épigra phie
Le déchiffrement du sens L’Université de Poitiers est le centre de l’épigraphie médiévale en France. Une recherche lancée en 1969 par Robert Favreau, archiviste paléographe, aujourd’hui directeur honoraire du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale Entretien Emmanuelle Daviet Photos Sébastien Laval et Ci-dessus : moule à hosties de Brigueil (Charente, e XIII siècle). Ces moules analogues à des gaufriers servent à fabriquer des hosties lorsque, à partir de l’époque carolingienne, elles sont faites avec du pain azyme, c’est-à-dire sans levain. CESCM
rente ans de recherches consacrées à l’épigraphie médiévale. Trois décennies au cours desquelles cette science, au confluent de multiples disciplines, a incroyablement progressé. A l’origine de cette vigueur, le centre d’épigraphie médiévale spécialement créé à Poitiers à la fin des années soixante est devenu une référence au plan international. Etat des lieux avec Robert Favreau, archiviste paléographe, directeur honoraire du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers.
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L’Actualité – C’est en 1843 qu’apparaît, pour désigner la discipline, le mot épigraphie. Quelle est sa définition ? Robert Favreau – Etymologiquement, l’épigraphie désigne la science de ce qui est écrit, sur une matière qui est ordinairement durable. Le plus souvent les inscriptions sont tracées sur la pierre, le marbre, le métal mais également sur le verre, la cire, les poteries, les os… L’épigraphie vise à porter à la connaissance du plus grand nombre et sans limitation de durée une information. L’objet de son étude est le contenu du message qu’elle transmet. Il peut s’agir d’un programme iconographique, d’une épitaphe, d’une liste de reliques, d’une dédicace, d’une sentence à l’entrée d’un monument, etc. Comment s’est élaborée cette discipline ? L’épigraphie est une science très récente. Les médiévistes ont à leur disposition un très grand nombre de documents écrits, chartes, diplômes, chroniques, et n’ont pas ressenti le besoin de s’appuyer sur les inscriptions de la même façon que les historiens de l’Antiquité qui, eux, pour l’Occident du moins, n’ont aucun document écrit et qui s’appuient essentiellement sur les inscriptions. Les médiévistes disposaient d’un matériau tel qu’ils n’ont pas vu l’inté-
rêt de le compléter par l’apport des sources épigraphiques. C’est à partir du XIXe siècle que les recueils systématiques ont commencé a être réalisés pour le Moyen Age. Lors la seconde moitié du XX e siècle une recension générale des inscriptions médiévales a été entreprise à l’échelle de pays entiers. Ce travail a été initié dans les pays de langue allemande, en Allemagne et en Autriche, où le recueil des inscriptions de l’Antiquité avait été remarquablement illustré par la publication du Corpus inscriptionum la tinarum. En 1933, Friedrich Panzer a entrepris la publication des inscriptions des deux pays pour le Moy en Age et le début des temps modernes. La guer re a interrompu l’entreprise, de nouveau amorcée en 1959. En France, l’épigraphie a débuté à Poitiers en 1969, à peu près au même moment en Suisse et deux ans plus tard en Pologne. Il y a donc eu concomitance de la recherche au niveau européen. L’épigraphie impose une approche technique qui requiert des connaissances extrêmement vastes. C’est exact. Il faut tenir compte de la nature du support, de l’emplacement, de la nature des textes, de l’écriture, de la langue, de ceux qui ont commandé ou inscrit le texte, du recours qu’ils ont eu aux emprunts, aux formulaires. L’épigraphie demande que l’on soit imprégné de la culture et de la spiritualité des gens de cette époque pour arriver à saisir leurs pensées et à retrouver leurs sources. A travers les textes, on isole divers éléments de la culture des auteurs : la connaissance de l’Antiquité, le recours fréquent à la Bible, à la liturgie, à l’hagiographie, à la patristique. Les inscriptions sont un moyen privilégié pour comprendre les programmes iconographiques et pénétrer la pensée de leurs responsables. Elles éclairent même sur la théologie de l’époq u e , la Trinité, la christologie, la mariologie, l’eucharistie… L’Actualité Poitou-Charentes – N° 47
