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Souvenirs d’une lumière morte, Michel Foucault a lu et aimé les premiers romans de Jean Demélier, né, comme lui, à Poitiers. Récit d’une rencontre où il est question de Poitiers, de l’ingratitude du temps présent, d’humanité et de homards... Par Jean Demélier Photos Marc Deneyer et Mytilus
ENCORE Non. Mais Michel Foucault était un Poitevin. Un poitevin de Poitiers, pour parler précisément du Poitou. Né là, enterré à Vendeuvre. Indifférence générale. Un mort de plus, quoi. Ah, qu’l’engraissions bien not’ terre, quoi. Rien d’autre. Les mots lui, il en connaissait la musique et les paroles. Pas un de trop. Hélas, il est mort, avant terme, à mon humble avis. Il nous manque oui, dans la colique constipée que brassent tant de penseurs bien en place et bien en vue, ces jours-ci. Ecrire. Ecrire encore. Entre l’arbre qu’on assassine et la corbeille à papier qui déborde. Ecrire encore sur… Ecrire encore à propos de… Quand, enfin, en finir avec cette mode des commentaires qui ne parviennent jamais à trouver jusqu’à leur objet, leur objet de départ ? Soyons clair : y a t-il un objet ? Les bibliothèques ne sont-elles pas pleines de cadavres ? L os de l’esprit, le squelette de l’esprit, ce sont là des assem’ blages de termes qui pourraient passer à la postérité. Au demeurant, on ne montre que ses fesses à l’avenir. L avenir ! Ce ’ dernier, qu’y voit-il ? Un trou noir. Noir sans but ni début. Pas plus de volume que de densité. Son poids ? : une misère. Quand même à examiner de près. Du plus près qu’il se peut. Nul doute là-dessus. Au moins. Quant au reste – silence, silence là-dessus, au moins. Seul, dans les grands discours, un pet de circonstance, aussi anonyme qu’il soit, sait rassembler les tenants du pour et les tenants du contre, autour de lui, voire même en lui-même, ni plus, ni moins. Et que d’efforts encore à faire pour défrayer la chronique. A notre époque, le goût, très répandu, de la chronique, a formé une maladie chronique, mais mal partagée, et chacun se console comme il peut de tout ce qu’on ne lui dit pas, alors qu’il n’attend rien d’autre que ce qu’on ne lui dit pas, pas davantage. Nous en sommes là, encore. Vois-tu ? Vois-tu, la France est le pays des gloses, des rapports, des dossiers, des colloques, des débats, des séminaires et ce qui soucie le plus les gens qui se soucient d’y participer, c’est que de préférence, on s’entretienne des morts. L objet du discours ne sera pas là : au moins, nous aurons la ’ paix, entre nous, peut-être. Bla bla bla. Puis, Bla bla bla. Pleine forme. Bien vu. Et s’il n’y est pas, c’est donc que nous y sommes, nous, pah ? Après tout… Et allons-y. P’tit grain de sel. D’la poudre plein les yeux. Faut qu’ça s’sache, quoi, qu’on a causé à hauteur d’oreilles. Et dis, t’as pas vu ses yeux ? : de troublants trous noirs. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
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oi ? Je ne sais rien. C’est à partir de là que je vais commencer, aujourd’hui. Les mots me disent que je le peux. Ils me disent que je peux le faire encore. Et même encore, histoire de causer. De causer des morts, ils sont à la mode, de nos jours. Ils sont là, eux aussi, comme nous, un jour, nous le serons, comme nous, un jour, un certain jour, un jour certain, nous le disons, serons, à notre propre tour. Tour de piste. Piste glissante, de nos jours. Vite, vite. Sus à l’origine. Vite, enfin le début. Un frère con et agité, face à son confrère, planté en pleine terre. La même disons, terre. Terre bafouée par morves et excrétions encore plus répugnantes à chaque tournant, à chaque tour de vis, à la mode. A la mode ! Vois-tu, je ne sais même pas assez… rien, pour entamer ce texticule-ci, de commande, de circonstance, d’hommage à un grand esprit mort et enterré, mais dont il demeure les mots, la lettre, la vision, et la précision, incontournable, comme ils disent, maintenant, à tours de langue, ne prêtant pas une seule seconde attention au moindre de leur terme. N’est-ce pas, recyclons, allons-y : il en restera bien quelque chose, au moins un concept, une idée, une figure – peut-être même un souvenir pour… permettre… enfin… à nos… successeurs… de s’y… mettre… proprement… ; à quoi ? A la construction, à la reconstruction, tant attendue, tant souhaitée – dit-on, entend-on. Partout. Bref, de quoi nous parle-t-on, et qui donc parle et qui est-ce, ici, qui entend, qui va, enfin, nous le dire ? Entre question et réponse, que se passe-t-il ? Qui est-là ? Sontce des mots qu’le répondions à des mots, comme le disions encore, en leur temps, les derniers fermiers poitevins poitevinant, dans leurs fermes, au coin du feu, surveillant d’un œil la marmite et de l’autre les drôles, qu’y s’agitions à l’aut’ bout d’la pièce ?… : Non.
