reconstr uction
Jean-Louis Houdebine témoigne, en réponse à nos questions, de l’effervescence intellectuelle à Poitiers dans les années 50 et 60
Par Jean-Louis Houdebine
Un aller-retour Poitiers 2001
n peut tout résumer en quelques dates. Novembre 1952 : j’ai 18 ans, j’arrive à Poitiers pour y faire des études de philosophie, mais aussi du judo. Plus fondamentalement : me retrouver seul dans une ville où, hormis quelques judokas, je ne connais strictement personne ; originaire d’Angers, où j’ai fait mes études secondaires, j’aurais dû «normalement» aller à Rennes. Question judo, ça marchera bien : 1er dan en 1953, championnats régionaux, nationaux, etc. Question philosophie, l’enseignement proposé par la fac est d’une médiocrité accablante (ça changera par la suite) : mais peu importe ; ce qu’on apprend réellement, on l’apprend seul, en pratiquant les grands textes ; ce que je fais, en attendant mieux. Point positif dans cette petite ville qui a pour moi quelque chose de quasi médiéval : un sentiment de g r a n d e liberté. Etudiants peu n o m b r e u x (guère plus de 1 500) ; l’Académie de Poitiers est alors très vaste (de Barbez i e u x à Vendôme, de La Rochelle à La Châtre) : aucun de mes camarades de cette époque n’est intégré à la ville ; nous y bénéficions d’une indulgence générale – vie insouciante, ext r ava g a n c e s accueillies avec s amusement. Moment essentiel Jean-Louis Houdebine traduit des pour moi de ces années-là : la ouvrages sur le jazz et Leo Steinberg : découverte du jazz, grâce à GéLa Sexualité du Christ dans l’art de la r a r d Bourgadier (MontmoRenaissance et son refoulement rillon !), qui nous fait partager moderne, «L’infini», Gallimard, son enthousiasme lors d’audiréédition 2001, Trois études sur tions de disques (dans le hall du Picasso, éd. Carré. R.U.) dont je garde un souvenir
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extraordinaire. C’est également lui qui, le premier, me parle de Michaux, d’Artaud, du surréalisme, etc. Gérard est pour moi, à cette époque, le passeur d’une culture vivante, moderne, dont l’université ne dit pas un mot. Dans les parages, il y a aussi Michel Chaillou (lui aussi «fait» philo), puis Alain Sicard, Jean-Claude Valin. Pas une «bande» à proprement parler, plutôt des individus singuliers qui ont des intérêts communs (littérature, jazz, cinéma), et qui discutent ensemble, qui se croisent ici ou là, parmi beaucoup d’autres (dont certains cultivent un art de profiter du présent digne de tous les éloges). Une nuit, lors d’un arrêt forcé en gare de Tours, je découvre Céline dans une réédition (1950) de Mort à crédit : exemplaire acheté au kiosque (je l’ai toujours), lu d’une traite, choc. D’autres fois, on passe la nuit au buffet de la gare de Poitiers (pas encore reconstruit, c’est alors une espèce de baraquement minable qui reste ouvert jusqu’à 6h du matin), et on y écoute «Le Shériff» (un copain de l’époque) nous chanter ses chansons en s’accompagnant à la guitare, sans que personne dans l’établissement n’y trouve à redire, au contraire. Il y a manifestement de la velléité «littéraire» dans l’air – poésie, surtout, mais (à ma connaissance) encore rien de concret. Je n’ai pas beaucoup d’argent pour vivre, mais je suis sans inquiétude économique (on est au début des «trente glorieuses») ; la guerre d’Indochine se déroule très loin, celle d’Algérie n’a pas encore commencé. La vie me semble facile ; pourtant, déjà, des résurgences fascistes pétainistes ; apparition du mouvement poujadiste, on va bientôt parler (1956) d’un c e r t a i n Le Pen ; la venue à Poitiers de Maurice Bardèche provoque à la Maison du peuple une contre-manifestation de gauche importante. Et puis, j’ai pas mal d’amis qui «font» espagnol et qui me rappellent qu’en Espagne Franco sévit toujours. En fac
