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De l’emblème à Rabelais
De l’emblème à la fiction rabelaisienne, Marie-Luce Demonet, professeur de littérature française à l’Université de Poitiers, explique sa passion pour la littérature du XVIe siècle
Entretien Emmanuelle Daviet Photo Natacha Cormery
f esseur de littérature française à l’Université de Poitiers et en délégation au CNRS. Une édition en fac-dissimilé des Œuvres romanesques de François Rabelais vient également de paraître sous sa direction. L’Actualité – Quelle est votre définition de l’emblème ? Marie-Luce Demonet – C’est un signe disposé sur une page et composé de deux ou trois éléments : l’image, une devise et souvent un petit poème, une épigramme. L’emblème est un genre avant tout moral. Festina lente («hâte-toi lentement») est l’un des emblèmes les plus connus. L’image représente un dauphin qui enlace une ancre : le dauphin, c’est la rapidité, l’ancre, la lenteur. On représente donc visuellement les deux concepts de rapidité et de lenteur donnés par la devise. Certains emb lèmes sont des proverbes communs, d’autres sont plus savants. Souvent l’emblème est une petite scène, un peu énigmatique. Beaucoup d’emblèmes ont été extraits des Métamorphoses d’Ovide. Comment les auteurs ont-ils exploité cette source ? Dans L’Imagination poétique (1552), l’auteur l yonnais Barthélemy Aneau s’inspire de l’histoire du tonneau des Danaïdes des Métamorphoses d’Ovide. L’auteur, régent de collège, en fait une interprétation extrêmement morale et établit une comparaison hardie entre les tonneaux percés et les prostituées à fuir. Elles sont trouées comme des tonneaux et elles vous prennent tout votre argent. Voilà le type même de moralisation que l’on pouvait proposer, comme pour
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ntention morale, jeu entre personnes d’esprit, l’emblème a connu au XVIe siècle un immense succès à travers toute l’Europe. Le premier recueil d’André Alciat paraît en 1531 et amorce l’époque la plus inventive de ce genre littéraire dont l’âge d’or s’étend sur quatre décennies, 1530-1570. L’emblème en tant que signe constitue l’un des axes de recherches de Marie-Luce Demonet, pro-
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l’herma phrodite [ci-contre], figure du mariage. Plus une histoire ou un proverbe étaient connus, plus les auteurs pouvaient l’interpréter dans un sens particulier, exercer leur subtilité, montrer leur intelligence, tourner la difficulté. C’est une composante de l’esthétique maniériste. Quels sont les thèmes récurrents ? Barthélemy Aneau a regroupé des séries d’emblèmes où l’on retrouve les catégories éthiques de l’époque, mais en plus amusant, plus drôle et l’on espère que les jeunes gens seront déjà dans la droite ligne lorsqu’ils les déchiffreront. Les emblèmes étaient accessibles à un public assez large ; beaucoup de recueils ont été comparés ou traduits très tôt en langue vernaculaire. Pourquoi le XVIe siècle est-il si passionnant ? A cause de sa très grande diversité, sur le plan des savoirs, des bouleversements religieux et sociaux. Rabelais représente cet humanisme de la classe des petits notables de province qui ont pu profiter de l’extraordinaire explosion intellectuelle de l’époque.
dues. C’est un auteur encyclopédique, sans limite de discipline. Il y a encore des îlots de résistance dans l’interprétation de la réalité de son époque. Ceci n’empêche pas la lecture mais peut changer l’appréciation que l’on a de ses intentions. Pour Mallarmé, le problème est surtout linguistique. Chez Rabelais, même s’il y a des jeux de langage dans certains épisodes défiant les lois de la syntaxe, il s’agit d’un exercice de non-sens ou de sens différé, éclaté, proche de la fatrasie médiévale. Qu’est-ce qui vous touche dans l’œuvre de Rabelais ? Sa diversité et son invention linguistique remarquable et inégalée. L’œuvre de Rabelais a influencé James Joyce qui l’a beaucoup utilisé dans Finnegans Wake. Elle mélange de façon originale la fiction et l’encyclopédisme. C’est un univers romanesque, théâtral, où la philosophie est en-
«L’œuvre de Rabelais mélange de façon originale la fiction et l’encyclopédisme. C’est un univers romanesque, théâtral, où la philosophie est englobée par la fiction»
Après son enfance en Touraine, Rabelais passe au moins dix ans en Poitou où il fréquente les cercles de Ligugé et de Fontaine-le-Comte. A Poitiers, ce foisonnement intellectuel s’était concrétisé par la création de l’université en 1431 et par l’implantation de l’une des premières imprimeries de France. «L’œuvre de Rabelais est probablement la plus difficile de la littérature française. Mallarmé est aisé à côté», écrit Michel Butor. Partagezvous ce point de vue ? Il ne s’agit pas du même type de difficultés. Chez Rabelais, il existe une difficulté linguistique que l’on peut surmonter mais également et surtout une difficulté référentielle : on ne sait plus de quoi il parle. Beaucoup de références géographiques et historiques auxquelles il fait allusion sont per-
globée par la fiction. L’aspect satirique est important mais Rabelais n’est pas un pamphlétaire. Tout passe par l’intermédiaire de la fiction et de ces personnages que sont les géants. Ce procédé peut être agaçant car on aimerait savoir si la satire doit être prise au sérieux ou non. En même temps, Rabelais renvoie le lecteur à sa responsabilité d’interprétation.