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Michel Foucault connaissait bien cette chanson-là, cette chandu temps. Il aimait surtout mon REVE DE JOB, un roman tellesonnette-là, un des fléaux de la France, la France profonde, ment attaché à l’étude extrêmement circonstanciée de la … cenvoire même la France creuse, quand elle s’y met et s’y remet, sure, la censure, oui. La censure ! Cette sangsue sans tête ni queue. en jubilant. Un fléau franco-français : la JACTANCE. Le premier propos de cette dernière est de se régurgiter le nomIl était contre, à chaque pas, à chaque mot, à chaque lettre. Un bril avant que de l’avoir bouffé, de toutes ses dents, a-ca-dé-miclassique, de son vivant. Pour qui sait entendre à point nommé. que-ment blanches. Nous lui avons donné beaucoup de pâtée à la Pas du classique du genre de l’Acacadémie Franchouillarde. censure, Michel. Elle n’en finit pas de crever, même aujourd’hui, Un classique charnel, avec le goût des autres, du monde et même aujourd’hui même, crois-moi, hélas. de soi-même. Pourquoi pas ? Quand on est, enfin, soi-même, et qu’on le dit, et qu’on l’écrit, on est soi-même aussi pour les (Maintenant, une didascalie extra-contextuelle. Tu vas voir, ils autres, chez les autres. La question qui demeure c’est qu’un aiment bien les mots qui ne leur rappellent pas qu’ils leur resautre soi-même ne nous ferait peut-être pas trop de mal, nous semblent un peu trop). grandirait, peut-être, nous rendrait, enCeci posthume hélas mais anthume, tout f in, peut-être, un peu plus précis à proporte à le croire, puisque ce qu’on lit a pos de la question qui concerne l’exisété écrit par quelqu’un qui l’a dit, voire tence des autres soi-même. Aujourd’hui, même écrit tout court, de son vivant à il semblerait qu’il y ait plus de… Soilui, alors. Mozart. Wolgang Amadeus : même que d’hommes, sur la planète. Le «LE MEILLEUR AMI DE L HOMME, ’ capital leur ayant monté à la tête, d’où C’EST SA MORT» il est toujours mal descendu, ils ne savent même plus où se tiennent leurs Foucault ne souhaitait vraiment pas pieds, leurs pauvres pieds. Ils en sont mourir avant l’heure, à mon avis. Non. là, encore, oui. Il a été emporté par le sida. Une de ses Vois-tu, les Français ne se suffisent pas premières victimes, en France. Le nom qu’on leur montre : ils apprécient parde la maladie n’était même pas connu, dessus tout qu’on leur en remontre. Ah, alors. De mon côté, j’ignorais tout de tu veux m’en remontrer ? : tu vas voir ! sa vie, ce que l’on nomme, encore, la… Je vais t’en remontrer, moi ! Tu vas voir vie… privée… d’un tel et d’un autre tel. ça ! Etc… Résultat ? une frissonnante Non. Non, je ne savais rien de cela. De absence de changement en quoi que ce lui, c’était bien autre chose qui… m’insoit. Ou si peu. Quand on regarde. De téressait. Sa pensée, ses livres, ses priprès. Jamais assez. Foucault, lui, regarses de position précises concernant ceci dait du plus près possible. Un homme. et cela, la vie en société, quoi, la civiliIl n’étudiait que l’humanité. Il avait le sation, en somme, son passé, son présouci de son bien-être, de son meilleursent, et même son avenir. Le tout, sous être. Cela suppose beaucoup de travail, les couvercles conjoints des très hautes d’enthousiasme, d’observation, de culétudes, du