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Oublions un instant la magie d’Internet : découvrons la tablette d’exécration de Rom et, à Poitiers, un charme contre l’impuissance
Par Denis Montebello Photos Sébastien Laval et Loïc Hamon - RMN
Comment parler d’une tablette de plomb ou d’argent
sans rompre le charme
e la tablette de plomb nous dirons, pour commencer, qu’elle fut trouvée en 1887 à Rom – à 35 km SO de Poitiers, dans le département des Deux-Sèvres –, dans le puits d’une villa gallo-romaine, lors de fouilles menées par le propriétaire, M. Blumereau. Longtemps conservée dans une collection privée, cette tablette, haute de 9 cm et large de 7 cm, fut récemment achetée par le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye (n° d’inv. 82939). Une telle découverte – à Rom, dans un puits – n’est pas pour nous étonner. Rom occupe le site de l’antique Rauranum, sur la voie rom a i n e de Saintes à Poitiers. Quant au puits, certains, nous les a v o n s entendus, fatigués de n’avoir pas raison, à court d’arguments et comme on tranche ce qu’on ne parvient pas à dénouer, couraient s’y jeter, ou menaçaient de le faire s’ils n’obtenaient pas gain de cause. C’est là tout un symbole, qu’éclaire la lecture des contes merveilleux r e c u e i l l i s par Léon Pineau à s Lussac-les-Châteaux – à la fin Denis Montebello est né en 1951 à du siècle dernier –, notamment Epinal. Il vit à La Rochelle depuis 1977. de celui qui a pour titre Les pomLivres récents : mes d’or. Suivons le plus jeune Trois ou quatre, Fayard, 2001, des trois frères dans ses aventuAu café d’Apollon, Dumerchez, 2001. res extraordinaires, partons avec
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lui à la recherche du gros lion qu’il a vu dérober les pommes d’or. Il se hasarde dans le puits, «se met en train de descendre, et il descend, il descend, jusqu’au bout. Il se trouve à tomber dans l’autre monde.» Si le petit héros est «bien épave de voir personne», nous ne sommes pas surpris, nous, de découvrir dans un puits, qui est la voie d’accès la plus sûre, la plus rapide à «l’autre monde», des tabellae defixionum, de ces lamelles de plomb sur lesquelles étaient inscrites des formules d’envoûtement. On pouvait communiquer avec l’au-delà par l’intermédiaire d’un puits. On utilisait aussi, pour s’adresser aux divinités d’en bas, une source. C’est là, comme aux carrefours, que ce qui a été dit s’accomplit. Une fois que Raimondin a tué son oncle, le Comte de Poitiers, il arrive à une source. Fatalement. C’est là qu’il rencontre son destin. Ses destins. Car ils vont par trois. Comme les Parques. Comme les mères chez les Gaulois. Comme Mélusine et ses sœurs. Les fées qui appellent aux fontaines.
UNE OPÉRATION MAGIQUE
Sébastien Laval
On se servait également d’une tombe, comme l’atteste la tablette d’argent découverte dans une sépulture à Poitiers, en 1858. Nous y reviendrons. En attendant, jouons un peu les archéologues. Voyons le temps à l’œuvre, admirons son travail. Recueillons ses traces. Lisons. Penchonsnous sur cette «belle page de terre», comme l’appelle le poète Bernard Noël. Regardons-la comme un palimpseste. Ou comme ces tablettes de plomb que l’on
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écrit, que l’on perce, que l’on casse, que l’on efface, que l’on récrit. Installons-nous devant cette image comme devant du temps. Devant un «montage de temps hétérogènes», pour parler comme Georges DidiHuberman parlant de Walter Benjamin (qui parle de Kafka, etc.). Ajoutons à l’anachronisme, mêlons les lieux. Promenons-nous entre les lignes et sous les mots, transportons-nous en Aveyron. Arrêtons-nous u n moment à la nécropole gallo-romaine de l’Hospitalet-du-Larzac. Là, une fouille de sauvetage, pratiquée en août 1983, a mis au jour un document de première importance – datant de la fin du Ier s. –, un des plus longs textes écrits en langue gauloise. Il s’agit des deux fragments d’une plaquette de plomb, pliée et coupée en deux. Les deux fragments ont été trouvés l’un sur l’autre, sur l’orifice d’une urne funéraire. La sépulture comprenait également une quarantaine de vases et une bague avec chaton en pâte de verre.
