moder nisme
Une ville reconstruite qui est «une exposition permanente du style des années 50, avec ses intrépidités, ses limites, sa généreuse confiance en l’homme» Par Michel Braudeau Photos Daniel Nouraud
Royan musée du passé proche
O
s Michel Braudeau, né à Niort en 1946, est petit-fils de Royannais. Son roman, Naissance d’une passion, prix Médicis 1985 (Folio 2000), a pour principal cadre Royan et la côte Atlantique avant et après guerre. Depuis 1999, il dirige La Nouvelle Revue Française. Livres récents : Le Livre de John et Loin des forêts, Folio Gallimard, 2001. 86
n est souvent en retard sur le passé. Dans mon enfance, j’ai toujours entendu dire que la ville de Royan où vivaient mes grandsparents était laide. Un truc moderne, ferraille et béton, conçu par des architectes farfelus, tombés de Paris. Rien à voir avec le Royan de la grande époque, celle d’avant 1914, avant la guerre et l’avènement de la Côte d’Azur, quand il y avait ici des villas somptueuses, un casino extravagant, que l’on venait en train de Paris pour s’amuser et se baigner dans la mer, frisson nouveau. Pour la génération qui avait connu cette ville à l’architecture opulente et pâtissière, se réveiller un beau matin dans un univers cubiste faisait l’effet d’une gueule de bois non méritée. Il est vrai, le bombardement de janvier 1945 n’avait pas été mérité non plus. Pour réduire une des dernières poches d’occupation allemande, les alliés britanniques en accord avec l’état-major français (on ne sait trop qui, au juste, les archives du ministère de la guerre ayant disparu) avaient décidé d’écraser Royan sous 1 600 tonnes de bombes. Il y eut 1 050 tués, dont 35 Allemands. Et toute une ville en poussière. Mes grands-parents, comme la plupart des Royannais, trouvaient le moderne plutôt moche, sans valeur parce que sans histoire, par un réflexe bien français, et nous les enfants pensions de même que toutes ces maisons bizarres n’étaient pas sérieuses et ne tiendraient pas longtemps debout. A présent que le temps a donné sa noblesse au modernisme des années 45-50, et que les premières fissures apparaissent en effet dans les murs, on s’attache, on s’émeut, on s’inquiète. Surtout en ce qui concerne l’église Notre-Dame, que tout le monde appelle «la Cathédrale» – bien qu’elle n’ait point d’évêque, les seules cathédrales de la région étant à Saintes et de La Rochelle – parce qu’elle a l’ampleur, l’ambition d’être une grande église. Comme l’écrit
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Jacques Convert, directeur du Conseil d’architecture d’urbanisme et de l’environnement de la CharenteMaritime : «Point d’exclamation dans le paysage urbain, puissante comme un oiseau marin s’appuyant sur la houle avant l’envol, son architecture arrogante, unique au monde, est l’alliance d’une volonté symbolique et de la recherche de pointe d’alors.» Dès 1945, le ministère de la reconstruction dirigé par Raoul Dautry décide que les villes de Royan, SaintDié, Dunkerque, Calais, Le Havre, Toulon serviront de «laboratoires de recherche sur l’urbanisme» et confi e à Claude Ferret et Louis Simon la tâche de redessiner Royan. Ferret, élève de Le Corbusier, conçoit un vaste front de mer en arc, de larges avenues, un boulevard ombragé clos par un marché couvert en forme de parapluie qui devait inspirer plus tard le CNIT à la Défense. Partout de grands ensembles, percés de grandes baies, des toits faussement plats, des façades qui ressemblent aux casiers de Mondrian. Un casino pour les jeux et spectacles. Et enfin l’église qui doit incarner l’élan vital et spirituel du renouveau, et dont l’architecte sera Guillaume Gillet. «Vous êtes condamnés à réussir, avait déclaré Raoul Dautry à Claude Ferret, sinon vous serez fusillés.» Une plaisanterie, sans doute, mais qui ne faisait pas encore rire, en 1945. Heureusement tous les architectes qui participèrent à cette entreprise étaient jeunes, épris de modernisme et disposaient d’une chance incomparable : à Royan ils avaient vraiment table rase. Guillaume Gillet et l’ingénieur René Sarger construisirent en un temps record en béton coffré très m i n c e – les murs porteurs ont dix centimètres d’épaisseur, le toit, un voile de béton à double courbure en forme de selle à cheval, est encore plus m i n c e – un édifice surprenant de légèreté et d’audace, unique en son genre, et classé aux Monuments historiques depuis février 1988. L’inconvénient, comme l’explique Yves Delmas, géographe et historien de Royan, est qu’en raison des crédits restreints qui s’imposaient à tous à l’époque, l’intendance ne suivit pas toutes les exigences de cette technologie révolutionnaire. Au lieu de prendre du sable fin de la Loire, on prit du sable de Gironde, plus grossier et salé. Les tiges de métal qui arment le béton ont rouillé et des fragments de l’église s’effritent un peu partout. On la restaure, mètre par mètre, et les travaux dureront plusieurs années. Certains jugeront l’opération trop coûteuse, auraient préféré qu’on liquide la «Cathédrale» pour en commander une neuve, à quelqu’un comme M. Pei, par exemple. «On oublie que la cathédrale de Strasbourg, que personne ne conteste, note Jacques Convert, coûte beaucoup plus cher, depuis toujours, à cause de sa pierre friable, et qu’on n’en finit pas de la restaurer.»
De toute façon, c’est trop tard. On ne cassera plus Royan comme on a encore pu le faire il y a moins de dix ans pour le portique du front de mer ou le nouveau casino. Le cœur de la ville a été déclaré zone de protection du patrimoine architectural et urbain en 1992. Si l’on tient vraiment à raser quelque chose dans la région, nous ne saurions trop conseiller la destruction des lotissements faussement bon marché qui se sont multipliés dans toute la péninsule d’Arvert, notamment autour de la Palmyre, et qui saccagent la forêt. Quant à Royan, il semble que les citadins comme les touristes soient enfin devenus conscients de ce que les architectes et les urbanistes ont compris depuis près de quinze ans. C’est un grand musée du passé proche, une exposition permanente du style moderne des années 50, avec ses intrépidités, ses limites, sa généreuse confiance en l’homme. La juxtaposition des vieilles villas tarabiscotées ayant échappé aux bombardements et des nouvelles, agressivement simples, de l’époque de la reconstruction forme un contraste finalement assez harmonieux le long de la baie et dans le bois en retrait. Jacques Convert a eu l’idée de recenser les plus belles villas de Charente-Maritime, récentes ou anciennes, de les faire photographier par Daniel Nouraud et de confier à dix auteurs de romans policiers un jeu de cinq photos à partir desquelles chacun a été libre d’imaginer une nouvelle. L’ensemble, intitulé Ombres blanches, a été publié aux éditions Syros, et se conclut par un florilège des villas de bord de mer qu’on souhaiterait vivement voir repris dans un format plus large. Il le mérite et pourrait peut-être servir à l’éducation apparemment bâclée des promoteurs d’aujourd’hui. s
Ces photos de villas du littoral charentais sont tirées du livre
Ombres blanches.
Avec l’autorisation de Michel Braudeau, nous publions cette chronique, publiée le 28 août 1993 dans
Le Monde, qui n’a pas pris une ride.
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