professorat, de la science et ture. La culture sera partout quand on de la vision. La vision pure et simple. n’en parlera plus nulle part. Ouf. Il s’inVoir. Voir, enfin. géniait à tout ça, pas à pas. Dans un En France, lorsqu’on se présente pour la Maison natale de Michel Foucault, recueillement disons, ouvert, prospecpremière fois à quelqu’un, même à un vue de sa fenêtre. tif, optimiste, infini. Il aimait la vie, de ses semblables, à l’un de ses concivoilà. S’il écrivait avec un scalpel et toyens, il faut avoir un cadre autour de un microscope, qui oserait lui en faire le reproche ? soi. Un cadre. Les Français ont horreur de la transparence. Dès qu’ils s’installent quelque part, ils mettent tout de suite des riTu vois, maintenant, nous allons changer le sens de notre cuillère deaux à leur fenêtre. Ce qu’ils aiment, c’est à cacher, à se cacher, à soupe. N’étant pas un pisseur-de-copie né, j’en suis là, à me à dissimuler le plus possible et par rapport au plus grand nombre. décider à le faire, pour deux, au moins. L un écrit ces choses, ’ Se cacher de quoi, de qui, quoi cacher et sous le nez de qui ? l’autre les lit : qui, dans l’instant-même, pourrait n’y voir autre Michel Foucault avait le goût de la lumière, de la justesse, de la chose que du feu, bien appliqué ? plus extrême des plus extrêmes des précisions, là-dessus. Il avait horreur des prisons, telles que même jusqu’à maintenant, d’où En ce temps-là, déjà, j’admirais son œuvre. Ce qu’il en avait le pire sort pire encore pire qu’à l’entrée. Il avait horreur de écrit, déjà. Ce que j’en connaissais, bien insuffisamment. Lui, il toutes les aliénations possibles et imaginables. Il voulait que aimait mes livres. Ceux que j’avais écrits, à l’époque. Il l’avait tout soit là, en pleine lumière, dans le feu vivant de la vie. La déclaré, dans la presse. Purée, que c’était agréable à un jeune vie n’advient qu’une fois. Vif, il aimait tout ce qui vivait. Tout homme, du moins un homme jeune, comme moi, que de lire mensonge, à éjecter, tout de suite. Le plus vite, le mieux. Il dans la sacro-sainte presse nationale des mots à votre gloire, qui aimait les vivants, un à un ; moi, par exemple. venaient d’un des esprits les plus brillants, les plus exigeants – Pourquoi ?
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Marc Deneyer
Tu sais, nul n’est prophète en son pays, où que se trouve le pays ; on peut même dire la même chose de la terre entière, une planète à-moitié égarée. Ainsi, pourquoi à Poitiers même – son père y exerçait la profession de chirurgien –, n’y a-t-il pas encore de Lycée Michel-Foucault, de Collège Michel-Foucault, de Place Michel-Foucault, d’Avenue Michel-Foucault, d’Amphithéâtre Michel-Foucault ? A cause de son homosexualité ? A cause de la censure, toujours à l’œuvre, dans l’ombre ? Oubliet-on qu’il est un phare, une source de références, dans une société hypocrite, masquée, menteuse, et véreuse à plus d’un titre ? Bientôt, tu verras, c’est la mémoire collective qu’il faudra mettre-en-examen, mais quel juriste extra-lucide pourra donc en avoir la charge ? Il y a, parfois, dans la vie, de drôles de choses qui adviennent. Qui est le maître de sa propre constellation ? Qui choisit ses propres professeurs ? Choisit-on d’admirer ? A cet égard, voici une histoire.