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PUBLICATIONS DE MARIE-LUCE DEMONET
Les voix du signe. Nature et origine du langage à la Renaissance (14801580) , Paris, Champion-Slatkine, 1992. Electro-chronicques de Rabelais, CDRom. Sélection des textes et établissement des liens en hypertexte (avec E. Brunet). Révision des transcriptions d’après les originaux. Paris, éditions Les Temps qui Courent, 1995.
Édition des Œuvres romanesques de Rabelais, avec index sur CD-Rom, volume publié avec le concours de l’Université Blaise Pascal et du Centre national du livre, 1999. Édition de Montaigne et la question de l’homme , actes de la journée d’études du Centre d’histoire de la philosophie moderne, Paris, CNRS-V illejuif, Paris, Puf, 1999.
Dans un passage du prologue du Gargantua, Rabelais invite le lecteur à «rompre l’os et sucer la substantificque moelle». Dans quel sens p e u t - o n interpréter c e t t e «substantifique moelle» que le langage commun s’est largement réappropriée ? C’est d’abord une métaphore biblique. Selon les r abbins, lorsqu’on lisait la Bible il fallait comprendre que plusieurs sens étaient superposés : le sens historique, moral, allégorique et prophétique. Rabelais fait un rapprochement que l’on pouvait trouver scandaleux à l’époque entre son roman et la Bible. De même que pour l’Ecriture il ne faut pas se contenter du sens littéral, de même pour son roman il faut aller chercher un «plus haut sens». C’est également une métaphore de médecin. A l’époque, on pense que la moelle est faite de la même substance que le cerveau. C’est le lieu de l’âme, le lieu du sens, et ce qui véhicule l’intelligence. Quant à substance, c’est un mot très important en philosophie. La substance est ce qui est par soi, qui n’est pas accidentel. Cette expression que Rabelais vulgarise avec l’épisode de l’os à moelle est donc très riche. Elle met en rapport la médecine, la religion, la physiologie, la philosophie. Le problème est que Rabelais ne nous dit pas comment, et le lecteur est incité à la recherche. Ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement ce que l’on va trouver mais aussi ce que l’on cherc h e , ce que soi-même on comprend comme «plus haut sens». Rabelais se situe très loin du sens moral exprimé par la littérature emblématique. Pourquoi avoir choisi de publier les Œuvres romanesques de François Rabelais en facdissimilé ? Le fac-dissimilé cumule les avantages du facsimilé et des transcriptions modernes. Selon cette procédure d’édition informatisée, il reproduit les textes anciens lettre à lettre, virgule à virgule, dans leur présentation primitive. L’emploi des caractères modernes les rend parfaitement lisibles pour nos contemporains. La lect u r e est considérablement améliorée. La «dissimilation» (rétablissement de l’usage moderne des i/j et des u/v) permet l’automatisation du texte et la réalisation de l’index. Loin d’être un déguisement du texte original, cette version offre une image «vraisemblable» du texte romanesque de Rabelais. Sans appareil critique, ni notes, cette édition est à la fois la forme «papier» et l’amélioration de la forme électronique déjà disponible sur CD-Rom et sur Internet (http://lolita.unice.fr). s
Isabelle d’Angoulême
Quand Jean sans Terre, en visite chez les Lusignans, aperçoit Isabelle Taillefer, comtesse d’Angoulême, il est ébloui par sa grande beauté. Sans hésiter et sans tenir compte du fait qu’elle était promise à son hôte, Hugues IX de Lusignan, il l’enlève. Ils embarquent tous deux en 1200 pour l’Angleterre. Isabelle y est couronnée, reine à 14 ans ! La mort de son mari en 1216 décide de son retour en terre natale. Elle retrouve Hugues X, le fils de son ancien fiancé, qu’elle épouse. Le couple profite ensuite des rivalités entre Plantagenêts et Capétiens pour étendre son assise territoriale, son pouvoir politique et tenter de fonder une nouvelle principauté. Isabelle n’a jamais oublié qu’elle a été reine et aspire à traiter d’égal à égal avec les souverains. Après l’échec de leur politique expansionniste et leur défaite devant le roi Saint Louis, Isabelle se retire à Fontevraud où elle s’éteint en 1246. Son gisant y est placé aux côtés de ceux d’Aliénor, Henri II et Richard Cœur de Lion. Malgré sa destinée peu commune, Isabelle n’avait fait l’objet d’aucune biographie. Le colloque de novembre 1996, à Lusignan, organisé par l’association Les Lusignans et Mélusine devait combler ce manque. Aujourd’hui publiés, les actes du colloque regroupent les interventions de chercheurs et d’universitaires tels que Jacques Le Goff, Alain Erlande-Brandebourg, Robert Favreau ou Martin Aurell. Grâce à Isabelle, ils font revivre une page importante de l’histoire du Poitou et du comté d’Angoulême, et abordent quelques points cruciaux de la recherche en histoire médiévale. En premier lieu, le couple Hugues X-Isabelle illustre parfaitement une bonne utilisation du mariage et des liens vassaliques pour accroître leurs possessions territoriales. Politique qui s’est malgré tout soldée par un échec devant l’irrésistible ascension des Capétiens. Dans un second temps, étudier Isabelle d’Angoulême apporte évidemment un nouvel éclairage sur la condition féminine au XIIIe siècle. On découvre d’autres portraits de femmes comme Blanche de Castille et Marie de Montpellier. L’étude de monuments civils et religieux, pour beaucoup disparus, permet de mesurer la volonté de puissance des Lusignans. A noter, l’étude de l’abbaye de La Couronne à partir d’un plan inédit. Un ouvrage détaillé et de référence. Edité par Les Lusignans et Mélusine, Centre André-Léo, Place du Bail, 86600 Lusignan, 193 p., 200F.
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