que nous passons notre vie à déchiffrer et dans lequel nous sommes aussi écrits. Cette métaphore répond à une impulsion essentielle de l’homme. Il nous est presque impossible de ne pas lire le monde. Nous voulons que le monde ait un sens alors nous attribuons un sens à tout ce qui nous entoure. Dans le Livre d’images, vous dites que la réalité n’est jamais perçue de la même manière par chacun de nous.
Jouir de la lecture L ’écrivain Alberto Manguel se dit, avant tout, lecteur. Né en Argentine en 1948, il a vécu en Italie, en Angleterre, à Tahiti et au Canada. C’est par hasard qu’il pousse, il y a quelques mois, le portail d’un presbytère près de Châtellerault. Il lui permettra de se fixer, lui et ses livres. Actes Sud a publié, notamment Une histoire de la lecture, Dans la forêt du miroir, Le Livre d’images. L’Actualité. – Que peut-on exprimer le mieux grâce au français ?
Alberto Manguel. – Chaque langue choisit sa cible. Nous qui les parlons, nous croyons être les meneurs de la pensée quand, en fait, c’est la langue elle-même qui nous mène vers certains thèmes, certaines expressions et certaines réflexions. Le français est une langue très consciente d’elle-même. Pour les Anglais, par exemple, un 8
jeu national basé sur la dictée est inconcevable. Mon professeur de français me disait que faire une faute de français était une faute morale. Parce que c’est une langue très réflexive, elle permet une expression assez exacte et poétique des choses intimes. Ce qui nous donne un vocabulaire gastronomique, érotique, des fantasmes et du rêve, qui n’existe pas dans les autres langues. Une expression comme «jouir de la lecture» mêle d’une façon très exacte le plaisir érotique au plaisir du livre, puisque ces deux expériences humaines se passent souvent au lit. Comment choisissez-vous vos lectures?
ressent une attirance pour quelqu’un pour des raisons inconnues. Nous pouvons essayer de l’expliquer en parlant de la voix, des yeux, d’un geste, d’un moment, etc. mais tout cela s’ajoute après. Il y a un moment où une alchimie se fait entre deux personnes, ou entre un lecteur et un livre, et qui ne correspond à rien d’identifiable. Parfois c’est une couverture, un mot dans le titre, ou bien ouvrir une page et tomber sur une phrase qu’on aime. Tout est-il lisible ?
Notre point de départ est toujours notre propre expérience. Quelqu’un qui a été élevé dans un milieu chrétien reconnaîtra une crucifixion mais celui qui ignore tout du christianisme y verra une scène bizarre de torture ou de littérature fantastique. Même avec les objets de tous les jours, nous entretenons des relations très personnelles dues à notre expérience qui change, qui est enrichie par l’expérience des autres et par notre propre reconnaissance d’une expérience. Quand nous voyons une chose pour la troisième ou la dixième fois, cette chose est changée par toutes les autres fois où nous l’avons vue. Nous voyons toujours le souvenir ou l’expérience de quelque chose. Il est presque impossible de voir pour la première fois un nuage, un tableau ou une bouteille de vin. Nous nous souvenons toujours de l’avoir déjà vu. Poitou-Charentes, est-ce un déjà vu ?
Sébastien Laval
Tout est lisible parce que nous voulons que tout soit lisible. Une très ancienne métaphore compare le monde à un livre, écrit par Dieu,
Je n’étais jamais venu dans le Poitou. J’ai lu un article sur la Cité de l’écrit à Montmorillon et j’ai voulu voir. C’est ainsi que je me suis installé dans la région et que j’ai découvert Poitiers. J’ai visité des maisons extraordinaires mais je suis tombé amoureux de ce presbytère, près de Châtellerault. En ouvrant le portail, en voyant le jardin, je me suis dit «c’est ici que je veux passer le reste de mes jours». Je m’y sens chez moi, les voisins sont d’une gentillesse extrême et j’espère mériter d’être un Poitevin d’adoption. Anh-Gaëlle Truong
Je n’ai pas de système. Je compare toujours la lecture à l’amitié. Nos relations avec les livres sont semblables à celles que nous avons avec les autres êtres humains. On
LE CHOIX D’ALBERTO MANGUEL Les Braises, Sandor Marai, Albin Michel, 1995 Madame Wakefield, Eduardo Berti, Grasset, 2001 L’Equilibre du monde, Rohinton Mistry, Albin Michel, 1998
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s