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En 1942 à Poitiers, le jeune Michel Foucault prenait des cours de philo auprès d’un étudiant poitevin, Louis Girard, un futur prof de khâgne
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Franck Gérard
Premier pas
en philo
travail obligatoire), à Nuremberg. Il fut arrêté en avril 1944 parce qu’il était «mauvais travailleur, anti-SS, un peu propagandiste» et sans doute aussi pour «intimider» les autres, puis libéré en avril 1945. Reçu à l’agrégation de philo plus tard que son ancien élève – avec lequel il garda des liens – Louis Girard enseigna en terminale à Châtellerault et à Poitiers, puis en khâgne au lycée Camille Guérin, à Poitiers, de 1970 à 1982. Jusqu’en 1970, il s’était engagé à fond dans le syndicalisme CFTC, puis CFDT. La retraite venue, il entreprit une thèse de philosophie sous la direction d’un ancien camarade de fac, Jacques D’Hondt, sur le thème «L argument ontologique chez saint ’ Anselme et chez Hegel», travail de recherche mené pendant dix ans. L Actualité. – Dans quelles circonstances avez’ vous été amené à donner des leçons de philo à Michel Foucault ? Louis Girard. – J’ai connu Michel Foucault de façon accidentelle. Mme Foucault avait placé son f ils au collège Saint-Stanislas en 1940 parce que des profs d’Henri IV voulaient lui faire redoubler sa classe de troisième. En 1942, le chanoine Duret, professeur de philo de Saint-Stan, a été a r r ê t é par la Gestapo et déporté. Le père Bardinette, prof de lettres de la classe de première, l’a remplacé quelques mois. En cours, il lisait le Desgranges, manuel de littérature, et se contentaient de corriger les fautes d’orthographe dans les dissertations. J’ai subi quelque temps en première, les lectures endormantes du très honorable et d’ailleurs extrêmement gentil Bardinette. Puis est venu Dom Pierrot, bénédictin de Ligugé, érudit mais thomiste dogmatique, hostile à tout
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partir de septembre 1940, Michel Foucault effectua son cycle d’études secondaires au collège Saint-Stanislas, à Poitiers, où la majorité des professeurs et toute l’administration appartenaient au clergé du diocèse. En 1943, après avoir obtenu son baccalauréat, il r é i n t é g r a le lycée Henri IV pour entrer en hypokhâgne puis en khâgne. Il fut recalé une première fois au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Après cet échec, il entra en khâgne au lycée Henri IV à Paris, et réus, sit son entrée à Normale Sup en 1946. C’est en 1942 qu’il rencontra Louis Girard, le jeune étudiant qui venait lui donner des cours de philo le jeudi. Ce rendez-vous cessa en août 1943 lorsque Louis Girard fut envoyé au STO (Service du
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ce qui, depuis Descartes y compris, se voulait philosophie. Avant son arrivée, Mme Foucault avait demandé au doyen Carré, de la faculté de lettres de l’Université de Poitiers, de lui recommander quelqu’un capable de donner des leçons particulières de philosophie à son fils. C’est ainsi que je me suis retrouvé tous les jeudis chez Michel Foucault, rue Arthur-Ranc, en 1942 et 1943. J’avais 22 ans… donc à peine plus âgé que lui. Etudiant en licence de philo, je ne peux pas dire que mon enseignement était bien original. Mais il y avait l’enthousiasme. Je lui ressortais ce que nous enseignait le doyen Carré, c’està-dire un kantisme à la sauce française, laïcisé. Des générations d’instituteurs, les «hussards de la République», ont été formés à ce kantisme-là. Michel Foucault essayait de comprendre. C’était déjà un travailleur acharné. Nous parlions peu en dehors des cours. Après la Libération, il a repris contact avec moi. I l faisait du vélo et quand il séjournait à Vendeuvre, il venait me voir à Mirebeau. Après mon mariage, nous avons été invités, ma femme et moi, dans la belle maison de Vendeuvre. Je me souviens bien de la grand-mère avec son ruban autour du cou et sa sonnette. J’étais très impressionné par cette famille bourgeoise, moi, fils de petit menuisier mirebalais, né dans un taudis. Avez-vous connu