histoire
«Nous ne t’oublierons jamais.» Nous ne t’oublierons jamais !? Promis ? Oui. Juré ? Oui. Par Pierre D’Ovidio Photos Hervé Tartarin
Cher petit martyr oilà plus d’un demi-siècle que promesse lui est faite. A lui, Emile M., dont la tombe domine la vallée de la Creuse, Emile M. dont les nom et prénom sont inscrits. Et deux fois inscrits sur cette tombe. Elle se trouve dans une des toutes premières rangées du cimetière. Le cimetière s’adosse à une charmante petite église romane où l’on ne célèbre plus la messe que quelques dimanches par an, comme par mégarde... Les dates en sont précisées sur une feuille punaisée sur une porte de chêne, à gauche de la nef. Pas loin de l’entrée, en tout cas. L’église du village de Saint-Rémy-sur-Creuse dans le nord de la Vienne, aux confins du Poitou et de la Touraine, ne se laisse pas approcher comme ça ! Elle s’est réfugiée sur le plateau. A l’abri, à l’écart du village qu’elle surplombe. Il faut y monter. La mériter... Et cela peut se faire à pied, à travers les bois, sur des sentiers, des chemins ombragés, parfois creux et charmants, puis sur une petite route. En toute fin de promenade, l’asphalte. Bien agréable en été, l’expédition. D’autant qu’on peut, si on le souhaite, poursuivre cette marche paisible en longeant les habitations troglodytes par un chemin ménagé à flanc de la façade de tuffeau qui domine le village. Une marche digestive et une distraction dominicale bien appréciées des promeneurs. Pour la plupart des personnes étrangères à la commune, il est de notoriété publique qu’on apprécie mal ce qui est trop proche, donc trop facile. Le cimetière de Saint-Rémy est joli mais banal : tout de suite à l’entrée, sur la gauche, le carré des enfants aux tombes ornées d’ans gelots. La guerre ne les a pas éparPierre D’Ovidio, né en 1949, gnés, eux non plus. Une Alberte, vit dans la Vienne depuis 1997. née en 1940, n’aura connu d’autre Livre récent : Demain c’est dimanche, temps. Morte en 44, elle en est Phébus, 2001. même une victime. «Victime de
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guerre», est-il précisé, gravé sur la petite dalle calcaire. Maladie ? Privations ? Soins plus qu’imparfaits ? Improbables bombardements ? Plus loin, un Lucien, mort en 40 pour la France à l’âge de 23 ans. Un 11 juillet. Peu avant la fête nationale mais bien après la demande d’armistice présentée par le Maréchal... Une bizarrerie de l’Histoire. Plus loin encore, dans une rangée proche toutefois de l’église, on remarque la tombe d’Emile avec sa croix en fer. Très ouvragée. A la croisée des deux branches, un cœur en fer émaillé vient peut-être nous rappeler que nous ne sommes pas si loin de la Vendée mais, plus sûrement aussi, qu’ici il repose, lui, Emile, le petit martyr. «Ici repose / Emile M. / Tué lâchement et injustement / le 16 août 1944 / dans sa 20e année.» Ce n’est pas tout, il est aussi inscrit dans ce cœur vendéen : «Cher petit martyr, nous ne t’oublierons jamais.» Promesse lui est donc faite. En lettres noires sur fond blanc d’émail. Et, comme si le cœur n’y suffisait pas, comme si l’essentiel ne s’y étalait pas – l’horreur déjà dite –, sur une plaque de marbre noir, posée sur la dalle, sont redites – ou bégayées (?) – les circonstances, réaffirmée l’injustice. La date aussi, terriblement troublante : Août 44 ! La Libération ! Et remontent en mémoire les images d’actualités, vraies ou reconstituées : les femmes tondues dans l’énervement et l’excitation, les exécutions sommaires, en bref, la liquidation du passé... «Emile M. / tué lâchement et injustement / le 16 août 1944 / à l’âge de 20 ans / A notre cher fils regretté.» La plaque de marbre noir est manifestement postérieure. Un bégaiement, donc. L’indignation reste intacte... mais la promesse n’est plus. Les interrogations affluent: un si jeune homme – vingt ans ! – tué «lâchement et injustement», et en 1944 ! Allons donc ! L’affaire sent le règlement de compte, l’épuration, le solde d’un passé trouble, comme on solde de sales comptes quand on s’est couché dans de
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sales draps... l’ombre de la milice descend sur la croix ouvragée, sur le beau boulot artisanal. Et quel courage, ou quel chagrin il aura fallu aux parents ! Faire graver les mots «lâcheté et injustice» en pleine Libération, alors que la morale et le bon droit se retrouvaient après une si longue séparation ! Combien de fois ai-je tourné autour de cette tombe, troublé et perplexe. Et s’il y avait eu méprise ? Dans les temps incertains, les confusions sont multiples. Lâcheté et injustice ? Pourquoi pas ? Elles auraient pu se mettre de la partie, de même que vengeance et honneur, famille et patrie... Reste que, par temps doux et ensoleillé, la fréquentation du cimetière était des plus plaisantes et que la fin mystérieuse du petit martyr venait parfaire et couronner une promenade réussie à l’usage des estivants de passage. La clé de cette histoire troublante me fut livrée plus tard. Bien plus tard. Lors d’une incidente de conversation, en l’attente de quelque chose, d’une réparation de voiture, par exemple... Emile M., d’après mon interlocuteur, était bien un «collabo», un milicien. Une sorte de Lacombe Lucien qui, après avoir dénoncé un réseau de résistants
de l’Indre-et-Loire, sur l’autre rive de la Creuse, de l’autre côté de la ligne de démarcation qui passait à Descartes, avait été attiré dans un guet-apens par des survivants et exécuté dans des bois d’Abilly, ou autre commune proche. D’après mon interlocuteur, encore jeune garçon à l’époque, sommé d’exprimer des regrets, de demander pardon ou tout autre acte de contrition pour son geste ignoble, Emile M. aurait persisté et reçu, en conséquence et en ces temps difficiles, une balle dans la nuque... Les parents, prévenus par on ne sait qui, ni comment, étaient partis, en pleine nuit, avec une charrette à bras pour chercher le corps de leur fils Emile. Ils avaient donc tiré la charrette sur plus d’une dizaine de kilomètres à l’aller puis au retour, traversant deux fois le pont qui franchit la Creuse entre Buxeuil et Descartes. Les maisons devaient encore être pavoisées aux couleurs de la France et des Alliés. Victoire et Allégresse... Depuis, il me semble entendre des grincements, le bruit métallique des roues cerclées de fer sur le sol, lorsque je marche sur le pont qui relie Descartes et Buxeuil. Il faut bien avouer que cela ne m’arrive pas très souvent. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 105