quelle je garde quelques cacochymes inédits, réservés aux happy few – non souhaitables encore, sincèrement. Des années passent. Ainsi va la vie, avec son vent. Un jour, j’apprends que Michel Foucault, lui aussi, avait eu ce merveilleux professeur (un professeur a le droit d’en avoir un, lui aussi, non ?) : Louis Girard. J’en conçois une grande émotion, une grande fierté. Après tout, on a les maîtres que l’on mérite, ni moins, ni plus, voilà tout. Maintenant, je vais te raconter une histoire ; une histoire vraie, comme ils disent, même de nos jours – parfaitement inconsistants, à mon avis. Une rencontre. Une rencontre organisée, programmée, menée de longue main. Là était le cas, il est vrai. (Des mots s’ajoutent à des mots : ils aiment ça, de nos temps, oui.) OLGA, FOUCAULT, DELEUZE, LES HOMARDS, ET MOI
Un quart de siècle, au bas mot. Du temps, qu’a-t-on à faire ? Malgré notre différence d’âge, j’ai eu Le temps, le temps… le même professeur de philosophie, que Dans sa tête, revoir toutes ces histoires, Michel Foucault en personne : M. Louis et les rapporter, au premier quidam qui Girard, un professeur que je qualifierai se présente. Tu vas voir : rien que des d’exemplaire, moi qui n’ai aucune voodeurs et des parfums, tout ce qui nous cation d’aucun ordre, de ce côté-là, alors manque, de nos jours. De nos jours ! que j’ai fait, comme on le dirait de la guerre de Quatorze, l’école, l’horrible Montparnasse. La tour, célébrissime, un é c o l e normale d’instituteurs d’Anchocolat glacé à la hauteur de ce temps, goulême, en mon temps, en son temps n’était même pas achevée, et souvent à elle. Heureusement, elle a disparu : un les ouvriers admirables qui y œuvraient, champ de ruines dans un terrain vague, venaient se poser sur la terrasse d’Olga, et puant. en contrebas, à coups de grues. MoiA l’école normale d’Angoulême, j’étais même, je me suis fait dorer, à ma mele cancre personnifié. Toujours le dersure, sur cette terrasse-là, à l’époque. nier. Sauf une fois, l’avant-dernier. Olga Bernal, en ce temps, était une L avant-dernier de tous ces retraités de ’ amie. Le genre écrivain. Qui n’écrit l ’ E n s e i g n e m e n t , ces nantis qui ne Maison natale de Michel Foucault, pas, en ayant par-dessus la tête d’avoir m’aiment toujours pas, et que je n’aime vue de sa fenêtre. trop lu, d’avoir trop enseigné (elle était point. Ayant été mis à la porte pendant professeur dans une des plus grandes un an, je me retrouvais à Poitiers, ma universités américaines, comme Foucault lui-même, un temps), ville natale. Classe de philo. A Angoulême, sciences expériqui ne veut pas d’une petite… autre chose ? …Un livre, des mentales, sciences expérimentales encore. Nul à ce point que si livres ? A ma connaissance, elle en a écrit deux, elle. Un sur un dinosaure m’avait croisé sur sa route, il se serait évanoui, le… nouveau roman, un autre sur… Sam Beckett. Il devait y rien qu’à me voir. s’agir de la question de la parole. Au lycée Henri IV du Poitiers de l’époque, on me jette en classe Bref, un jour, dans sa charité profonde, Olga convient d’organide philo. Dès le premier trimestre, j’étais le premier presque ser, chez elle, un repas avec Foucault, Deleuze, et moi. Tous, partout, sauf en gymnastique et en philosophie. Pourquoi ? des amis, d’elle-même. Je me souviens de l’entrée de Louis Girard dans la classe, à l’isJ’étais ému, dans mon inculture profonde, de pouvoir renconsue des corrections de la dissertation du premier trimestre. Il était trer Michel Foucault, sur place, sachant déjà le peu que je abasourdi, ni plus, ni moins. «Il y en a un, parmi vous qui… mais savais, de lui. je n’ai pas pu lui donner la première place – parce qu’il n’a pas Dans un monde où, paraît-il, l’image préside à tout, avoir detraité le… sujet… C’est extraordinaire…» Ce un, c’était moi. vant soi quelqu’un que l’on vénère, ça n’est pas la même chose Que Louis Girard ne m’en veuille pas, mais j’ai oublié le sujet, que de le lire. Des mots, des mots… : qui les écrit ? Dans quel comme l’objet du sujet, et le sujet de l’objet. Mais la dissertabut, dis-moi ? Qui es-tu, toi-même, l’auteur ?… et ainsi de suite. tion est restée dans une vieille malle, chez mon père, dans laMarc Deneyer