le chanoine Duret ? Après avoir démissionné de l’Ecole normale parce que le métier d’instituteur me faisait peur, je suis entré comme pion à Saint-Stan, grâce à mon oncle curé. Et j’ai fait de la philo avec le chanoine Duret. Cet homme remarquable était un antipétainiste viscéral, patriote et anti-défaitiste. Par exemple, il a voulu faire enlever la photo de Pétain dans sa classe et, devant le refus de la direction, il l’a placée sous le crucifix et non au-dessus. Engagé très tôt dans la Résistance, il appartenait au réseau Renard. S’il n’était pas mort en camp de concentration, il aurait certainement été guillotiné, comme le père Lambert de Ligugé. En cette période très noire, j’ai constaté qu’on pouvait être profondément anticlérical et sympathiser avec des prêtres ou des séminaristes résistants car on se retrouvait dans l’unité essentielle cultivée par la République : la défense de la patrie et des valeurs humaines contre la barbarie. Comment avez-vous perçu le bref engagement de Michel Foucault au PC ? Après la Libération, les esprits étaient désarçonnés par la barbarie qui venait de s’abattre sur l’Europe, et le Parti communiste jouissait d’une influence extraordinaire sur les intellectuels. Michel Foucault a été lecteur en Suède et en Polo-
gne (il expliquait Tête d’Or de Claudel). Je lui demai avec précaution ce qu’il pensait du régime polonais. «Je fais ce que je peux, dit-il. Mais il y a quelque chose d’embêtant.» «Quoi donc ?», demandai-je. «Le socialisme», répondit-il. C’est vous dire s’il prenait ses distances. Quels traits de caractères vous ont le plus frappé chez lui ? Michel Foucault était un homme curieux et désespéré. Pour lui, l’anormal n’existait plus. C’était une décision prise par la société. Je crois qu’il ressentait au plus profond de lui-même les contraintes des normes bourgeoises qui l’avaient corseté et qu’il ne pouvait les rejeter qu’en faisant table rase. Peut-être a-t-il aussi souffert de son homosexualité. Mais il ne m’en a jamais parlé. Quand je me suis marié, en 1947, je lui ai dit : «A ton tour maintenant !» Il est devenu tout rouge. C’est alors que j’ai compris. J’insisterai sur la gentillesse et la simplicité que j’ai, pour ma part, toujours rencontrées chez Michel Foucault. Parliez-vous de Michel Foucault à vos élèves de khâgne ? Je me gardais bien de leur enseigner Foucault. C’eut été le meilleur moyen de les faire coller. Mais un jour que j’accompagnais une de mes élèves admissible à l’Ecole normale supérieure de Sèvres, nous avons rencontré Michel et échangé quelques mots. La jeune fille écarquillait les yeux : «C’est Michel Foucault !» Cela a contribué à renforcer mon prestige auprès des khâgneux de Poitiers. s
Les livres de Michel Foucault sont largement diffusés et d’innombrables sites Internet lui sont consacrés dans le monde entier. La biographie de Didier Eribon, intitulée Michel Foucault, rééditée en poche par Champs/Flammarion en 1991, constitue une bonne introduction à l’itinéraire du philosophe.
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En 1996, la ville de Chauvigny a donné le nom de Michel Foucault au Centre d’animation populaire. «Cela s’imposait, affirme Alain Fouché, le maire, étant donné que nous avons la chance, dans le département de la Vienne, d’avoir vu naître un des plus grands penseurs de ce siècle. En outre, je connais bien la famille. Le père de Michel Foucault eut mon père comme étudiant et j’étais son filleul.» Il existe une rue Michel-Foucault à Vendeuvre-duPoitou, où il repose. «A Poitiers, note Daniel Lhomond, adjoint au maire, plusieurs propositions n’ont jamais été concrétisées. Personne n’a osé. A mon initiative, la cité internationale du Crous, qui accueillera étudiants et chercheurs étrangers dans une partie réhabilitée de l’hôpital Pasteur, près du Pont-Neuf, s’appellera MichelFoucault.» Ce projet, inscrit au contrat de plan Etat-Région 2000-2006, devrait voir le jour dans un ou deux ans.
La place d’Armes vue de la mairie de Poitiers, carte postale envoyée en 1942. Coll. Pierre Juchault.
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