Eurasie
le schéma africain La naissance des australopithèques et du genre Homo en Afrique ne doit pas faire oublier qu’il y avait, bien avant, des primates hominoïdes en Europe Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Claude Pauquet
Relativiser
L
ouis de Bonis est professeur au laboratoire de géobiologie, biochronologie et paléontologie humaine (UMR CNRS 6046) de l’Université de Poitiers. Dans les années 80, il a découvert un primate hominoïde de 9 millions d ’ a n n é e s en Macédoine, Ouranopithecus macedoniensis. Son étude des faunes dans les régions du pourtour méditerranéen (depuis 20 Ma), et des migrations des hominidés, lui permet d’argumenter contre le «dogme africain». L’Actualité. – Est-ce pertinent de focaliser le questionnement sur la recherche du “meilleur candidat” assurant le relais entre les australopithèques et le genre Homo ? Louis de Bonis. – Peut-être pas. Nous sommes certains maintenant qu’il y a un buissonnement de
Etendue boisée à feuilles dures (sclérophylle) de type méditerranéen
formes chez les australopithèques, ce que l’on constate d’ailleurs chez tous les mammifères. Pour l’instant, il est très difficile de choisir un candidat dans ce buissonnement. Le matériel dont nous disposons demeure trop fragmentaire, trop isolé, pour trancher. Trois ou quatre lignées ont certainement évolué à peu près dans la même région, avec des biotopes, des contraintes écologiques et des besoins différents. Mais ces lignées se ressemblent et rien ne nous permet encore de tirer le fil qui nous mènerait au meilleur candidat. Après avoir défini les grandes étapes, il convient d’essayer d’éliminer les plus mauvais candidats, ceux qui n’ont aucune chance d’avoir donné le genre Homo, parmi lesquels tous les australopithèques robustes. Mais au-delà, vers 3 ou 4 Ma, comment distinguer les ancêtres des formes robustes des autres ? En outre, il n’est pas exclu que certaines lignées n’eurent pas de descendants. A une époque beaucoup plus récente, c’est ce qui est arrivé aux Néandertaliens. Ces derniers vivaient depuis des centaines de milliers d’années en Europe, coupés du reste du monde, lorsque, il y a 40 000 ans, l’homme moderne est venu à leur rencontre. Nous observons que 10 000 ans plus tard, Néandertal avait complètement disparu. Sans épiloguer sur les raisons de cette extinction, c’est un fait. Je suppose que ce phénomène eut lieu maintes fois auparavant. En présentant vos cartes des paléoclimats d’Afrique, d’Europe et d’Asie, vous incitez à relativiser le schéma strictement africain. Les cartes de la végétation du début du Miocène à nos jours démontrent qu’il ne faut pas juger de la géographie de cette époque à partir de la géographie actuelle. Il y a 18 Ma, la plaque tectonique africaine est en connexion avec l’Eurasie, ce qui permet des échanges fauniques, marqués en particulier par la migration des ancêtres des éléphants en Eurasie. La forêt subtropicale humide est présente dans toutes les régions de la Méditerranée et, en Afrique, nous constatons une rupture de la forêt dense équatoriale entre l’ouest et l’est.
Forêt subtropicale humide
Forêt de climat tempéré frais Cartes modifiées d’après Retallack
Prairie
Désert
18 millions d’années
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L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
Il y a 13 Ma, des animaux forestiers vivaient en Europe de l’Ouest ainsi que des primates comme le dryopithèque, qui ressemble à un grand singe africain. Dans quel milieu vivait l’ouranopithèque (9 Ma) que vous avez découvert en Macédoine ? Ouranopithèque vivait dans un milieu plus ouvert. Pendant la première moitié du Miocène supérieur, il y a une persistance du climat subtropical humide, surtout à l’ouest, tandis que le climat devient plus sec et plus ouvert à l’est et au sud-est de l’Europe. Dans ces paysages plus ouverts de type savane vivaient, par exemple, cinq ou six espèces d’antilopes, trois ou quatre espèces de girafes. Mais tout cela a changé il y a 8 Ma. Les primates hominoïdes continentaux d’Europe et d’Asie min e u r e disparaissent. Toutefois un primate h o m i n o ï d e subsiste un peu plus longtemps, l’oréopithèque, découvert en Toscane. Nous pouvons le considérer comme un cas marginal dans la mesure où il vivait sur une île, cette région étant constituée à cette époque d’un grand archipel. En outre, quantité de gisements, en Espagne, en France, en Allemagne, en Yougoslavie, en Grèce, e n Iran ont livré un autre primate, le mésopithèque, qu’on ne trouve jamais en présence d’hominoïdes. Un événement majeur s’est produit, certainement un léger refroidissement. C’est l’époque où commence à se former la calotte polaire. Une variation d’un ou deux degrés en moyenne sur une année, cela peut bouleverser totalement le paysage. Ainsi, en Europe du sud-est et en Asie mineure, le paysage reste ouvert mais peuplé d’une
faune différente, tandis qu’à l’ouest apparaissent des antilopes et des girafes qui correspondent à un paysage moins boisé qu’auparavant. D’autre part, vers 5 Ma, la Méditerranée est en partie asséchée tandis que se met en place la ceinture des déserts que nous connaissons actuellement au nord de l’Afrique et en Asie. Il existe des voies de passage dans tous les sens entre l’Afrique et l’Eurasie mais le désert peut représenter une barrière ou un handicap pour certaines espèces. Nous ne savons pas pourquoi les hominoïdes, à l’exception des gibbons et des orangs-outans réfugiés dans la forêt dense, n’ont pas tenu le choc en Eurasie. Peut-être s’agit-il de formes qui se sont éteintes, c’est-à-dire de rameaux parallèles, ou bien de formes qui ont à nouveau migré en Afrique ou qui avaient conservé des proches cousins dans ce continent. s
Forêt dense équatoriale
Forêt tropicale avec des arbres à feuilles caduques, subissant l’alternance de saisons
Etendue herbeuse plus ou moins boisée, analogue à la savane
9 millions d’années
5 millions d’années L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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