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Olga avait tout bien organisé, depuis des mois. Elle connaissait, de cela, le tenant et l’aboutissant. Que veux-tu, la vie durant, on s’amuse comme l’on peut, même de soi-même, et chacun y va de son propre pas, n’est-ce pas ? J’arrive le premier, dans mon enthousiasme naïf (il ne s’est pas encore démenti par la suite). Et j’attends. J’attends la rencontre, la connaissance. Même pas à une seconde près, Foucault, et son ami, Deleuze, et sa femme, arrivent. Joyeux. De longs sacs au bout des bras. Non seulement longs, mais larges à la base et, très visiblement, lourds. Ils étaient bourrés de homards et de bouteilles de champagne. Une trentaine de homards, au bas mot, bien cuits, bien rouges, antennes dressées, pointées, vers – peu importe. Six ou sept bouteilles de champagne, à l’avenant. On s’installe à la table. A peine, présentations. Pourquoi en faire ? Qui de quoi, vers où ? Face à moi, j’avais ce bonze poitevin, et international, dont je savais, à l’époque, qu’il aimait ce que j’avais, déjà, fait. Carrure d’athlète. Voix de stentor. La santé. Etre là. Entier. Devant. Un jeune homme, encore. Des mots plein la goule et le croupion farci de ladreries innombrables, au point de se taire, droit assis, devant lui. Lui, une des belles et rares lumières de… l’esprit…français…, même jusqu’à maintenant. Pas un mot. Voilà ce que je puis affirmer. Pas un mot, de ma part, pendant les disons, trois heures du repas. Un régal. La science, la culture, devant un on-ne-sait-qui on-ne-sait-quoi, mais… Jamais, je n’ai mangé de homards, en aussi grande quantité, de ma vie. Que veux-tu, un homard est un homard. L un suit l’autre. ’ Ils s’épousent, se reproduisent. En mange qui peut. S’ils sont disponibles, on se jette dessus. Ainsi, chacun y allait de son homard, tout en jouant de sa flûte à champagne. Moi, je jetais les débris dans mon assiette, comme tout le monde. Que faisais-je en ce temps-là ? J’écoutais, je ne parlais pas ; nul doute là-dessus. Une espèce de goût de la vénération, avachi quand même depuis certains lustres. Seul souvenir, dans l’ordre des mots, ce que j’avais disons, dit, au cours du repas, à peu près vers le milieu : une simple remarque à propos d’une certaine posture de Charles Chaplin, dans un film bien précis. Quelque chose qui était advenu à propos de quelque chose dont on s’entretenait, de concert, ou de conserve, les deux se disent. Avant et après, pas un mot. Foucault seul, parlait. (Pas l’air d’y toucher. N’y rien voir. Moins encore. Corps à corps, en pleine bulle. Manducation assurée, devant la vue. Questions et réponses ? : A la poubelle franco-française ! Ne me pince plus, ne me pince plus : j’étouffe, céans. Seul, le regard, son étincelle – plus vivant que moi, tu vis encore plus – Très belle dentition : un homard y allait après l’autre, de sa fin). C’était une grande table, toute en longueur. A un bout, côté cuisine, Olga, la maîtresse de maison. A l’autre, Gilles Deleuze. Il ne parlait guère, lui non plus. Devant moi, le
