114 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
Texte et photo Marc Deneyer
Monsieur Kobayashi
a froidure dévale nerveusement les collines. Derrière la vitre on ne perçoit que les silhouettes transies des bambous fouettant le ciel exsangue. Quinze minutes pour descendre le chemin e n c a i s s é , passer derrière le zoo, emprunter les «r accourcis» par les rues résidentielles et arriver à l’heure chez Monsieur Kobayashi. La porte de bois à petits carreaux vitrés coulisse en gémissant dans sa glissière râpée. Elle ne protège de rien mais suffit à tout. Le froid la traverse sans mérite, pas les mauvaises intentions. Je reconnais le cordial «Kon nichi wa, good morning» lancé à l’aveugle du haut de l’escalier. «Kon nichi wa». J’ôte mes chaussures dans l’entrée et gravis les marches s glacées qui s’évanouissent dans Marc Deneyer vit près de Poitiers. le plafond obscur. Il enseigne la photographie à l’Ecole L e sourire clair de Monsieur supérieure de l’image. Cet été Kobayashi m’accueille dans la à Poitiers, il présente une cinquantaine pénombre d’une pièce de petite de photographies prises en Italie, d i m e n s i o n . Tatamis finement au Maroc, en Ecosse, en France, au bordés de bleu nuit et d’argent, Groenland et au Japon. «Voyages» : cloisons de papier translucide, exposition à la chapelle du collège table basse sont baignés de la Henri IV, rue Renard, jusqu’au 12 août. p a r c i m o n i e u s e lumière d’un Il publie aussi son carnet de voyage m a t i n d’hiver. Un chauffage au Groenland, Ilulissat, é l e c t r i q u e modeste arrondit édité par Le temps qu’il fait. l’atmosphère.
L
Himukai Shrine, Kyôto 2000.
Monsieur Kobayashi est acupuncteur et m’a été chaleureusement recommandé. A l’aide d’aiguilles ou à mains nues, tonifiant là où les forces ont déserté, dispersant là où se sont accumulés les désaccords, il permet à l’énergie, mal administrée, de retrouver ses itinéraires. Il pratique aussi le shiatsu et pose les moxas. Regard franc, économe d’un anglais timide, fermement enraciné dans son hakama d’épais coton ocre et sa large blouse blanche, il me présente de ses deux mains tendues un tablier bleu ciel plié en carré, qu’il m’invite à passer aussitôt. Une cloison s’efface et me laisse, au plus juste, l’intimité nécessaire à me déshabiller et enfiler le tablier bleu. Je m’allonge sur la table basse au pied de laquelle Monsieur Kobayashi, assis en lotus à même le tatami, s’assure qu’il a à son côté tout le nécessaire à la séance. Rien ! Quelques aiguilles, une pelote d’armoise qu’il partagera en petits paquets tout à l’heure et un minuscule briquet d’or pour les allumer le moment venu. Les points à traiter sont soigneusement repérés puis, pour les plus définitifs, marqués à même la peau. Ils seront de préférence douloureux pour être efficaces. Monsieur Kobayashi s’en assure consciencieusement. D e repères en aiguilles, d’aiguilles en moxas, d e pression en douleur, parcourant des yeux les odorantes volutes de l’armoise, je retrouve lentement énergie et chaleur. Je songe pourtant à la mort. Que comme cela, s’il le fallait vraiment, je pourrais mourir à moindre angoisse, porté par ce contact si fraternellement humain. Accompagné du silence de gestes simples accomplis seulement pour réconforter. L’heure serait là, décrétée mais pas aveugle. Juste en mesure. Juste parce que mon temps serait écoulé. Et il me suffirait du seul courage de l’abandon… s
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