histoire
Par Jean-Luc Terradillos
Les grands jours de Rabelais en Poitou
R
abelais a truffé ses livres de références sur le pays de son enfance et de sa jeunesse. Il est né en 1494 (ou 1483) entre Chinon et Loudun, à La Devinière, et vécut jusqu’en 1526 ou 1527 en Poitou. Pendant ses années de formation, il fréquentait le milieu intellectuel poitevin constitué principalement de juristes et d’ecclésiastiques éclairés, comme Geoffroy d’Estissac, évêque de Maillezais qui fut son protecteur. La fine fleur poitevine comptait alors des personnalités de premier plan comme André Tiraqueau et Jean Bouchet, l’un des fondateurs de l’historiographie moderne. Depuis peu, l’authenticité du Cinquiesme Livre est démontrée. Etant donné que ce livre regorge de faits et lieux situés entre Saumur et La Rochelle, les études sur le versant «poitevin» de Rabelais ont été relancées. C’est l’objet du colloque international organisé à la Maison des sciences de l’homme de la société de l’Université de Poitiers (29 août-2 septembre, avec le label Com’science) par le professeur Marie-Luce Demonet et le laboratoire d’analyse de documents. «Nous rassemblons des chercheurs pour faire le point sur la question de la référence, dit-elle, c’est-à-dire : quel est le travail d’un écrivain dans son rapport aux lieux, aux gens, et ce qu’il en advient dans le texte. Nous traiterons aussi de la vie intellectuelle en Poitou, de la fin du XVe siècle à 1564 (date de l’édition complète du Cinquiesme Livre) et nous consacrerons une journée et demie à Jean Bouchet.» Quand Rabelais publie Pantagruel, à Lyon en 1532, il ne vit plus dans le Poitou depuis longtemps. Il a certainement commencé à écrire alors qu’il avait déjà quitté cette région, pourtant si souvent citée. Une explication positiviste consisterait à affirmer qu’un écrivain est toujours happé par ses jeunes années. Néanmoins, le «matériau poitevin» de Rabelais, s’il est effectivement fondateur, incite à chercher au-delà, notamment parce que le contexte géographique et historique du Poitou offre une grande richesse. Citons seulement la légende de Mélusine qui, dans le cœur de Rabelais, pèse autant que les mythes grecs.
LES SCIENCES AU TEMPS DE RABELAIS
Autour de ce colloque, l’Espace Mendès France présente une exposition, conçue par l’unité de recherche Adoni, qui dresse un inventaire de la culture scientifique acquise par Rabelais au cours de sa formation en Touraine, en Anjou et en Poitou. L’iconographie provient d’ouvrages originaux du XVIe siècle de la médiathèque François-Mitterrand et la bibliothèque universitaire de Poitiers. Du 16 juillet au 14 octobre 2001.
LA LICORNE
La faculté des lettres et langues de l’Université de Poitiers, avec la Maison des sciences de l’homme et de la société, publie une excellente revue de recherche, dirigée par Dominique Moncond’huy. Publications récentes : La Dimension mythologique de la littérature contemporaine, Les Camps et la Littérature, une littérature du XXe siècle, Dante et ses lecteurs. Ouvrages à paraître sur Lautréamont, le cinéma espagnol contemporain et Julio Cortazar. 95, av. du Recteur Pineau, 86022 Poitiers cedex. Tél. 05 49 45 32 10
102 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
«Avec Rabelais, la littérature prend son autonomie par rapport à l’histoire, souligne Marie-Luce Demonet. Le lectorat de cette époque commence à prendre conscience du plaisir de la fiction pure, tandis que les textes des historiens sont de plus en plus rigoureux, débarrassés de la mythologie. Rabelais affirme le pouvoir créateur du langage, d’où cette tension entre le réel et le sens aigu de la fiction.» Il nous place devant une énigme, qui se posera ensuite pour tout texte littéraire : «Comment un écrivain joue avec la réalité et comment le lecteur reçoit ce jeu.» s