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Chaque centre de recherche procède-t-il de manière identique pour mener ses travaux ? Comme partout ailleurs, nous opérons à Poitiers une recension systématique. Nous sommes cependant allés plus loin que les autres équipes car nous avons approfondi le commentaire des inscriptions en recherchant les sources bibliques, liturgiques, la vie des saints, les auteurs classiques, les auteurs chrétiens. Nous établissons également des instruments de recherche pour pouvoir mener ce travail au-delà d’un simple descriptif et d’un commentaire de l’écriture ou de la langue. Comment recense-t-on ? Tout ce qui concerne la France est centralisé à Poitiers. Nous effectuons d’abord une recension bibliographique de tout ce qui a été signalé ou déjà commenté à propos des inscriptions médiévales. Nous prenons contact avec les chercheurs de la région que nous allons étudier, nous nous déplaçons sur le terrain pour localiser, photographier et mesurer toutes les inscriptions. De retour à Poitiers, nous organisons les inscriptions avec le commentaire publié dans le Corpus des inscriptions de la France médiévale. Vingt ouvrages ont été édités de 1974 à 1999. A ce jour, nous avons accompli l’équivalent kilométrique de deux tours du monde en France à la recherche de ces inscriptions toujours dispersées, parfois très difficiles d’accès. Relever ces textes participe à une sauvegarde et facilite leur regroupement car ils sont extrêmement complexes à réunir pour un chercheur isolé. Observez-vous des différences notables entre les régions françaises ? Lorsque l’on procède à ce relevé, on s’aperçoit très vite qu’il y a des ressemblances tout à fait évidentes en France, département par département, mais aussi dans l’ensemble de l’Occident. Mais il existe également des différences surprenantes, très sensibles entre ce que l’on peut trouver comme types d’inscriptions en Poitou, en Périgord, en Bourgogne ou ailleurs. Par exemple, on rencontre dans le sud pyrénéen des inscriptions également présentes de l’autre côté des Pyrénées en Espagne et nulle part ailleurs, des formes de lettres spécifiques au Languedoc-Roussillon que l’on ne décèle pas au-delà de la Garonne. Hormis la forme des lettres, où résident les différences ? Dans les formulaires, dans la précocité ou non de l’emploi du français, dans la manière de dater. Beaucoup d’inscriptions anciennes n’ont pas de date, cependant à partir du XIIe siècle un grand nombre d’inscriptions sont datées, il suffit donc
de savoir comment est utilisée la datation dans les documents médiévaux. Ce qui, a priori, ne va pas de soi. En effet. Au Moyen Age, l’année ne commence pour ainsi dire jamais le 1er janvier. En France, elle débutera à partir de cette date en 1564 par un édit du roi. A l’époque médiévale, l’année commence par une date religieuse, soit Noël, soit le 25 mars, le début de l’incarnation c’est-à-dire l’Annonciation, neuf mois avant Noël, ou bien à Pâques, la grande fête religieuse au Moyen Age. Face à un document provenant d’une région où l’on date à partir du 25 mars, il faut savoir qu’entre le 1er janvier et le 24 mars, il est nécessaire de rajouter un an pour mettre en style moderne. Lorsqu’il s’agit d’une région où l’on date à partir de Pâques, c’est extrêmement compliqué car cette fête varie entre le 22 mars et le 25 avril. Il faut donc repérer l’année de la fête de Pâques à l’année donnée par le texte, et parfois il y a possibilité de deux dates différentes. Au Moyen Age, les inscriptions avaient pour fonction de communiquer des éléments d’information au public le plus large. Or à cette époque seuls les