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de Lettres, nous ne sommes guère politisés, me semble-t-il, mais nous sommes tous anti-fascistes, instinctivement de gauche. Le Poitiers où je reviens en 1959-60 (après plusieurs années à Tours, un mariage, deux enfants, un divorce, une adhésion au PC, un Capesde lettres – j’ai bifurqué – et toujours le jazz et le judo !) est très différent. Près de 10 000 étudiants, avec obligation de résultats à l’arrivée (fini les siestes, au printemps, sur les piles du pont Joubert !), la menace de l’incorporation en Algérie, la «sale guerre» et les luttes politiques qui l’accompagnent, De Gaulle au pouvoir, etc. A quoi se mêle, à Poitiers comme ailleurs, une effervescence intellectuelle exceptionnelle, qui va s’amplifier tout au long des années 60. Gros travail de remise à jour dès mon retour du service militaire (juin 63). Impression exaltante que tout va se débloquer – même au PC ! Découvertes multiples dans le champ de la pensée moderne – LéviStrauss, Foucault, Althusser, Barthes, surtout, puis Lacan ; plus rien à voir avec le post-existentialisme fadasse des années 50. Approche de la littérature profondément modifiée ; lecture déterminante de Ponge, de Joyce, etc. D’où, rétrospectivement, l’ambiguïté qui va caractériser (selon moi) les activités de la revue Promesse. C’est J.-C. Valin qui en est le fondateur (1960 : la même année que Tel Quel à Paris !) et l’animateur ; lui-même est poète (de longue date), très marqué par R.-G. Cadou, l’Ecole de Rochefort – tout un courant poétique qu’il me fait connaître, apprécier (cf. également D. Raynaud, G. Bonnet, que Promesse publiera), mais dont je vais aussi m’éloigner de plus en plus ; d’autant qu’en 1966, la rédaction de Promesse intègre de nouveaux venus, comme J. Kerno (lequel, pendant un temps, fabriquera la revue sur une presse à bras !), de jeunes étudiants, comme J. Chatain, et surtout Guy Scarpetta, eux aussi très intéressés par les recherches menées par les écrivains de Tel Quel. Je le répète : il règne alors à Poitiers un climat intellectuel extrêmement favorable aux expériences les plus diverses : en témoignent, par exemple, de bons musiciens de jazz amateurs, un TUP (Théâtre Universitaire Pictave !) très actif (Marie Thonon, J.-L. Jacopin, D. Garnier, G. Giudicelli, etc.) avec lequel nous entretenons des rapports très amicaux (lectures publiques de Michaux, d’Artaud, etc.). Un de mes meilleurs souvenirs de cette période : l’Université populaire (dite «Nouvelle» dans le vocabulaire PC) que nous essayons de mettre sur pied avec A. Sicard ; je nous revois dans l’arrière-salle d’un bistrot, derrière Notre-Dame-laGrande – au programme, ce soir-là : la philosophie matérialiste, Marx, Epicure et Démocrite. Sacrée époque, tout de même… Comme je travaille également pour la revue des intellectuels du PC, La Nouvelle Critique,
dont Claude Prévost, professeur au lycée de Poitiers, est l’un des dirigeants les plus importants, je suis amené à rencontrer Sollers en 66-67, puis Marcelin Pleynet, Julia Kristeva (elle vient d’arriver en France). Promesse publie quelques-uns de leurs textes. Je me sens engagé dans une tout autre aventure. Pour reprendre une formule d’Isidore Ducasse, c’en est fini pour moi des «gémissements poétiques de ce siècle». Autant dire que nous sommes un certain nombre, surtout après mai 1968, à penser de plus en plus à Paris. Chaillou, que j’ai remplacé quelque temps comme prof de lettres à Montmorillon, y est déjà installé depuis plusieurs années ; puis ça a été le tour de Bourgadier,
de Scarpetta, de Marie Thonon et de Jacopin. Je me rends moi-même chaque semaine à Paris, pour le séminaire de Greimas, avec lequel je suis inscrit en thèse, ou pour les séances du Groupe d’études théoriques de Tel Quel. J’habite alors juste en face la gare ; à plusieurs reprises, auparavant, j’ai habité Porte de Paris, notamment dans un lieu plutôt curieux, dit «Aux 100 000 pneus» (Chaillou y a logé a u s s i , un temps, au rez-de-chaussée ! ) . Comme quoi… En ce qui me concerne, c’est la rupture définitive avec le PC, en 71-72, qui me décidera à partir, après un bref passage chez les «maoïstes» poitevins, dont le moins que je puisse dire est que la modernité littéraire et artistique n’était pas vraiment au centre de leurs préoccupations… 1974. J’ai 40 ans. De nouveau, sentiment de grande liberté. Accueil de Sollers à Paris : «Plus on est de fous, plus on rit.» De fait, on ne va pas s’ennuyer. s
LE CHOIX DE JEAN-LOUIS HOUDEBINE
Eloge de l’infini, Philippe Sollers, Gallimard, 2001 Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, Fayard, 2001 Œuvres cinématographiques complètes,
La place du marché dans les années 50. Coll. Pierre Juchault.
Guy Debord, Gallimard, 1994
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