Maur ice Fombeure
Vive les oies du Poitou ! «Oncques ne vit jamais Poitevin reculer mais oncques ne vit jamais Poitevin avancer» Par Jean Demélier Photo Mytilus Dessin Fabrice Neaud
e sens qu’aujourd’hui je vais me mettre à poiteviner un peu, histoire de parler du bon vieux temps. Le bon vieux temps ! – et pourquoi pas l’excellent jeune temps, hein ? A vérifier de près. Et pourquoi l’avenir ne serait-il pas du passé à rebours ? Et du présent d’abord, qui sait quoi, au juste, et qui est, là-dessus, assez précis ?… Laissons-nous plonger au fond des regards, au temps de l’âge heureux, au large de la terre, dans le soir aux animaux, quand la raison s’endort, alors que l’on est lié, si bien lié… Ces titres de chapitres viennent tout simplement de La Rivière aux oies, un étonnant chef-d’œuvre d’essence strictement poitevine mais conçu à l’Ecole normale de Saint-Cloud, quand même assez loin de sa terre natale, par un jeune homme. Il date de 1930. Maintenant, il me vient de citer une phrase que j’ai apprise de la bouche de mon ami le sculpteur Philippe Amiel, qui a élu domicile en Poitou, du côté de Sanxay : «Oncques ne vit jamais Poitevin reculer mais oncques ne vit jamais Poitevin avancer.» Cette belle et vieille phrase semblerait, quand même, dresser un portrait très réaliste du Poitevin type, oui ou non ? Quoi qu’il en soit, celui qui n’a pas le goût de sa propre enfance me paraît spontanément suspect. Les adultes qui ne sont qu’adulte sont des brutes semi-robotisées, dures, cruelles, s froides, sèches, qui me font horJean Demélier, né en 1940 à reur ; hélas, ce genre de volaille Poitiers, vit à Paris. Il a écrit cinq est très à la mode, en ce moment. romans consacrés à sa ville natale: En ce moment, pensez donc ! GaLe Rêve de Job, Le Sourire de gnez du temps : Devenez vieux Jonas, La Constellation des Chiens, plus vite… Soyez responsable et Le Miroir de Janus (Gallimard), entreprenez, entreprenez donc : Le Jugement de Poitiers (Ramsay).
J
Foncez, foncez ! – Où ? Droit dans le mur qui vous attend au tournant, ni plus, ni moins. Celui qui écrit de sa jeunesse et encore de sa jeunesse ne saurait être un salaud – comme il y en a tant. Victor Hugo en personne disait «Un grand poète, c’est un grand enfant dans un grand homme» ; comment taper plus juste et dans le mille, et cela même en un temps où le Veau d’Or en vient à être fou, torturé, exploité qu’il est par des banquiers brasseurs de bidoche, sans scrupules, qui se réservent, dans leur coin égoïste, les meilleurs morceaux d’un banquet à vomir de a à z et de z à a ? Il est bien facile de dire Nostalgie, nostalgie, nostalgie… Un monde sans vision serait fait pour faire crever aveugle tout un peuple, toute une civilisation : NON. Il advient parfois qu’il faille revenir aux sources, à la source. Après tout, l’homme n’est le plus souvent qu’un enfant raté, dégénéré, un menteur, un flagorneur, un destructeur : il ne lui suffit pas d’avoir horreur d’être né et d’être furieux parce qu’il se sait mortel, il lui faut bafouer ce qu’il y a de plus précieux : la vie. NON, NON et NON : ça c’est Jean Demélier qui l’a écrit et le signe de son nom. Maintenant une citation extraite de La Rivière aux oies : «Monde à ma taille. Monde à ma mesure. Maintenant tout est petit là-bas. Ferme les yeux. Tu as vécu dans de tout petits paysages.» Maintenant plus, ce commentaire-ci : En 2001, nous vivons, nous vivrions, à en croire les baratineurs médiateurs médiatiques médiatiseurs – aimant le beurre et l’argent du même, illico presto, un temps de : Mondialisation… globalisation… commun i c a t i o n … village planétaire… œcuménisme expansé… filet universel et satellitistique… tissu (au c r o c h e t ? ) qui se resserre, se resserre, jusqu’au décervelage ad hoc… et ainsi de suite. Beaux charabias, vraiment. NON. Ce temps est un temps de thèses, d’égoïsme, de racornissement. Pour quoi, et comment, ne pas vivre re-li-gi-eu-sement mais sans cacochymes idées de Dieu ou de
