saga
Par Delphine Quintard Photo Bruno Veysset
Michelle Clément-Mainard ancrée dans le Poitou M
ichelle Clément-Mainard a pris la plume pour retracer la vie simple mais parfois bien mouvementée de héros du quotidien. Cette institutrice dans une école publique en Vendée a trouvé le temps nécessaire, une fois à la retraite, pour écrire. C’est de retour à Azay-leBrûlé en Deux-Sèvres, dans la maison de son grand-père, qu’elle a écrit son premier roman. La Fourche à loup raconte l’histoire de Marie Therville, son arrièregrand-mère. «Je pensais être l’auteur d’un seul livre lorsque j’ai commencé à écrire les péripéties de Marie Therville que me racontait mon père», dit-elle. Elle en est aujourd’hui à son septième roman. Ses héros sont passionnants parce qu’ils ont vécu des événements exceptionnels. Ainsi les trois personnages clés, Poitevins d’origine, retracent-ils diverses périodes de l’histoire : Marie Therville1 nous montre la vie dans les campagnes françaises au XIXe siècle et nous permet d’appréhender la condition des femmes à cette époque, Jean Lotte2 nous transporte dans la période napoléonienne notamment la ret r a i t e de Russie, quant à Michel Jammoneau3, dit Laliberté, il nous entraîne vers le Nouveau Monde et nous fait remonter le Saint-Laurent. L’auteur se documente énormément sur les périodes qu’elle relate ainsi que sur les lieux qu’elle décrit. Soit cinq voyages au Québec pour connaître le pays à
1. La Fourche à loup, Mazarine, 1985 et Fayard, 1991 ; La Foire aux mules, Mazarine, 1986 et Fayard, 1991 ; MarieMai, Fayard, 2000. 2. Les Sabots de la liberté, Payot, 1989 ; L’Empreinte des sabots, Fayard, 1991. 3. La Grande Rivière, Fayard, 1993 ; La Rose du fleuve, 1997.
toutes les saisons, de très nombreuses lectures sur la période napoléonienne ou sur les dragonnades. Elle va jusqu’à rechercher l’année de première utilisation écrite de termes qu’elle emploie ou les menus de Napoléon lors de la campagne de Russie ! Cette scientifique de l’écriture affirme absolument «ne pas vouloir déformer un instant l’histoire pour le besoin d’un roman». Les descendants de ses personnages, notamment Marguerite Morisson, d’Augé, et Denise Moineau, à Montréal (descendante directe de Michel Jammoneau), toutes les deux généalogistes, l’ont beaucoup aidée à retracer la vie de ses «héros». Elle a consulté les archives québécoises, celles de Niort, de la maison du Protestantisme ou les cahiers d’écrou de Toulon. Ces derniers livrent la description physique des hommes condamnés aux galères, notamment celle d’Isaac Rougerot, personnage de La Grande Rivière, condamné pour avoir prêché au désert. Michelle Clément-Mainard, grâce à ses romans, a tiré de l’oubli ces ancêtres. Depuis quelques années, leur nom a été donné à des lieux, comme en témoignent l ’ i m p a s s e Marie-Therville à SainteNéomaye et la place Michel-Jammoneau à Augé. s
Le Monstre de Gaston Chérau
Gaston Chérau est né à Niort en 1872. Il travailla d’abord dans l’administration avant de se consacrer exclusivement à la littérature et au journalisme. Il fut élu membre de l’Académie Goncourt en 1926 et décéda en 1937. Le Monstre fut publié une première fois au Mercure de France en 1907, puis chez Stock en 1913 (rééd. Geste éditions). Dans cette longue nouvelle, sur laquelle plane l’ombre de La Terre de Zola, Chérau met en relief la vie d’une famille de paysans frustres soumise à la loi d’un père violeur. Un jour d’orage, dans la
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chaleur d’un fenil, la fille y passera à son tour tandis que le père en trépassera et qu’il en naîtra un enfant, que sa mère violera plus tard… par amour ! L’affaire, déjà suffisamment sordide, aurait pu en rester là si la pauvre femme ne s’était trouvée de nouveau enceinte et de son fils cette fois ! Fatalité des premiers coups ou débordement narratif ? On aura compris dans tous les cas que Chérau n’y allait pas de main morte et qu’il poussait jusqu’à la caricature les principes de la tragédie. Finalement la principale curiosité du Monstre