UNE TABLETTE D’EXÉCRATION
les mots nomen, «le nom», et numen, «la puissance magique». Des noms, on en rencontre donc beaucoup, et répétés dans les tabellae defixionum. Les Gaulois ont emprunté cette sorcellerie par l’écriture à leurs nouveaux maîtres. Cette procédure magique est attestée dans tout le bassin méditerranéen, dans l’Antiquité. En Grèce, elle est connue sous le nom de katadesmos, et elle a toujours pour but de paralyser l’adversaire. On demande aux divinités infernales (elles sont nombreuses à être invoquées) d’enserrer, d’attacher, de lier celui dont le nom est gravé, de capturer tous les éléments de son être.
Le plomb du Larzac est une missive adressée à une divinité infernale, qui est nommée. Celui (ou celle) qui l’a écrite se croit victime d’une conspiration de femmes, qui sont nommées. Celles-ci ont fait appel à une sorcière (elle aussi est nommée, mais on ignore si elle est vivante ou l’occupante de la tombe servant de boîte aux lettres), elles lui ont demandé d’influencer les juges dans un procès où le scripteur est partie prenante. C’est une façon de renvoyer à ces femmes le mauvais sort qu’elles lui ont jeté, de répondre à la magie agressive de ces sorcières par un dispositif de contre-magie. Plusieurs années après, le texte a été partiellement effacé (les tablettes de plomb fonctionnent comme des tablettes de cire, comme des ardoises magiques), récrit par quelqu’un envoyant à son tour son message vers l’Outre-tombe. La plaque a subi des traitements violents. Brisée, cassée sur les bords, percée en son milieu, elle porte les traces d’un acte de sorcellerie. La defixio, substantif latin qui vient du verbe defigere, consiste en effet à «ficher», «fixer en bas», «transpercer». Il s’agit d’un envoûtement, d’une opération magique par laquelle on plante un clou, on torture quelqu’un ou un substitut, ici une plaque de plomb. L’écriture participe activement à l’opération (il faudrait parler du rôle de la calligraphie, mais aussi des langues qu’on ne comprend plus, comme le gaulois, et qui de ce fait apparaissent comme ésotériques, réservées aux seuls initiés, du moins comme des formules du genre abracadabra), il s’agit de mettre par écrit, sur la tablette, le nom du rival que l’on souhaite anéantir. Sans aller jusqu’à dire que la simple inscription du nom de la personne sur une defixio suffit à l’éliminer, il est évident que nommer, c’est déjà exercer un pouvoir. Les Romains, on le sait, rapprochaient
La defixio de Rom présente toutes ces caractéristiques, mais l’écriture (tardive, du IIIe ou du IVe s.), et la lecture qu’on en peut faire, ne laissent de diviser le monde savant. Il y a les philologues qui inventent un texte «possible», en latin vulgaire, qui ne correspond pas à la réalité écrite de l’inscription. Et puis il y a ceux qui optent pour une interprétation gauloise, qui produisent une langue et des étymologies improbables. Les deux camps ont, semble-t-il, retenu la leçon de Ionesco, ils nous montrent à l’évidence que «la philologie mène au crime». D’un côté, la langue est à peu près identifiée – un latin vulgaire, farci de mots celtiques –, mais la lecture qui est faite de cette defixio est pure fiction. De l’autre, le texte est lu avec une certaine exactitude, mais interprété de façon fantaisiste. Les premiers lisent cette tablette de plomb comme un roman. Un roman se déroulant dans le milieu des mimes gallo-romains. Pour satisfaire sa jalousie, le scripteur voue aux démons Apecius, Aquannos et Nana une liste de douze collègues, et tout particulièrement
Tablette trouvée à Rom (DeuxSèvres) en 1887. Ecriture tardive,
IIIe
ou IVe siècle.
Musée des Antiquités nationales, Saint-Germainen-Laye.
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Sosio, son rival, à qui il souhaite de délirer. On ne saura jamais s’il fut entendu, ou s’il faut interpréter le délir e d’interprétation auquel ce texte donne lieu comme la réponse, tardive et un tantinet ironique, des démons, comme une façon d’exaucer, en se trompant sciemment de destinataire, les vœux couchés dans ce puits et sur ce plomb. Les démons sont facétieux, comme les enfants. Comme eux ils sont muets, même quand ils parlent. Au fond, ce sont des mimes. Quand ils parlent, on ne les entend pas. Leur vieux langage n’est plus compris de personne. Si un Léon Pineau recueille ces contes, ce n’est pas pour empêcher qu’ils ne meurent. Ils sont morts, et enterrés. Les morts parlent. Ils parlent la bouche pleine. Comme les enfants.
Tablette d’argent trouvée à Poitiers en 1858. Ecriture tardive, Ve siècle. Musée des Antiquités nationales, Saint-Germainen-Laye.