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dieux ? Ainsi, même s’il y entre un peu de tristesse, Maurice Fombeure nous donne à aimer la vie, tout ce qui vit, tout ce qui est vivant et vu et perçu par des humains, vivants eux-mêmes, puisque la vie est sacrée et que nier sa source, c’est se priver, par la suite, et le reste est à l’avenant, de toute ressource. Un monde sans mémoire est un monde sans avenir, pas davantage. Le … rien a été trop longtemps à la mode, et il n’a servi qu’à des nantis ; quant au … trop, au …plus, il est tout aussi bête, de nos jours, tout aussi mensonger, tout aussi étouffant. Etouffer par le dedans ou par le dehors : y aurait-il à choisir ? NON. Mais… C’était toujours mieux avant, ne cesse-t-on encore de nous ressasser. NON. Essayez donc enfin, modestement, de vous pencher sur la source. Sans source, pas de ruisseau, sans ruisseau, pas de rivière, sans rivière pas de fleuve – ce n’est quand même pas à moi de rappeler des choses pareilles. En dehors de nos respectives origines régionales communes, Maurice Fombeure et moi avons quelque chose en commun : il a fait, j’ai fait – hélas – l’Ecole normale d’instituteurs et lui a même fait la grande – pour moi, la petite était déjà en trop vraiment. Lui a
Maurice Fombeure est né en 1906 à Jardres (Vienne) dans une famille de paysans, et décédé en 1981. Rééditions : La
Rivière aux oies, Brissaud, Le Vin
de la Haumuche, La Manille coinchée, Geste éditions.
A dos d’oiseau, Les Etoiles brûlées et Une forêt de charme, Poésie/Gallimard.
fait celle de Poitiers. J’étais, déjà, un tel cancre, que j’étais sur la «liste supplémentaire» quand je me suis présenté au concours de cette saumâtre – à mes yeux – institution. C’est-à-dire qu’il me fallait choisir, choisir ! entre Parthenay et Angoulême. La famille avait décrété qu’Angoulême serait mieux. Résultat ? Quatre ans de camp de concentration, ni moins ni plus. Fombeure, lui, devait aimer ça ; tant mieux pour lui. J’aime ses poèmes, surtout ses proses et loin de moi l’idée de parler de son enseignement ; j’en serais proprement incapable. A une époque où l’on envisagerait de créer des rizières entre le nord de Poitiers et le sud de Loudun, après avoir transformé le reste en parkings à machines agricoles, et en aéroports à nitrate au goût de blé, à l’époque où l’Euro, un délicieux bébé-clownpécu, commence à vagir dans les langes aseptisés des berceaux des banquiers, qui ne sont pas des anges eux-mêmes, la lecture de Maurice Fombeure fait beaucoup de bien. Au temps de la Société des Nations, André Gide, qui ne perdait jamais le nord, avait fait cette déclaration digne d’un homme politique digne de ce nom : «Pour être international, il faut d’abord être national.» Hélas, la SDN n’a pas empêché l’Holocauste et toutes les horreurs de la guerre de Quarante. Pour être national sans être nationaliste pour autant, il faut bien commencer par quelque chose. Par sa région d’enfance, par exemple, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas parler du quotidien, de ce qu’il y a de plus intime en nous, de plus proche, de plus vrai, même si la vie à chaque seconde, à chaque demi-seconde, est à moitié un rêve ? Donner à rêver la… réalité, n’est-ce pas lui rendre le plus bel hommage ? Ce qui est grave chez les Français, qui affirment avoir horreur du «pathos», c’est qu’ils lui préfèrent, et sans s’en plaindre, la jactance, c’est-à-dire l’art de parler pour ne rien dire, parler, parler, et aussi écrire, écrire trop. On prétend qu’ils prennent là-dedans un très grand plaisir… Aussi, le territoire de liberté des poètes est-il infime, minuscule. Toutefois, plus on se fait petit devant l’immensité du monde, plus on a de chances de le circonscrire, de le sentir, et d’en rendre compte. Je crois que c’est ce qu’a fait, à sa façon, Maurice Fombeure. Par ailleurs, et pour en revenir à nos Normales Ecoles, le seul enseignement positif que j’aie pu en retenir, c’était une phrase, de type pédagogique, qui nous avait été dite par M. le Directeur de l’époque (une espèce de brute surnommée «le pif») : «On n’enseigne pas ce que l’on sait, on enseigne ce que l’on est.» Elle est de Jean Guéhenno, qui avait été professeur avant que de devenir écrivain. Par là, je suis sûr que Maurice Fombeure devait être aussi un très bon enseignant, exemplaire. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 63