réside dans le contraste entre le parler poitevin des paysans et les éléments narratifs et descriptifs du récit écrits dans un français impeccable. Ainsi cette phrase tirée, si l’on peut dire, de l’observation d’une fosse à purin : «L’eau était là ; non pas une belle eau claire à travers laquelle, lorsqu’on est au fond, on doit voir confusément briller les étoiles, mais une eau lourde, épaisse, où, dès la surface, commence la nuit funèbre…» Raymond Bozier
singuliers
L’Edithrice
Le Paréiasaure théromorphe, authentique reptile, a donné son nom à des éditions hors norme
Par Boris Lutanie Photo Alexandra Pouzet
L
a librairie de l’Escalier ? Une petite échoppe discrète, sise au milieu de la Grand’Rue. Devanture en bois vert bouteille. Des livres, partout des livres… La plupart d’entre eux ont une histoire, une odeur, un visage. Lus et relus, ils s’amoncellent et se chevauchent de telle sorte qu’il vous est impossible de ne pas les frôler. Au fond de cette curieuse librairie d’occasion, une volumineuse imprimante jet d’encre ronronne sans discontinuer. Edith pianote nerveusement sur le clavier du PC sans lâcher du coin de l’œil les feuilles qui s’empilent. Impassible, Patrick continue sa lecture. Des volutes de tabac caressent le papier. Un titre apparaît sur les feuilles qui s’entassent dans le bac de l’imprimante : La Source et l’origine des cons sauvages de Jean de la Montagne. Nous y sommes : Edith édite. La révélation onomastique peut paraître un brin capillotractée mais après tout… Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter aux savantes recherches métalinguistiques de Lafcadio Mortimer (auteur, qui avec Vincent Puente ou encore Christophe Delbrouck ont l’insigne honneur d’être publiés par les éditions Paréiasaure) dans son Etymanalyse. Le Paréiasaure (espèce zoologique défiant les lois de l’évolution) propose des textes proches de la pataphysique (Portraits anarpatagraphiques ; Ubu et la Manivelle à rien ; Tractabus orbis animalis incognitis…), de savoureux texticules (Les Treize Sonnets du doigt dedans), des rééditions érotologiques, des fous littéraires et autres raretés bibliographiques. Un seul mot d’ordre éditorial : pire toujours. «Quitte à déconner autant déconner franchement», pour le meilleur donc pour le pire. L’édition n’est pas envisagée ici sous un angle de rentabilité. Pas de positionnement marketing. Le catalogue des éditions Paréiasaure comporte un peu plus d’une trentaine de titres : exclusivement des singularités littéraires. Hydropathes, sémiopathes, érotomanes, anarpatagraphes, scientifiques hallucinés… composent la liste des auteurs. Prenez garde à ces maladies textuellement transmissibles et retournez à votre lie-des-ratures s’il n’est pas encore trop tard. En guise de précaution prophylactique, l’éditrice a toutefois pris le soin de riveter l’Etude sur le mot Godemiché entre deux planches de bois. Quitte à enconner autant… Avec les éditions du Paréiasaure les livres sont des objets et les objets sont des livres.
Ainsi, vous pourrez lire, en toute tranquillité, une édition waterproof du Traité de natation de JeanPierre Brisset, dans votre baignoire. De nouvelles parutions devraient prochainement voir le jour : Apollon aux lanternes de Montesquiou ; Voyages au Pays de la quatrième dimension de Gaston Pawlowsky et Des Aberrations du sens génésique du docteur Paul Moreau. Rien de plus, rien de moins. s
111, Grand’Rue, 86000 Poitiers Tél/fax : 05 49 41 32 24 e-mail : pareiasaure@wanadoo.fr perso.wanadoo.fr/ pareiasaure
En haut, dessin de Quentin Faucompré illustrant Aperçu du maître de dictées de Jean-Pierre Brisset. Ci-contre, dessin de Hercès dans Ubu et la Manivelle à rien de Vincent Puente.
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