clercs avaient accès à la lecture et l’écriture. Oui. Il est évident que le texte des inscriptions les plus anciennes s’adresse aux clercs, un public en effet très restreint. Cependant on peut lire sur certaines inscriptions «Vous qui passez et lisez ces textes ou qui les lisez à d’autres», elles invitent donc ceux qui en étaient capables à transmettre le message autour d’eux. A partir du XIIIe, la culture s’est relativement répandue et l’on t r o u ve des inscriptions en langue vulgaire. D’autre part, les auteurs médiévaux, et en particulier le pape Grégoire Ier, insistent sur les peintures destinées à ceux qui ne savent pas lire. Ainsi, ils reconnaîtront un saint, une crucifixion, une annonciation… L’épigraphie apporte un complément de sens pour les iconographies savantes. Souvent, l’épigraphie est indispensable pour comprendre toute la portée du sens voulu par l’auteur du programme iconographique. En tant que chercheur, quels éléments vous permettent de qualifier un programme riche ? Prenons un exemple. Au centre du tympan d’une cathédrale espagnole en Aragon, à Jaca précisément, est représenté un chrisme, c’est-à-dire les deux premières lettres du mot Christ et de chaque côté les deux lions. Si l’on ne possède pas de culture médiévale ou de culture épigraphique, c’est tout ce que l’on peut admirer. Or des textes accompagnent les lions, le chrisme, ainsi que le bas
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Ci-contre : Robert Favreau au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (UMR- CNRS 6589) de l’Université de Poitiers. Le Corpus des inscriptions de la France médiévale est désormais sous la responsabilité de Jean Michaud. Parmi les nombreuses publications de Robert Favreau, citons Epigraphie médiévale (Brepols, 1997), et La Ville de Poitiers à la fin du Moyen Age. Une capitale régionale (Société des Antiquaires de l’Ouest, 2 t., 1978)
du tympan, et ils donnent le sens. Si l’on veut comprendre ce que les auteurs de ce tympan ont voulu signifier, les inscriptions sont nécessaires. En l’occurrence, quel est le sens ? L’inscription qui est au centre est très savante et cachée. Manifestement on a joué sur les lettres et les mots si bien qu’elle n’a pas été déchiffré pendant des siècles. J’ai trouvé la clef il y a trois ans. L’inscription dit que le mot chrisme se rapporte à la Trinité et à la paix. Il détaille la signification. Le chrisme est représenté comme une évocation tr initaire et comme l’évocation de la paix. A partir de l’interprétation chrétienne des bestiaires, le lion à gauche est une invitation à la miséricorde, à droite il s’agit du lion de la résurrection. L’inscription qui est à la base est une exhortation morale aux fidèles qui vont entrer dans l’église. C’est donc assez riche et compliqué. Peut-on suggérer d’autres possibilités d’interprétations pour une inscription particulièrement compliquée ?
Derrièr e l’interprétation que je livre ici il existe un texte du Xe siècle d’un évêque de Verceil en Italie qui présente exactement ce que l’inscription donnera un siècle et demi plus tard. Au début du vingtième ouvrage du Corpus, v o u s mentionnez saint Bernard citant l’Ecclésiastique : «Quand un homme sera à la fin de ses recherches, il trouvera qu’il ne fait que commencer.» Cette mention n’est pas gratuite. Comment vous la réappropriez-vous ? Au fur et à mesure que l’on fait une recherche, on s’enrichit, on progresse, on va plus loin dans ce qu’on peut donner à propos de la discipline que l’on étudie. Cependant tout historien sait très bien qu’il a encore beaucoup de choses à découvrir et qu’il n’épuisera jamais tout ce que l’on peut savoir. On transmet donc des connaissances renouvelées que d’autres après nous renouvelleront. Ce propos est quelque peu excessif dans sa formulation mais signifie que l’on n’est jamais au bout d’une recherche. s L’Actualité Poitou-Charentes – N° 47
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