atlantique
A La Rochelle, ce vestige de l’architecture classique offre une porte close sur une ville ouverte
Par Jean-Jacques Salgon Photos Claude Pauquet
La Porte Royale
S
i les motards de Fellini-Roma s’avisaient de venir visiter nuitamment La Rochelle, je leur conseillerais volontiers de faire leur entrée par la Porte Royale. Cette porte ouvrant sur rien, ne fermant rien, réduite à n’être plus que l’affirmation de soi-même par la disparition des fortifications auxquelles elle se rattachait, m’est toujours apparue comme l’un des rares points d’ancrage de cette ville flottante et incertaine, ville tout entière frappée de cette perte de réalité que subit fatalement un port lorsqu’il se borne à n’être plus que “de plaisance” et que l’activité de pêche ou de commerce n’anime plus ses docks ou ses quais. Cette charge de réalité que paraît concentrer en elle la
78
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
Porte Royale (on pourrait presque dire la Porte Réale) n e saurait s’éprouver sans ce fond d’absence et d’oubli, ce subtil débraillé, qui l’entourent et qui semblent avoir résisté à toutes les entreprises de rénovation ou de réhabilitation. Tout autour de la Porte Royale se sont rassemblés, comme dans une réserve où leur survie serait mieux assurée, tous les traits d’anachronisme et d’utopie que la modernité et la culture narcissique de l’image ont chassés de la ville. Posé au pied d’un méridional platane, insolite et comme esseulé en ces lieux que les rares piétons traversent toujours d’un pas pressé, un petit kiosque à journaux enchâssé dans un édicule de béton gris, avec de part et d’autre les mots HOMMES – dames inscrits dans une graphie Arts déco, marque la note d’une urbanité désuète et doucement provinciale. L’enseigne de l’Atlantic-Tir-Club, les caves Valette & Fils où l’on propose toujours des vins en vrac, vins fins et spiritueux, la voie ferrée de La Pallice en contrebas où les convois sont rares dans la journée, tout semble dire que le temps ici s’est à jamais arrêté. Dans le creux des anciennes douves, une végétation luxuriante croît et prospère dans un oubli définitif : cistes, ombelles, lierres enchevêtrés forment un tapis dense duquel parviennent tant bien que mal à émerger quelques arbres sauvages, figuiers, acacias ou érables. Sur le flanc nord de la Porte Royale, c’est un petit jardin tropical qui a poussé sur un sol compact et desséché, et qui ne réclame rien, ne demande même pas à être vu, et duquel, comme un félin échappé d’un diorama en carton-pâte, on voit surgir un gros matou noir et galeux qui paraît vivre là depuis toujours comme un clochard. Telle un bureau arabe ou le palais inachevé de quelque gouverneur colonial, la face ouest, intérieure, de la Porte Royale nous fait rêver de l’Orient. Des volets clos nous indiquent que le gouverneur est absent. Peut-être vient-on juste de le relever ? On a mis deux palmiers sur le parvis, on a oublié les chameaux et le régiment des spahis. Pas l’ombre d’un gardien indigène à qui s’adresser. Ce côté de la Porte est à choisir de préférence si l’on souhaite croiser le fantôme de Fromentin ou de René Caillié. Il faut s’y tenir par un après-midi d’été, quand la lumière blanche tombe du ciel, que le kiosque à journaux est fermé et que résonnent tout près les coups de feu tirés à l’Atlantic-Tir-Club. Par la grille qui en condamne l’accès, dans l’ombre de la voûte, on aperçoit un sarcophage et des caisses emplies de tessons de poteries. Le gouverneur de la Porte Royale doit s’intéresser à l’archéologie. A ses moments perdus, lorsque les hordes d’Abd el-Kader lui laissent un peu de répit, peut-être travaille-t-il à la rédaction d’un mémoire sur l’antiquité du quartier ? Côté est, c’est le fronton d’un temple grec coiffant la porte en bois massif d’un vieux relais de poste. La
couronne royale surmonte un blason tiercé en fasces mais vide de tout meuble, comme s’il était dédié à la dynastie éternelle du Rien. Porte close sur une ville ouverte et offerte. Lambeau de l’antique route de Niort s’arrêtant net sur le goudron. Vieux graffitis haut perchés comme à Louxor. Bribes d’une histoire qui refuse de s’effacer. Trois pas, pas un de plus, pour accéder à la royauté. Enfin, côté sud, c’est toute la sauvagerie d’un terrain vague qui dégringole jusqu’à nous parmi les ruines, dans une avalanche anarc h i q u e de plantes rustiques : l ava t è r e s , coquelicots, chicorées, folle avoine, valérianes, dont certaines s’accrochent en conquérantes sur quelques pans d e murs épargnés. L’orifice d’un drain semble être disposé à la bonne hauteur pour pouvoir y glisser le pied et escalader le mur de soutènement chargé de contenir ces débordements. A la verticale du trou, on distingue d’ailleurs le départ d’un petit s sentier qui serpente sur le talus Jean-Jacques Salgon, né en 1948, vit et doit conduire au sommet. à Paris et à La Rochelle, où il enseigne On imagine aisément quelque à l’IUT. Dernier livre publié : Tu ne lycéen ou militaire du 519e réconnaîtras jamais les Mayas, giment du train empruntant ce L’Escampette, 2000. chemin pour aller se percher sur le toit de la Porte Royale pour y fumer un joint en toute tranquillité. Le roi mort, le gouverneur parti et le siège levé, c’est au cœur d’un désert que prolongent au loin les mornes étendues des labours charentais que peut tout à son aise rêvasser notre fumeur de kif. La nuit vient d’ailleurs de tomber et le matou du jardin tropical est venu l’y rejoindre, mais il se tient à distance, assis sur le rebord d’une corniche, ses deux yeux jaunes brillant dans le noir. Rien ne saurait lui faire perdre son flegme car il a vu s’écrouler un à un tous les siècles et il ne daigne même pas tourner la tête lorsque paraît soudain un groupe de motards et que les pinceaux de leurs phares viennent un court instant faire resplendir en la stroboscopant la photo d’une star épinglée à la devanture du kiosque à journaux. s
LE CHOIX DE JEAN-JACQUES SALGON
Deux dames sérieuses, Jane Bowles, Gallimard, 1969 La Part animale, Yves Bichet, Gallimard, 1994 Cingria écrivain 1883-1954, anthologie,
L’Escampette, 1995
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 79