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s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
intime
Une si longue adolescence Les destinées sentimentales de Jacques Chardonne, un film mais surtout un grand roman Texte et dessin Jean-Claude Pirotte Photo Mytilus Je n’ai pas vu le film d’Olivier Assayas. J’ai dans la mémoire des images trop vives et trop pures du vieux monde éblouissant et feutré qu’il est censé évoquer, mais quelle machine à remonter le temps, fût-elle cinématographique, me plongerait jamais au cœur d’un Barbezieux désuet où, dans de grandes demeures pénombreuses, des fillettes aux tresses blondes s’animent à la voix de leur cousin Jacques lorsque, bouleversant le décor compassé du salon, il met en scène et dirige les actes romantiques dont il a, dans sa chambre où pénétrait l’aube charentaise, imaginé les intrigues prémonitoires. «L’amour, dit Pauline, c’est beaucoup plus que l’amour. On ne peut démêler un sentiment si simple… Il y entre toujours autre chose, l’âme, après les sens, l’âge, la douleur…» Jean Barnery l’écoute en rêvant, un crépuscule d’aquarelle aux tons passés confère à la chambre une profondeur imprévue. «Si j’étais écrivain, dit-il, je l’affirmerais, ce serait une excuse à ma paresse.» Cette paresse est le lieu par excellence de toute destinée sentimentale. Mais les êtres s’en détournent pour se consacrer aux songes sans cesse altérants que leur inspirent la tradition des entreprises utopiques, la quête impossible des secrets du cognac, le rêve d’une porcelaine plus translucide que la fine peau des pommettes de la femme aimée, et les tentations de bonheurs étrangers et lointains. «Le solitaire est un dieu», se répète Jean Barnery, mais la nature de ce dieu est abstraite, et l’homme y découvre que l’absolu lui devient source d’insatisfaction. Que le geste concret d’une compagne, que les douceurs irritantes de l’épithalame viennent à lui dessiller les yeux, la vie alors se colore et les couleurs font mal. Soudain, la guerre mobilise le corps et restitue à l’esprit l’espace de son incertitude et d’une musique de l’amour courtois qui éclaire curieusement l’absence. Au cœur d’un Limousin romantique, sur un quai de gare perdu, les soldats se couchent et s’endorment alors que Jean se demande en haussant les épaules ce que peut bien être sa vie : «La vie en soi n’est pas le but.» Et c’est là peut-être justement, inopinément, que se révèle à la fois le sens et le contre-sens de toute destinée sentimentale, comme si la conscience d’appréhender l’instant du réel basculait dans l’étonnement de la fiction. L’homme a cessé d’être dieu sans se résoudre à s’abstraire au point d’accueillir l’intimité de la mort. L’histoire avec ses incohérences majuscules exalte le sentiment de l’inutilité de toute industrie humaine et jette le doute sur la légitimité de la porcelaine la plus rare. Or l’obstination des lignées prétend défier les folies et les catastrophes, même si «ce qui reste de soi-même est méconnaissable». Pauline au seuil de l’âge observe que «ce qu’on appelle l’adolescence dure longtemps». Et Jean répond : «Oui, je l’avais oublié. Cela dure très longtemps.» C’est ainsi que se perpétuent les destinées sentimentales. Mais verrai-je le film d’Olivier Assayas ? s
s Jean-Claude Pirotte, né à Namur en 1939, s’est installé à Angoulême puis à Montolieu, village du livre dans l’Aude. Nombreux livres édités ou réédités par Le temps qu’il fait. Prix du livre en Poitou-Charentes 1994. Livre récent :Autres Arpents, La Table ronde, 2000.
LE CHOIX DE JEAN-CLAUDE PIROTTE La rhétorique fabuleuse, André
Dhôtel, Le temps qu’il fait, 1990 Romanesques, Jacques
Chardonne, «La petite vermillon», La Table ronde, 1996 Mimes, Marcel Schwob, Mercure
de France, 1964 57
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