p a rc o u r s
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Studio Appi Niort
Les livres de Jean-Pierre Reynaud
Calvo, Céline, Hergé
C
omme le dit Raymond Hains, les emblèmes de Jean-Pierre Raynaud sont aisément identifiables : le carreau de céramique et le pot de fleur (sans fleur). Cet artiste s’approprie les objets depuis 1962 (sens interdits et pots rouges remplis de ciment), dans le sillage de ses aînés les Nouveaux Réalistes. D’ailleurs, il doit sa première exposition à Jacques Villeglé, qui l’avait invité au Salon comparaison en 1964. Maintenant l’emblème de Raynaud c’est le drapeau, n’importe quel drapeau – mais tendu sur châssis, comme une peinture. «Le sujet drapeau en tant qu’œuvre d’art c’est, pour moi, le monde déployé», dit-il. Pour l’exposition du musée Sainte-Croix, à Poitiers, il a choisi le drapeau algérien, un drapeau «chaud», que l’on voit presque tous les jours à la télévision et dans le monde entier. Un drapeau lié à des événements dramatiques, sur lequel se cristallisent de fortes charges émotionnelles. «Présenter les drapeaux algériens en dehors de leur contexte à Poitiers et les présenter dans un espace muséal, comme des œuvres d’art autonomes mises en position sérielle, cela crée comme une sorte d’hygiène de la vision et une hygiène purificatrice de la violence», souligne le critique Pierre Restany. Ainsi l’exposition de Poitiers est une «expérience». Nous avons proposé à Jean-Pierre Raynaud une autre expérience. Il a accepté de nous parler, pour la première fois, des livres qui ont jalonné sa vie.
L’Actualité. – Quels livres ont compté pour vous ? Jean-Pierre Raynaud. – Le premier livre que j’ai lu,
relation identitaire avec ce livre. Céline y parle de Courbevoie, où j’habitais. La banlieue a été pour moi un ferment. J’y vivais encore il y a deux ans. Je l’ai toujours revendiquée pour son côté «paillasson devant la ville». Dans le Voyage, l’évocation de la banlieue me fait toujours craquer car c’est le Paris que j’ai connu après la guerre et qui n’avait pratiquement pas changé depuis le début du siècle. Je l’ouvre et le relis régulièrement, comme on lit la Bible. Pour retrouver des impressions, des odeurs… Pour moi, ce livre n’est pas un roman mais la description d’une époque. J’ai essayé de lire des romans. Je me perds et surtout je ne m’identifie pas. Je reste à la porte, ce qui est frustrant car, dans mon travail, j’ai développé une démarche très autobiographique, dans le sens où je suis le cœur du sujet. En revanche, mon attrait pour les biographies persiste. Là, je n’ai pas besoin de m’identifier. Je pense par exemple au livre de Pierre Assouline sur Hergé.
Avez-vous lu Hergé ?
J’ai lu Tintin quand j’étais gamin et j’ai adoré. Je ne crois pas que la «ligne claire» d’Hergé ait eu une influence sur mon travail mais il y a quand même quelque chose de proche, dans le graphiquement clair. Nous en avons parlé ensemble. J’ai rencontré Hergé la première fois en 1972. Il s’intéressait à l’art contemporain, notamment au Pop art, et avait acheté de mes œuvres. Nous sommes devenus amis.
Pourquoi Hergé s’intéressait-il à votre travail?
à l’âge de 5 ou 6 ans, c’est La Bête est morte de Calvo. Cette bande dessinée parlait de la Résistance et de la liberté. Les Allemands étaient représentés par des loups et les Français par des lapins. J’y ai vu quelque chose d’autobiographique. Mon père a été tué pendant la guerre, en 1943. J’avais 4 ans. Dans une image, on voit une mère lapin fuyant avec son petit sous les bombes. C’est ce qui nous est arrivé. Ce livre a compté pour moi et m’accompagne toujours. L’autre livre important, c’est Voyage au bout de la nuit. Je l’ai lu vers 30 ans et j’ai nourri une sorte de
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Je crois que c’est d’abord la fraîcheur et l’enfance revendiquée qui lui plaisaient. Au début des années 60, j’ai travaillé avec des objets du premier âge, des hochets par exemple. Pour éviter le rapport social. Pour que le projet soit instinctif, comme une pulsion. M o n rapport à la mort l’intéressait aussi. Hergé m’a acheté des pièces très dures, pratiquement des pierres tombales, et s’est fait photographier devant. C’était très courageux.