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Père, comme on le surnommait à l’université. A sa droite, son ami – ce que j’ignorais. A ma gauche, Mme Deleuze. Elle ne parlait pas trop, elle non plus. Et moi, en définitive, tournant le dos aux larges baies vitrées ouvrant sur la terrasse. C’était le soir. Ce fut la nuit. Il me vient à l’esprit l’idée d’une cène. Si sainte, dans la mémoire. Le champagne faisait son office. On comprend l’amour que lui porte l’intelligence française. Mousse, bulles, picotements, excitation des papilles de la langue. Imaginons – non. Imageons… Imageons !, derrière le grand et maigre Demélier une espèce de Léonard de Vinci moderne qui décide de brosser le tableau pour l’éternité, au moins. Devant le… Père, plein de lumière et de lumières, un long dos et des épaules, de couleur sombre. L objet du dos, au premier plan, ’ n’est pas de cacher la face du Père, non. On observe seulement que cette manière d’ombre ne laisse seulement voir et percevoir le contour du visage et des épaules et du torse que si l’on cligne un peu les yeux. Il s’agit d’un scintillement ardent. Du feu, ni plus, ni moins. Il ne s’agit point d’un sorcier sur le sommet de son bûcher, non. Il s’agit d’une espèce d’émanation coruscante. Elle réduirait l’intensité du rayon laser ou l’éclat d’une lampe halogène à rien d’autre qu’un petit pois, comme il en tourne tant, tout autour de la terre.
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(A l’époque, tu sais, je crois que des bonzes, des vrais, des bonzes-bonzes, se faisaient eux-mêmes et d’eux-mêmes, rôtir en plein air, au su et vu de tous, au Vietnam, pour protester dignement contre la… guerre, sur place). Michel Foucault se passait assez régulièrement la paume de la main sur le crâne. Il l’avait rasé. Il l’avait brillant, lustré. J’étais émerveillé, moi, là. C’était chaque fois dans un rapide et énergique mouvement. De l’arrière vers l’avant. De nuque à face, quoi. Le visage un peu baissé. Regards tendus vers le centre de la table. Là où les homards attendaient de ne plus avoir à attendre leur propre fin, déjà cuits. Autre aspect. Autre souvenir. Il est réclamé, demandé, du fin fond du continent appelé Poitou, et c’en est là le cas. Un souvenir postérieur au précédent. Cette vieille histoire de crustacés et de bulles partagées. A Vendôme. Quand je vivais à Vendôme – toujours en place. J’habitais rue Ferme. Un meublé. Admirablement, d’ailleurs. (Cela avait donné, trois ans durant, JONAS, JANUS et LES CHIENS. Vieilles pitreries). Un matin, quelques temps après notre rencontre chez Olga, là où rien ne s’était dit mais où tout avait été partagé et bien entendu, dans ma boîte-à-lettres, je trouve un livre. Un livre. Il est rare, même de nos jours, que l’on trouve dans sa boîte-à-lettres un livre, un livre-cadeau, quoi. Tout Proust pour un paquet de lessive, par exemple. Non. Il s’agissait d’un livre, genre poche, MOI, PIERRE RIVIERE…, présenté par Foucault avec ses étudiants, avec une petite dédicace de sa part, quant aux arts de la préface. Là-dessus, une question se pose. Ayant reçu ce type de cadeau, je n’ai jamais su si, au passage, Foucault me le faisant, il était descendu de Paris, ou du Poitou était revenu, l’allant des temps aidant. Nous ne nous sommes, je crois, jamais revus. Une fois, peut-être. Il sortait de la bouche du métro Bac, je descendais, côté gauche, le boulevard Raspail. Un casque de motard à la main, je vois un athlète, tête nue, bondir sur la chaussée. Tout de suite, nous nous reconnaissons. Je revois son sourire, hors toute visière. Nous nous sourions, ainsi qu’à Paris on a l’art de le faire, avec un léger plus, sans poids, sans lieu, par delà les nuques respectives et les faces jamais assez ravalées à temps. Un sourire qui pourrait presque rendre la Joconde triste, et il la connaissait très bien. Ce sourire-là, je le garde toujours en ma mémoire, et ce, même jusqu’à maintenant. Un sourire dont l’arc n’incrimine pas le ciel ni ne se détourne de la terre. Un sourire fils de la volonté, de la détermination. Le sourire d’un homme ; il y en a peu. J’ai horreur des gens qui confondent – pour soulager le poids de leur humeur et de leur morve – le rudiment avec l’exactitude. Il y a au moins trente-cinq ans, j’avais écrit – dans les nombreux cafés du Poitiers de l’époque –, une espèce d’«essai» dont l’intitulé était L HOMME EXACT. Des fragments en ’ avaient d’ailleurs été publiés dans une énorme revue collective franco-helvétique – imprimée à Hong-Kong. C’était un texte
