saveurs
Devinettes poitevines ?
Le scofa
Si le fonctionnalisme affecte d’abord l’art, l’architecture, il n’épargne pas la langue. Là encore la beauté apparaît comme un ornement inutile, encombrant, qui doit laisser la place à des moyens d’écriture plus économiques. On pense, bien sûr, au modernisme dans sa version novlangue, à ces dictatures qui ne furent pas seulement, hélas, de science-fiction. On pense aussi et surtout à ces sigles qui fleurirent partout dans le paysage des années soixante, à ces ZUP dont peu d’habitants aujourd’hui se souviennent qu’elles furent des Zones à Urbaniser en Priorité (il fallait faire vite, on était en plein baby-boom), autrement dit qu’elles étaient, à l’origine, des acronymes. Des acronymes, on en voit beaucoup, et sans radar. Ici c’est un ovni, là c’est le sida. Ils envahissent notre univers, hantent nos nuits. Il arrive également qu’on en mange, et c’est sans le savoir. Comme d’autres font de la prose. Ceux-là, quand vous leur proposez du scofa, vous répondent en latin de cuisine ou turc de comédie. Ils se montrent fort déçus si vous leur expliquez que cette pâtisserie – ce nom – n’a rien d’exotique, que c’est un sigle, prononcé comme un mot, un mot formé d’initiales, des initiales de Sucre, Caramel, Œufs, Farine, Amandes. Il n’est donc pas nécessaire de se déguiser en mamamouchi. Il suffit d’aller à Niort. Autrefois, «aller à Niort», cela voulait dire «nier», «refuser». Aujourd’hui, c’est le contraire que cela signifie. C’est acquiescer, adhérer à la beauté du monde, dire oui à ses séductions. C’est aller chercher son plaisir – suprême raffinement – chez les Carmélites. Ou dans quelque pâtisserie proche. Là, on vous vendra de ces acronymes qui vous feront vite oublier la prose dont ils sont pétris et goûter d’infinis plaisirs. Des délices qui vous seront tout un jardin. Le paradis sur terre. L’éternité, l’espace d’un dessert. Le scofa est un poème figuré, une belle image, capable de convertir les plus rétifs. Si elle vous détourne de la route, c’est de celle, toute droite, que trace le progrès. Avec le scofa, en effet, on s’écarte, on va à rebours, de la contingence vers l’éternité. On voyage en extase. On touche à la perfection. On aborde une île qui est la félicité même. La «sphère infinie» des mystiques. Contrairement à ceux que fabrique la modernité, cet acronyme vous conduit de la prose à la poésie. C’est donc un faux acronyme. Un vrai mot. Vous voulez le croire. L’épeler. Couper le scofa. Le découper en syll a b e s , en lettres. Lire chaque lettre comme une initiale. Le début d’un mot, d’une phrase, d’une histoire. Une histoire racontée, et qui vous échappe. Alors vous faites avec ce mot ce qu’ont fait Varron, Isidore de Séville, avec ceux du latin : des étymologies remotivantes. Vous voulez voir dans ce scofa un mot-valise, un message crypté. Un sens accessible au seul initié. En attendant, le mystère reste entier. Et vous vous contenterez d’imaginer le gâteau écrit ainsi : S.C.O.F.A. Avec les points, on est assez près de la simple abréviation. Supprimez-les, vous avez un mot, scofa, tout un livre. Car il y a des pages, qui sont de pâte meringuée. Entre les pages, de la crème au beurre. Des amandes hachées, grillées. Cela comme une invitation à suivre l’injonction biblique, à manger le livre. Denis Montebello
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 47
Marc Deneyer
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