Par Céline Keller
Victor Barrucand
l a passé sa vie entre Paris et les rivages méditerranéens, a aimé l’Italie, adoré l’Algérie. Mais chaque année il revenait à Poitiers, sa ville natale. C’est au numéro 27 de la rue des Cordeliers que naît Victor Barrucand, le 7 octobre 1864. Son père venait d’Annecy, alors italienne, et avait épousé une belle Poitevine avec qui il tenait une boutique de chaussures, rue Gambetta. Deux fils reprendront la suite du c o m m e r c e familial, l’un à Chauvigny, l’autre à Thouars ; mais Victor rêve d’horizons lointains. Il 1. Lire Françoise d’Eaubonne, Vie visite l’Italie et part tenter sa chance à Paris. d’Isabelle Eberhardt, Il se fait quelque temps flûtiste dans un orchestre et Flammarion, 1968 (J’ai Lu, 1992) et publie des vers qui lui valent d’être reçu chez MalEdmonde Charleslarmé et dans les cabarets littéraires de Montmartre. Roux, Nomade J’étais, Grasset, Comme beaucoup de jeunes intellectuels, il embrasse 1995 (Livre de Poche, 1997). l’idéal libertaire et collabore à la Revue Blanche aux côtés de Léon Blum, d’André Gide. Il se passionne pour la Révolution française, pour le théâtre indien, dont il adapte un chefd’œuvre, Le Chariot de Terre cuite, qui lui vaut le succès (décor et affiche sont dessinés par Toulouse-Lautrec). Et puis il s’engage, se fait écrivain social : il mène campagne pour le pain gratuit, essaie de se faire élire député à Aix-en-ProVictor Barrucand vers 1900. vence. Au plus fort de l’affaire Dreyfus, il part à Rennes pour le procès de révision. Comme éditorialiste de L’Avenir de Rennes, seul journal dreyfusard local, il «tient tête à toute la coalition na2. Publiés chez tionaliste» pendant quatre mois. Fasquelle : Dans l’Ombre chaude de Ses talents de journaliste sont appréciés et c’est sans doute l’Islam (1906, rééd. Clemenceau qui l’envoie en Algérie en 1900 pour comActes Sud en 1996), Notes de Route battre Drumont et les antijuifs qui règnent alors en maî(1908, rééd. Actes tres. Rédacteur en chef du quotidien Les Nouvelles, VicSud en 1998), Pages d’Islam (1920) et tor Barrucand contribue à la défaite du mouvement. Mais Trimardeur (1922). pour lui le combat ne s’arrête pas là et c’est désormais 3. D’un Pays plus beau, Fasquelle, des indigènes qu’il veut prendre la défense. 1910 (ill. de Pierre Bonnard). En 1902, il rachète L’Akhbar, qu’il dirigera jusqu’à sa
voyageur de lettres
mort, et en fait le premier journal bilingue de l’Algérie. Victor Barrucand est un arabophile, un libéral, convaincu des vertus de «l’association des races», comme le général Lyautey avec qui il se lie d’amitié. C’est dans cet esprit qu’il s’attache la collaboration d’Isabelle Eberhardt, dont il est le premier à reconnaître le talent. Née en Suisse d’une mère russe, Isabelle Eberhardt avait découvert l’Algérie à vingt ans. Elle s’était convertie à l’islam et avait endossé l’habit du parfait musulman pour parcourir le Maghreb en quête de liberté et d’inspiration. «Personne ne comprend l’Afrique comme elle», écrivait Lyautey. Ses reportages, ses nouvelles et le récit de sa vie font d’elle un écrivain hors norme1. A la mort prématurée de la «bonne nomade» en 1904, Victor Barrucand lui apporte la gloire posthume en éditant quatre volumes de ses récits2. Très écouté, souvent calomnié, Victor Barrucand devient dans les années vingt le critique d’art et chroniqueur littéraire et musical du plus grand quotidien, La Dépêche algérienne. Il rédige notamment un magnifique album sur les peintres orientalistes, qui fait toujours autorité. Il n’en délaisse pas pour autant ses activités d’écrivain. D’un Pays plus beau rassemble ses poésies d’Europe et d’Afrique3. L’une d’elles a été composée à Poitiers en septembre 1909 : Notre noble Poitou verdi au bord du Clain Nous revoit quand l’été, plus beau sur son déclin, Noue au cep sarmenteux la longue grappe d’ambre Et verse au cœur du fruit le sucre de septembre Beau pays d’où partait mon désir d’univers Alors que je rêvais sur les pages du livre, Si le temps finissait que l’amour nous délivre, Reviendrais-je captif des horizons ouverts, Plus riche et plus meurtri, guéri de l’espérance ? Alors tu serais grand pour moi comme la France. Mais Victor Barrucand meurt à Alger le 13 mars 1934, loin des siens. Il est resté jusqu’à aujourd’hui à demi réprouvé par sa famille, trop dévote et conservatrice pour accepter les frasques du turbulent Victor et pour comprendre l’engagement de ce polémiste fier de sa liberté, qui ne s’attachait pas aux «petits côtés de l’humanité». s
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
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