t ro u b a d o u r s
L’hommage à Pierre Bec d’un grand poète passionné par l’art des troubadours Par Jacques Roubaud Photos Mytilus et Claude Pauquet
Les deux bouts de la chaîne d’or mateur de la littérature du Moyen Age et passionné par l’art des troubadours, j’ai beaucoup appris des écrits d’Alfred Jeanroy. Mais tout en parcourant les deux forts volumes de sa Poésie lyrique des troubadours, j’étais à chaque moment frappé, énervé, découragé même par l’incompréhension manifeste dont il faisait preuve. Voilà un savant qui avait consacré sa vie à un objet qu’il n’appréciait pas, qui avait dépensé des trésors d’érudition et de sagacité à la description de formes poétiques dont la complexité l’exaspérait, qui s’était penché sur la vie et l’œuvre de ces artistes en mots et sons d’autrefois pour lesquels il n’avait aucune sympathie, et dont il condamnait moralement les conceptions. Lire Pierre Bec nous place d’emblée dans un autre paradigme. Dans toutes ses études on voit apparaître l a passion, l’enthousiasme : dans son travail anthologique, dans son exploration de la totalité de la tradition pour en faire apparaître en pleine lumière la grande variété, et particulièrement le fait qu’elle joue sur plusieurs registres, pas seulement celui du Grand Chant inspiré par Amors, l’Amour, en son visage lumineux, clair-lyrique ou riche-obscur, mais aussi celui par exemple qui fait appel à sa face sombre, le registre obscène. On y sent toujours une passion attentive au réel des textes, et un enthousiasme critique. Car il est manifeste que l’enthousiasme ne suffit pas. On a vu, particulièrement dans les années soixantedix du siècle vingtième, à la suite de prétendues révolutions théoriques, de bons esprits porter leur attention sur les textes médiévaux qui avaient quelque temps échappé à leur regard et en proposer des interprétations burlesques, au mépris de la philologie et, bien souvent, du simple bon sens. Pierre Bec n’a jamais subi la tentation d’abandonner les règles de sa
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Photo Mytilus
s Jacques Roubaud, né en 1932, poète, romancier et mathématicien, a notamment publié La Fleur inverse : l’art des troubadours, rééd. Les Belles Lettres, 1994, La Vieillesse d’Alexandre, Essai sur quelques états du vers français récent, 2e éd. Ivrea, 2000. 38
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
discipline, une des plus exigeantes qui soit, pour, tel un M. Le Trouhadec saisi par la débauche interprétat iv e , pourchasser le paragramme chez Raimbaut d’Orange, ou l’anagramme chez Arnault Daniel. Cette maladie de fin de siècle fit même des ravages chez d’excellents médiévistes. Je ne citerai pas de nom. La chaîne d’or de la critique des textes poétiques médiévaux (bien sûr, cela vaut dans d’autres domaines) a deux bouts, qu’il faut tenir ensemble. D’où le titre de mon hommage. A un bout on placera le savoir : linguistique, philologique, historique, au moins (quelque musicologie ne nuit point). A l’autre bout l’enthousiasme réfléchi pour les œuvres. Je dis réfléchi et non inconditionnellement favorable, car il me semble qu’il est nécessaire de ne pas se refuser le jugement esthétique, à partir d’une prise de parti sur ce qu’est la poésie à l’époque contemporaine. Pierre Bec est un grand exemple, parmi ceux qui ont essayé de satisfaire à cette double exigence, un des très rares qui y soient parvenus. Je vois deux raisons principales à cette réussite. La première est très évidente : poète en langue occitane moderne, il a une affinité naturelle avec la lyrique ancienne. Il sait, comme tous les poètes, que la poésie du passé est aussi d’aujourd’hui ; que, loin d’être monuments vénérés mais peuplés seulement de fantômes, les grands «chansonniers» de troubadours contiennent de la poésie vivante, qui peut servir d’exemple. La deuxième n’est pas indépendante de la première, mais lui apporte un complément. Pierre B e c est un connaisseur et traducteur de poésie allemande contemporaine. Un travail de traduction, dans un territoire poétique qui n’est pas son domaine principal, ni d’étude, ni de langue, ni de composition, ajoute l’éclairage d’une distance aux modes
Photo Claude Pauquet
s Pierre Bec, né en 1921, vit à MignéAuxances. Il a dirigé le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers. Livre récent : La Joute poétique, de la tenson médiévale aux débats chantés traditionnels, Les Belles Lettres, 2000.
familiers de l’expression. Il est bon que les poètes soient aussi des traducteurs. J’ajouterai pour finir deux réflexions plus personnelles. Je n’ai rencontré que quelques fois Pierre Bec, mais j’ai été chaque fois frappé de la qualité de son écoute. Quand, voici plus de vingt ans, Gérard Le Vot, Pierre Lusson et moi-même lui avons apporté et donné à lire ce que nous appelions une «lecture rythmique» d’une canso de troubadour, malgré les réserves que lui inspirait cette méthode bizarre d’analyse, il ne refusa pas de lui prêter attention. s LE CHOIX DE JACQUES ROUBAUD Les objets contiennent l’infini, Claude Royet-
Journoud, Gallimard, 1983 L’insuccès de la fête, Florence Delay,
«L’imaginaire» Gallimard, 1990 La Bible, nouvelle traduction, Bayard presse,
à paraître septembre 2001 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 39