étranger, et l’étranger devient familier, ainsi que le dirait la romancière australienne Janette Turner Hospital1. Quant au désert, c’est pour moi un paysage mental. C’est le même désert que je décrivais il y a vingt ans dans des romans qui parlaient d’une Australie où je n’étais jamais allée. Je n’habite pas dans le désert mais dans une grande et belle ville, la capitale de l’Ouest australien. Je ne sais pas du reste si j’aimerais habiter dans le désert, ou l’outback comme on l’appelle ici, c’est un endroit inhospitalier et, régulièrement, des gens s’y perdent. Touristes ou habitants, rangers ou fermiers. Régulièrement des gens y meurent de s’y être perdus, aborigènes compris.
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L’exil, comme un accélérateur de la conscience ?
Le départ et la catastrophe, que constitue la rupture d’avec la terre natale, fonctionnent comme une mort symbolique. Ce qui se passe dans le quotidien de l’exil est tragique. Votre nom et votre mémoire s’effacent, votre pays natal s’estompe comme une blessure qui fait moins mal, les lettres venues de l’ancien monde se font moins fréquentes, les amis ne demandent plus de vos nouvelles, vos proches meurent et vous sentez avec eux mourir les liens à la terre natale et s’effacer votre histoire. Cet effacement est le mouvement de la vie. Une vague déferle et se retire. Partir est un avantgoût de la mort. «Ceux qui n’ont jamais perdu la moindre racine vous paraissent ne pouvoir entendre aucune parole susceptible de relativiser leur point de vue.[...] L’oreille ne s’ouvre aux désaccords que si le corps perd pied.» C’est ce qu’écrit Kristeva dans Etrangers à nousmêmes, un essai que je n’aurais sans doute jamais intimement compris si je n’étais pas partie. Ce désaccord dont parle Kristeva – qui connaît le problème puisqu’elle a quitté sa Bulgarie natale, et qu’elle s’est installée dans une langue qui n’était pas la sienne –, cet écart entre soi et soi crée un espace de silence (occulté dans l’ancien monde par le bruit, la vie quotidienne, les habitudes de pensée, la famille) où l’on passe de la question du «qui suis-je ?» au renoncement même à cette question. Pour Paul Ricœur (La Critique et la Conviction), c’est le passage du philosophique au religieux. J’adhère à cette pensée. J’ajouterai qu’en renonçant à cette question, on instaure en soi un nouvel être qui n’est plus épris de lui-même, mais épris du monde avec foi et espoir, car la beauté de l’exil tient dans la renaissance. Je vis, je meurs et je renais. La nouvelle terre d’élection devient la terre de résurrection, mais qui veut renaître doit mourir. Le prix à payer est lourd. Tous ceux qui sont partis le savent. Mais je renais léger, neuf, en éveil. Je vois ce que mes yeux n’avaient jamais vu car j’étais aveugle. s
Ada Ingham l’Européenne Ada Ingham, romancière à succès dans son pays natal, la Turquie (ayant grandi à Izmir), mais sous le nom d’Aysel Özakin1, l’a quitté pour Berlin en 1980, avant de s’installer en Cornouailles, en 1987, avec son époux le peintre britannique Brian Ingham. Certaines œuvres de cet écrivain singulier et polyglotte ont déjà été traduites en néerlandais comme en grec, mais elle publia en langue allemande romans et poèmes et a écrit en anglais un tryptique dans lequel figure Aroma of croissants2, roman dans lequel Poitiers occupe une large place. Rien de surprenant à trouver ainsi cette ville si l’on sait que l’auteur, jadis professeur de français à l’ENS d’Ankara puis d’Istanbul, y a résidé comme étudiante de lettres en 19701971. «Intellectuellement, je me sens, je suis européenne», se plaitelle à affirmer. C’est dans une atmosphère postsoixante-huitarde que l’on découvre, dans son récit, Poitiers devenu le carrefour de parcours biographiques qui font se croiser l’ancienne amoureuse catalane d’un cinéaste contestataire espagnol et un jeune scientifique français plutôt dévoué à l’écologie «apolitique». Poitiers, dont on reconnaît sans mal la place du Maréchal Leclerc, la rue de la Cathédrale, la place Charlesde-Gaulle, le Clain, figure le résumé prototypique de la cité médiévale : «Une rivière, un pont, une vaste cathédrale, une place de marché affairée, d’étroites rues pavées, un amas de petites maisons grises, un parc avec une fontaine au milieu.» C’est une ville «mystérieuse» où l’expérience de la solitude, commune à celle vécue par Nedim Gürsel, est toutefois équilibrée par une vie estudiantine et militante joyeuse. Ada Ingham y est revenue plusieurs fois et compte s’y installer prochainement pour quelques mois, afin de réécrire sur place une nouvelle version de ce roman, dans laquelle elle fera une plus large place encore, presque exclusive, à cette ville dont elle garde beaucoup de souvenirs heureux. Alain Quella-Villéger 1. Le dernier récit d’Aysel Özakin, La Langue des montagnes (paru l’été dernier aux éditions L’Esprit des Péninsules, Paris), dont l’action dans les années 70 conduit ses héros d’Istanbul au Kosovo, porte cette signature réservée à ses œuvres «turques». 2. Waterloo Press, Hove (Brighton, Grande-Bretagne), 1998 (mais daté «Paris 1988»).
LE CHOIX DE CATHERINE REY Oreiller d’herbes, Sôseki, Rivages poche, 1989 Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery
O’Connor, Folio Gallimard, 1981 Lumière d’août, William Faulkner, Folio, 1974
Sébastien Laval
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