jeunes créateurs
Les enfants du 9 art Portrait de trois jeunes auteurs de bande dessinée installés à Angoulême Par Astrid Deroost Photos Claude Pauquet
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sabelle Dethan, Mazan et Bruno Maïorana figurent parmi les quelque quatre-vingts auteurs de bande dessinée résidant à Angoulême et en Charente. Ils ont la trentaine, fréquentent l’atelier Sanzot (groupement d’artistes) et ont désormais une maison d’édition presque attitrée.
ISABELLE DETHAN «J’aime raconter des histoires et les mettre en images. La bande dessinée me permet de tirer toutes les ficelles.» Isabelle Dethan a 30 ans, une maîtrise de lettres modernes, un Capes de documentation et, depuis l’enfance, une passion pour le dessin. Pour elle, l’aventure BD commence tardivement. Encouragée par les amis d’Angoulême, l’étudiante bordelaise peaufine quelque temps son trait d’autodidacte, travaille ses perspectives puis cogite un projet. En 1992, elle décroche l’Alphart Avenir du festival et un éditeur. La même année, Isabelle Dethan quitte son premier poste au sein de l’Education nationale et se fait artiste. «J’ai toujours été très attirée par les livres. Quant à la bande dessinée,
j’y pensais comme d’autres filles rêvent de devenir actrices mais je n’y croyais pas.» Ses travaux universitaires sur la littérature médiévale et l’imaginaire d’alors nourrissent les deux premières séries : Mémoire de sable et Le Roi Cyclope. A raison d’un album par an, Isab e l l e Dethan invente, scénarise, color i e et vit au q u o t i d i e n le plaisir du dess i n . «Avant je p o r t a i s un regard classique sur la vie professionnelle. Je p e n s e désormais qu’il faut essayer de faire ce dont on a envie.» Après avoir exploré le registre du merveilleux, Isabelle Dethan livre Tante H e n r i e t t e ou l ’ é l og e de l’avarice, chronique familiale, réaliste et intimiste. L’ouvrage de petit format en noir et blanc lui a permis d’expérimenter le lavis sur papier machine. «Je change de technique en fonction de l’histoire. J’ai joué sur l’intensité des gris pour restituer des ambiances différentes.» P our l’avenir, nulle inquiétude. La jeune femme, qui pratique également l’illustration, a une idée d’histoire par seconde. Sa prochaine BD aura la structure du roman policier et transportera le lecteur dans la vie quotidienne de l’Egypte ancienne. Tante Henriette ou l’éloge de l’avarice, scénario, dessin, couleurs Isabelle Dethan. Delcourt, collection Encrage, en avant-première au festival d’Angoulême, sortie en mars. Chez le même éditeur, collection Terres de légendes, Mémoire de sable (La Tour du savoir, Cité-Morgane, Lune noire) et Le Roi Cyclope (Le Puits aux morts, Les sept frères, Griselda).
Ci-dessus : dessin d’Isabelle Dethan extrait de Tante Henriette ou l’éloge de l’avarice (Delcourt)
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MAZAN C l i n d’œil parmi d’autres. L’établissement Sanzot, l’un des plus fameux du 9e art, apparaît dans le nouvel album de Mazan Dans l’cochon tout est bon. Le héros longiligne y vit des aventures librement adaptées de la chronique du monde actuel. Un matériau intarissable pour l’auteur de 32 ans qui, au fil des œuvres, mêle c lassicisme et expressionnisme, et prône la remise en question permanente. «Je suis un boulimique de bande dessinée. J’en achète 100 à 200 par an et je lis tout : Tardi, Pratt, Cabanes, Breccia, Munoz, Sampayo... et la veine historique d’Angoulême.» C’est précisément la grande histoire qui met Mazan sur la voie du 9e art. Enfant du Périgord, il joue les archéologues, les dessinateurs d’imag es antiques, crée des petites BD et dévore Alix sur tout, Tintin ou Spiderman. Très vite, le goût prononcé du récit se mêle à celui du graphisme. P or té par l’environnement familial, le jeune homme arrive tout naturellement à Angoulême en 1984, patiente une année aux Beaux-Arts avant d’intégrer l’Atelier bande dessinée. Mazan se rappelle le groupe soudé formé par des étudiants venus de partout, l’émulation totale, cette impression de vivre «un peu comme dans un rêve». Lauréat en 1988 du prix Avenir du festival, l’artiste est publié en 1990 après plusieur s refus de sa part : «J’ai eu des propositions dès la deuxième année de l’Atelier BD mais je ne me sentais pas capable de faire un album de 46 pages.» Le premier tome d’une trilogie réaliste L’Hiver d’un monde fait de lui un auteur complet. Une photographie de Salgado, la chute du dictateur roumain, la médiatisation des conflits influencent son imaginaire. Il signe le scénario, les dessins et les couleurs du Grand Mal. Suivront Lumière
Ci-dessus : dessin de Mazan extrait de l’album Dans l’cochon tout est bon (Delcourt).