Qu’est-ce qui vous plaisait chez Hergé ?
J ’ a i m a i s tout en lui. A partir de l’âge de 4 ans, j’ai vécu avec des femmes, ma mère et ma sœur. Je n’ai donc pas connu d’hommes. Ce père mort me manque. C’est pourquoi j’ai toujours cherché en l’autre cet homme qui m’a manqué et que j’idéalise. Ainsi, j’ai beaucoup «transféré» de l’affectif sur Hergé, sans qu’il le sache bien entendu. Il avait les qualités esthétiques de l’artiste, il aimait mon travail, il était très délicat, très réservé, très élégant, et hors du commun. Quelques mois avant sa disparition – il est mort d’une leucémie en 1983 –, Hergé m’a confié qu’il souhaitait que je fasse sa tombe, une tombe en céramique blanche comme me l’avait demandé une amie belge dix ans auparavant. Finalement, cela ne s’est pas fait. Peutêtre en avait-il seulement rêvé, ou était-ce au-dessus de ses forces. J’aurais aimé ainsi l’accompagner. Quand on a la chance, comme les grands artistes, d’avoir pu maîtriser sa vie, jusqu’où peut-on aller plus loin ? La mort n’est pas seulement une fatalité. Même avec la mort, il y a quelque chose à faire. Pour ma part, j’essaierai jusqu’au bout de donner ce petit élan, ce petit plus.
Qu’imaginez-vous avec votre propre mort?
Ce n’est pas la mort qui m’intéresse, c’est la fin de la vie. Evidemment, je ne sais pas quelle sera ma santé
dans quinze ans, ni comment je vais me comporter, mais j’ai envie de tenter quelque chose. Je me souviens de Jean Tinguely, un excellent ami, grand artiste. Il avait environ dix ans de plus que moi, donc dix ans d’avance – un peu comme un grand frère. Il est mort à l’hôpital, en 1991, d’un accident cérébral. Mort prématurément. Lui qui voulait toujours dépasser la vie n’a pas pu faire quelque chose de sa mort. Je me disais : «Tu voulais mourir autrement, tu voulais encore donner le dernier coup de vis. Tu n’as pas pu réussir. Moi, j’essaierai.» Essayer de donner à la vie ce qui lui revient. Je ne sais pas encore ce que cela veut dire mais j’essaierai d’aller où on ne va pas… Je viens d’achever un projet à Paris chez un particulier. Sous un immeuble, j’ai creusé un espace de 4 mètres de profondeur et l’ai recouvert de carreaux de céramique sur lesquels est reproduite l’image d’un crâne néolithique (celui que j’ai présenté à la Biennale de Venise en 1993). Dans la plaquette sur le projet, je comptais mettre une seule phrase. J’ai pensé l’écrire moi-même, mais je ne me sentais pas suffisamment fort. Alors j’ai envisagé de faire appel à quelqu’un. A une personne très âgée, qui est vraiment dans les derniers moments de sa vie, pour qui la mort n’a plus rien d’hypothétique. J’ai cherché, et finalement, j’ai abandonné et choisi une phrase de Céline. s
Exposition «Drapeau» au musée SainteCroix, Poitiers, jusqu’au 2 décembre 2001. Catalogue de 166 pages : texte de Philippe Bata, entretiens de Pierre Restany et Nicolas Bourriaud avec Jean-Pierre Raynaud (édité par le musée avec le concours des éditions Vers les arts – galerie M. et Y. di Folco).
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