fondations
Poitou vieille terre Par Pierre Moinot de l’Académie française Photo Marc Deneyer
ette vieille terre est ambiguë. Entre deux massifs de granit ruinés dont les décombres ne sont plus que des collines, elle enselle sa toison d’épis peu à peu piquetée des cyprès de cimetières huguenots, coupée par une ligne de partage où les eaux, les toits et la langue hésitent : au nord les ruisseaux glissent vers le bassin de Loire et ses ardoises avec l’oïl ; au sud et à l’ouest, la mer appelle les sources qui accompagnent la tuile ronde et le parler fortement marqué d’oc. Ce large seuil sans grand relief, comme un visage qu’on oublie vite à moins de découvrir lentement qu’il est profond, se couvre d’abord de moissons quadrillées de chemins de terre et de murs de pierres sèches, puis, du marais de la Sèvre poitevine jusqu’à la Charente, installe doucement le midi avec ses deux trésors, la vigne et l’océan. Des vagues de peuples se sont engouffrés dans ce chenal. Ces marées d’hommes, ces lais et relais de pillards et de conquérants ont laissé leur écume subtile, ici un teint de Maure, là des yeux nordiques, là encore les cheveux noirs et plats des Ibères ; mais surtout, sur les contradictions du sol, le sang patient de l’histoire a fait naître d’insoupçonnables trésors d’art. L’homme des grottes du Chaffaud qui gravait sur os de renne magdalénien deux biches inquiètes a marqué ce pays de ses pierres pèses, pierres levées, pierres folles, de ses dolmens pareils à de monstrueux insectes figés. Partout la pierre règne. Sur les lieux immémorialement voués au fertile sommeil des saints elle murait les morts endormis dans leurs lourdes cuves dont certains couvercles mêlent les traces des foss siles à celles du graveur. Ces Pierre Moinot est né en 1920 à auges funèbres servent à faire Fressines dans les Deux-Sèvres. Il boire le bétail dans les fermes, ou publie chez Gallimard depuis 1952. fichées en terre font des piliers Prix Femina en 1979 pour Le Guetteur de barrière, ou s’entassent dans d’ombres. Son dernier roman l e s cimetières en amoncellea pour cadre sa région natale : ment de carriers. Des morceaux Le Matin vient et aussi la nuit, 1999. d’abside ou de murs se souvien44 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
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nent de l’appareil et des motifs romains déjà marqués d’orient. Les cryptes, les sanctuaires édifiés par les maçons mérovingiens, leurs gisants, leurs puissantes sculptures sont les souches-mères d’où va jaillir, dans l’abondance d’une floraison jamais égalée, le savant miracle roman. Enchâssées dans leurs villes, ou plus souvent dessinées sur l’horizon des plaines où grandissent peu à peu leurs larges clochers aux pans ajourés, leurs formes paysannes, leurs longs toits de granges, les églises romanes vont là par familles, qui tirent leur filiation d’un même banc du sous-sol offrant ses pierres et d’un même atelier donnant sa manière. Ces familles sont apparentées par une communauté primordiale de formes, de ciel et de lumière qui fonde leur lignage. Elles foisonnent. «Ce département des Deux-Sèvres nous ruinera», écrivait Mérimée qui les retrouvait et les restaurait, il aurait pu dire le Poitou tout entier. Partout la pierre parle, raconte les histoires. Elle enracine les églises dans les travaux des champs, elle les accroche aux rondes zodiacales, elle les approprie à tout un petit peuple rieur et paysan, avec ses sangliers, ses bœufs, ses moutons, ses faux, ses charrues, qui trouve dans les bandes dessinées des arcatures l’illustration de son labeur et l’enseignement des péchés et des vertus au milieu desquels il s’efforce de vivre. Et l’imaginaire se figure là pour lui à côté de l’ordinaire, l’âne musicien, la chouette à tête d’homme, le loup sonneur de cloches, mêlé à la réalité exotique et quasi fabuleuse d’animaux inconnus, lions, éléphants, dromadaires, ou aux archétypes de féerie comme la Dame serpente, Lusine de Lusignan dont la longue chevelure ne peut voiler le corps de poisson. Le miroir est alors tendu pour les symboles, – la main du silence, la barbe malmenée de la dispute, le tireur d’épine – et pour les monstres, pour l’aspic et le basilic, l’oiseau-double, le chat-fouin, la grand’goule, pour tout ce qui rôde, guette, menace, grimace, ce qui dévore et mène au feu d’Enfer.
Sur ce grouillement de vie où l’invisible marque ses signes, la pierre assied plus gravement la royauté de la seule Histoire, du seul roman, du Livre. Construite, sculptée ou peinte, elle exprime une immense et intense prière dont la perfection fulgurante rejoint le mystère auquel elle est dédiée. Forteresses échappées des coins noués du tablier de Mélusine la fée bâtisseuse, tours de guerre, rudes donjons, sévères ou somptueux châteaux qui martèlent le temps, je veux me souvenir de vous non pour vos reîtres et vos égorgeurs fanatiques, mais pour vos sages et rustiques gentilshommes qui lisaient Horace et Lucrèce entre deux chasses, pour vos poètes, pour vos soldats qui sous les yeux d’Henri IV transformèrent en victoire la déroute de Coutras en disant de ceux qui fuyaient ce que rapporte Agrippa d’Aubigné : «Ce ne sont pas là Poitevins ou Xaintongeois, et rien n’est encore fait, car il reste à nous parler à nous» ; pour vos dames aussi, Radegonde et Aliénor, la Marguer i t e des Marguerites, l’immarcescible Diane, Françoise de Brosse pour qui fut terminé le superbe Oyron, Madame de Montespan, Madame de Maintenon. «Que Roi se garde des femmes du Poitou, mais qu’il se fasse garder par les hommes.» Mais c’est la terre qui m’est plus proche. Près du hameau où a toujours vécu ma famille un dolmen oublié
dans de petits bois entourés de labours où la pluie fait luire des silex taillés sert d’abri aux bergères pendant l’orage. On danse à la Saint-Jean près d’une fontaine qui guérit de la lèpre et marie les filles. De l’autre côté des bois, près des châtaigniers où les charrois s’effondrent parfois dans des restes de souterrains, une lanterne des morts dont la lumière dirigeait dit-on les âmes perdues dresse sa colonne creuse au milieu de tombes mérovingiennes géométriquement ouvragées, accotées aux prés où la pioche découvre des fondations de briques, des morceaux d’armes bizarres, des monnaies où brille lorsqu’on les a frottées du pouce un fragile profil d’empereur. Sur le côté du village, que le Moyen Age appelait Clocciacum et où ma grand-mère disait qu’étaient passés les quatre fils Aymon, une église romane lumineuse, couverte de pierres plates, dort au milieu des champs ouverts. Elle est le visage de ma terre. Siècle après siècle, elle a rassemblé dans sa meule l’éternité des blés. s LE CHOIX DE PIERRE MOINOT Mort d’un personnage, Jean Giono, «Les Cahiers
Pierre Moinot a remanié ce texte extrait de sa préface au livre Poitou-Charentes Limousin, publié par Larousse en 1989.
rouges» Grasset, 1984 Le partage des eaux, Alejo Carpentier, Folio, 1976 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis
Sepulveda, Points Seuil, 1992 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 45