très pompeux, et heureusement assez bref, écrit ( ?) par un jeune étudiant de vingt-deux, vingt-trois ans. Dans ce livre – potentiel – étaient abordés des notions, des concepts, les concepts !, que l’on ne pourrait pas ne pas qualifier, de nos jours, de… foucaldiens. Mieux vaut oublier L’HOMME EXACT et se soucier, maintenant, de l’homme, tout court. Les Français – hélas pour eux-mêmes – confondent tout, mélangent tout, n’ont aucune logique : ils mêlent les créateurs et les critiques, les journalistes et les écrivains, les réussites pécuniaires et les effets de l’intelligence la plus exigeante, le matraquage et la délicatesse, la tendresse et le fracas d’un moteur, l’attention et la vitesse. Soyons clair… S’il y a un mot que j’aimerais utiliser à l’endroit de Michel Foucault, c’est bien celui de clarté. Et il avait la posture, le visage, le regard, la voix, d’un homme clair et amoureux de l’humanité, et de la condition humaine stricte et réduite à ce qu’elle est e-xac-te-ment. La France actuelle est plongée dans la vulgarité et la mignardise. Un cauchemar climatisé. Un ronron plein de sournoiseries. Ni félin, ni reptilien. Vide, tout simplement. Creux, moins que nul. Partout, des vessies, et pisse où que tu veuilles, puisque ton beau pays est sale et à moitié corrompu et n’a même pas de toilettes publiques gratuites tous les cinq-cents pas, ne fût-ce qu’en pleine ville. La ville est à la mode, n’est-ce pas ? La cité, quoi. De plus en plus, elle se transforme en villages, en village. Tout commence petit et finit de même : entre les deux, paraît-il, tous les coups sont bons. Moi, je ne m’en suis jamais tenu à de pareilles visions, Foucault non plus, dans sa manifeste exigence et sa rigueur complète. Il est difficile que d’être rigoureux et, tout ensemble, que de marcher, n’est-ce pas ? Souvent, le pas suppose la connaissance du pied et de sa propre plante. Un peu de modestie, s’il te plait, et ton soleil ne pourra s’en re-lever que davantage ragaillardi, de son propre chef, illustre depuis tant de lustres – que nos ombres puantes savent tant défigurer, par lâcheté, par ladrerie, par manque d’amour de… la… vie. La seule chose qui préoccupait Michel Foucault, c’était la véri-té. De la vérité, crois-moi, il n’était pas la dupe, ni ne s’en voulait duplice. Il nous manquera longtemps. Mais il est bien vivant – comme ils aiment aussi à se le dire, entre-eux ; j’y contribue moi-même – par son œuvre, solaire. Un vrai cristal. Un cristal né et élevé en terre poitevine ; il y en a bien peu. C’était dans la belle – et étouffante, selon ses propres déclarations dans les journaux – ville de Poitiers, c’est-à-dire la mienne et partant, la tienne. s Jean Demélier. Ecrivain né à Poitiers en 1940. Auteur de sept romans dont deux mille pages sont consacrées à sa ville natale, de huit pièces radiophoniques, d’une pièce de théâtre et de vingt recueils de poèmes. Il a fait don (entr’autre) à la Bibliothèque Municipale de Poitiers d’une des dernières lettres de Michel Foucault, adressée à lui, peu avant sa mort, et dont l’accès au public ne sera autorisé qu’après la mort du donateur et cela, selon sa propre volonté. La volonté de ce dernier, s’entend. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
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