sur le front, Ville basse, des adaptations de contes et un opuscule humoristique Les Nains de jardin. «C’était un exercice de rapidité. Un défi lancé aux anciens d’Angoulême», souligne le créateur, sensible aux conseils de ses aînés et au regard de ses pairs. Dans l’immédiat, Mazan se consacre à des travaux d’illustrations. Mais son crayon d’auteur reste à portée de main, prêt à transformer l’actualité du monde en histoires et en couleurs originales. Dans l’cochon tout est bon, scénario, dessin, couleurs Mazan. Delcourt, collection Conquistador, disponible en janvier 2000. Chez le même éditeur, même collection, L’Hiver d’un monde (Le grand mal, Lumière sur le front, Ville Basse), Le vaillant petit tailleur et Apprendre à frissonner. Editions du Cycliste, Les Nains de jardin (deux volumes). L’Actualité Poitou-Charentes – N° 47
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Ci-dessous : dessins de Bruno Maïorana extraits de Garulfo, Preux et Prouesses (Delcourt)
BRUNO MAÏORANA Garulfo est la grenouille-héroïne de contes et racontars imaginés par Alain Ayroles. Dans cette histoire pleine d’humour, plantée dans un décor Renaissance, la métamorphose est un ressort aussi bondissant qu’un batracien. Faux princes et vraies princesses, ogres omnivores, petits poucets rebelles, sorcières moralisatrices et bêtes à mimiques humaines usent et abusent de notre propension à entrer dans la légende. Le trait de Bruno Maïorana épouse le ton féerique et trépidant du scénario. Le dessinateur, la grenouille et son double cynique vivent le cinquième épisode de leur aventure. E n f a n t d’Angoulême et du festival, Bruno Maïorana avait une volonté : marcher dans les pas des maîtres Franquin, Uderzo, Bilal, Druillet, Mœbius... Il a pourtant fallu à ce jeune homme de 33 ans force persévérance pour entrer dans le cercle du 9e art. Depuis la classe de première, et cette
décision vitale de concourir pour les Beaux-Arts et pour l’Atelier bande dessinée. Depuis ces années passées dans un studio d’animation : «C’était une étape peu glorieuse et pourtant le moyen de rester en contact avec les amis des Beaux-Arts.» Bruno Maïorana se rappelle un dessin dépersonnalisé, un imaginaire en sommeil et l’usure soudaine : «Dans les années 90, nous nous sommes tous mis à faire de la bande dessinée. C’est trois fois plus de travail et trois fois moins d’argent mais beaucoup plus valorisant pour nous.» Dès lors l’artiste, passionné d’histoire du Moyen Age et de la Renaissance, reprend l’encre et le cr ayon. S’impose la figure d’une illustration par jour. En 1993, Alain Ayroles, ancien des BeauxArts, lui soumet le scénario de Garulfo. Les quatre premiers albums se vendent à 80 000 exemplaires. Le savoureux succès n’efface ni la difficulté, ni la solitude de la tâche : «Un album, c’est une entreprise. Il faut gérer la documentation, la mise en scène, les décors, les détails. On se dévoile au public... Le passage de l’isolement de la créa tion à la publication de l’album – soumis à la critique – est assez effrayant.» La réussite ne gomme pas non plus une légère amertume face à une cité-mère peu nourricière : «Il y a à Angoulême un environnement amical. Entre auteurs, on se serre les coudes lorsque l’un d’entre nous traverse une période de doute. Mais la ville ne s’est pas suffisamment intéressée à la richesse qu’elle portait en son sein. Elle ne s’est jamais penchée sur les problèmes des jeunes auteurs.»L’ovation réservée à Garulfo laisse imaginer une suite très créative. Une nouvelle fiction est en gestation, aux mains du même duo. Bruno Maïorana risque donc de s’habituer à la fidélité des lecteurs, à la confiance de l’éditeur tout en souhaitant, au 9e art, une reconnaissance plus grande. Garulfo, Preux et Prouesses (après De mares en châteaux, De mal en pis, Le Prince aux deux visages et L’Ogre aux yeux de cristal), dessin Bruno Maïorana, scénario Alain Ayroles, couleurs Thierry Leprévost, éd. Delcourt, disponible en janvier 2000 (déjà publié en édition de luxe et paru en trois épisodes dans Bodoï).
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