atlantique
Terminus Tasdon La Rochelle Par Bernard Ruhaud Photos Franck Gérard et Thierry Girard
e suis arrivé à La Rochelle un peu par hasard il y a une quinzaine d’années. Je ne connaissais presque rien de la ville. Le port, bien sûr, et les tours, dont je ne me suis jamais lassé. Longtemps avant, au cours d’un voyage en auto-stop, je m’y étais arrêté et j’avais dormi à l’hôtel Printania, rue du Brave Rondeau. Le lendemain, un dimanche, je m’étais posté au pont de Tasdon pour faire signe aux voitures. Ça n’avait pas bien marché. C’était à la fin des années soixante. Je partais souvent en stop, seul ou avec une amie et c’était le cas cette fois-ci. Nous avions fait un long périple sans but précis, sauf c e l u i de voyager ensemble et peut-être de passer par là. Nous avions attendu longtemps sur ce pont sans vraiment nous impatienter. A la longue, observer le mouvement des trains, anticiper leur arrivée et prévoir leur destination nous intéressait au moins autant que de guetter les voitures. C’était au printemps. Il faisait beau. Il y avait des mouettes et toujours au fond du décor les Photo Franck Gérard fameuses tours fermant le port. s Nous étions bien. Bernard Ruhaud, né à Nanterre en Nous nous sommes mariés au dé1948, vit à La Rochelle depuis 1985. ll a but du printemps suivant, chez publié La première vie, Stock, 1999 elle. Ses parents avaient préparé Strictement pour Josiane, une petite fête pour la famille et Rumeur des âges, 2001. quelques amis. Tard dans la nuit, ma femme et moi étions allés nous cacher dans une ferme isolée, au milieu des chênes et des genévriers. Un matin merveilleux commençait à poindre et la vie toute entière à nous appartenir. Alors nous sommes partis. Nous avions acheté une petite voiture pour un prix dérisoire. Elle nous conduisit en Alsace. Un autre 76 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
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monde. Nous étions ravis. Nous avons déménagé à plusieurs reprises, toujours pour des régions différentes. Chaque fois nous emportions des souvenirs et laissions des amis. Puis ce fut La Rochelle. Une rocade ceinturait désormais la cité, évitant aux véhicules de passer par le centre et le pont de Tasdon. Mais nous ne faisions plus de stop depuis un bon moment. Nous nous sommes installés ici au début du mois de juillet. Dans les rues du centre-ville il était presqu’aussi difficile de circuler à pied qu’en voiture. Ensuite, les choses se sont arrangées. Nous avons trouvé un appartement près de la gare. Nous ne pensions pas rester plus de deux ou trois ans. Et puis tout a commencé à nous plaire. Le climat, la région, l’océan tout autour et bien sûr l’incomparable beauté de la ville, le port, le marché, les petites rues discrètes et sages, leurs murs clos couverts de glycine. Et aussi cette agréable sensation d’y être toujours un peu en vacances, même l’hiver. A l’époque, la criée se tenait encore à l’ancien encan, près de chez nous. Il m’arrivait de me lever tôt pour y assister. Ensuite j’allais prendre quelque chose au café situé à l’étage. Ou encore, j’allais voir le jour se lever sur la gare et la ville depuis le pont de Tasdon. L’aube, c’est toujours étonnant. Le monde se recompose. Les bruits reviennent, une moto, un camion, l’autobus. Dessous, les éclairages dominent encore un moment, petits lampadaires oranges alignés sur les quais, chevets douillets des compartiments de première ou néons blancs des trains plus modestes. Jadis, avant la construction de cette gare et du pont lui-même, les trains venaient buter ici et devaient repartir en sens inverse. Terminus Tasdon La Rochelle. A présent, ils peuvent poursuivre leur voyage vers Royan, Saintes et encore Luçon où les arbres paraît-il vous disent merci et à bientôt. Une petite ligne à voie unique part aussi vers l’ouest et traverse la ville jusqu’à La Pallice. De longs et lourds convois l’emprun-
Photo Thierry Girard
tent, pendant la nuit en général, porteurs de céréales, de grumes ou d’hydrocarbures. Un jour, avec ma femme, nous l’avons parcourue à pied jusqu’à son terme. C’était un dimanche, en hiver. Il faisait un peu froid mais le temps était clair et le ciel lumineux. C’est une promenade étrange. Tout est différent. Le silence domine. On reconnaît mal des lieux pourtant traversés tous les jours. La ligne s’étire sur environ huit kilomètres. Une dizaine de ponts et presqu’autant de passages à niveau la jalonnent. Au début, elle enjambe le canal et l’avenue de la gare puis s’enfonce dans le tracé des anciennes douves, au pied des portes qui fermaient la ville, Porte Royale, Porte Dauphine. Un domaine tenu par les chats. Ensuite elle contourne les parcs et s’élève à travers les jardins jusqu’à dominer franchement le quartier SaintMaurice. Alors tout devient immense. Les voies se multiplient. Laquelle suivre ? Des ribambelles de wagons triés attendent en silence on ne sait quel ordre de marche. Etiquettes défraîchies, codes mystérieux indiquant vaguement une destination : Strasbourg ? Dijon ? Clermont-Ferrand ? Quel endroit dont nous venons peut-être ? Quel autre où nous n’irons plus ? Un peu plus loin, sur la droite, la gare de La Pallice
semble abandonnée près des voies. Puis tout se perd au milieu des friches monstrueuses et indestructibles laissées par la guerre. Territoire inquiétant que se partagent le vent et les pigeons. Les chantiers navals aussi se sont tus. Quelques wagons patientent toujours le long d’un quai, sous les grues muettes. On pourrait encore suivre des rails vers les réservoirs ou les grands silos. Mais Annie a installé son bar-restaurant près de l’ancien embarcadère, où nous prenions parfois le bac, pour aller sur l’île de Ré, lorsque nous sommes arrivés à La Rochelle. La salle du café donne sur la mer. Eté comme hiver c’est un bel endroit. La lumière est toujours intense. Elle provient à la fois du soleil et de son reflet sur l’océan. Au loin tout se confond. Des oiseaux guettent quelque chose. Alors on contemple un instant ces immensités d’air et d’eau, cet infini au bord duquel nous avons peut-être définitivement posé nos bagages. Un bout du monde. s LE CHOIX DE BERNARD RUHAUD Fou civil, Eugène Savitzkaya, Le Flohic, 1999 Le Troubleau, Frédéric Durand, Stock, 2000 Premières Suites (poèmes), Henri Deluy,
Flammarion, 1991 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 77