Les morts parlent la bouche pleine de terre. Dans un patois qui fait rire. Comme on ne peut pas les faire taire, on les couche par écrit. On leur cloue le bec. En leur jetant ces vieux mots à rogner. On espère qu’ils nous laisseront manger en paix. Qu’ils resteront entre eux, à parler entre eux, une langue qu’eux seuls comprennent. Qu’importe ce que souhaite le mime à son rival, d’avoir la fièvre, de souffrir tous les jours, ou de ne pouvoir se faire entendre. Il n’est plus entendu. Quand il demande aux démons de tourmenter Sosio, de le crucifier, il n’est plus entendu. Quand il souhaite qu’il ne puisse plus sacrifier (à Vénus ?), qu’il ne puisse plus jouer le rôle de la femme sur un poulain, qu’il ne puisse plus jamais l’emporter sur un certain nombre d’autres mimes non plus.
UN CHARME CONTRE L’IMPUISSANCE
Entre ceux-là et les tenants de l’interprétation gauloise, nous ne trancherons pas. Nous n’en avons pas les moyens. Dans l’état actuel de nos connaissances, force est d’admettre que ce qui oppose les spécialistes nous apparaît comme une querelle de mimes. Nous n’y entendons rien. Ce qui est normal, puisqu’il s’agit de mimes. Les mimes, quand ils crient leur colère, quand ils crachent leur haine, nul ne les entend. Ni les divinités qu’ils invoquent, ni les morts qu’ils évoquent, ni les sorciers qu’ils convoquent. Ni, malheureusement pour eux, le rival qu’ils clouent au pilori. Ils ont beau faire des pieds et des mains, piquer, transpercer toutes les poupées qu’ils veulent, leur magie noire est inefficace. On n’y entend que du blanc. La tablette d’argent trouvée à Poitiers constitue un
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autre exemple de defixio, de sorcellerie par l’écriture, une magie que nous qualifierons de positive, dans la mesure où elle agit pour le bien, mais aussi où elle parle comme la science, où elle prescrit, comme font les docteurs, et nous donne à lire quelque chose qui ressemble à une ordonnance. A peine plus difficile à déchiffrer que les ordonnances de nos modernes médecins. Le texte en est assez sûr. C’est un latin tardif, dont l’élément celtique a disparu, mais où il y a des mots grecs. Un texte à destination médicale, où le langage agit, comme dans toute procédure magique. Puisqu’il est question de prendre de la centaurée deux fois, on le dira deux fois : «Deux fois tu prendras de la centaurée, et deux fois tu prendras de la centaurée. Que la centaurée te donne la force, c’est-à-dire la vie, l a force, c’est-à-dire le membre viril (paternam astam).» Celui-ci paraît défaillant, il faut retrouver son ardeur (on reconnaît une forme verbale, adarsset, de ardere, «brûler»), ou la lui redonner, en couchant sa demande sur cette lamelle d’argent. D’où la conclusion : «Viens en aide, art magique, en suivant Justina qu’a enfantée Sarra.» Celle qui écrit – celle qui dit, qui prononce cette formule à haute voix – est une certaine Justine, fille de Sarra, épouse ou sorcière, on ne saura jamais. Si c’est un homme qui parle, on peut supposer qu’il envoie son message par l’intermédiaire de cette sépulture, par le truchement de Justine, une morte dont la tombe ferait office de boîte aux lettres, et qui intercéderait en sa faveur auprès des divinités infernales. Le rituel viserait à conjurer l’impuissance, donc la mort, à éloigner la mort en allant lui rendre visite, en s’adressant directement à elle. Pour que d’elle naisse la vie. Nous avons découvert il y a quelques années en Tunisie des pratiques semblables, des formules recourant aux mêmes injonctions. La femme enceinte doit aller en forêt, faire en sorte de ne pas être vue, de ne pas être suivie. Elle doit marcher longtemps, jusqu’à une tombe oubliée. Là, toujours à l’abri des regards, elle doit sortir un œuf, casser l’œuf sur la tombe. Entendons conjurer le mauvais œil. La stérilité, la mort. Crever le mauvais œil, tuer la mort dans l’œuf. Celle ou celui qui, au IVe-Ve siècle, à Poitiers, gravait cette tablette d’argent, n’agissait pas autrement. En écrivant ce charme contre l’impuissance, elle ou il avait l’espoir de vaincre la mort : que d’une tombe, comme une source, jaillisse la vie. s
LE CHOIX DE DENIS MONTEBELLO
Des anges mineurs, Antoine Volodine, Seuil, 1999 Silex, Daniel De Bruycker, Acte Sud, 1999 La Grande Beune, Pierre Michon, Verdier, 1995
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