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Topographie
d’une enfance
Bernard Ruhaud a écrit son premier livre pour rendre hommage à sa mère qu’il a perdue très jeune. Il raconte son enfance à Nanterre dans un quartier aujourd’hui disparu
Entretien Emmanuelle Daviet Photos Franck Gérard
50 ans, Bernard Ruhaud publie son premier livre. Avec une pudeur subtile, La première vie raconte son enfance à Nanterre, territoire de toutes les disparitions. La mère aimante, les bidonvilles, la banlieue rouge, la guerre d’Algérie, le père communiste. Tous retenus par les lignes d’un texte grave et limpide, publié chez Stock. Bernard Ruhaud est éducateur spécialisé au Conseil général de la Charente-Maritime et vit à La Rochelle. Confessions d’un homme en paix avec son enfance.
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ima ges. Par exemple, lors du départ pour la ratonnade du 17 octobre 1961, ce qui me frappe n’est ni l’heure ni la pluie. Ce qui me frappe, c’est que ces hommes sont endimanchés. Cela me bouleverse. C’est donc un travail d’émotion. Deuxième aspect, ce qui est intéressant dans l’écriture n’est pas la singularité du sujet ou du héros mais plutôt de permettre au lecteur de dégager des images. L’auteur construit l’émotion du lecteur et le décor dans lequel le lecteur place le héros et les personnages. C’est ça qui me paraît important. Comment avez-vous recomposé vos souvenirs ? J’ai souhaité rester extrêmement pudique pour ne pas entacher la mémoire de ces gens et de cette histoire. Il ne s’agissait pas de m’étaler, de parler de moi. Il s’agissait de rendre intact et le plus vrai possible des émotions. Je n’ai pas trahi ce dont je me souviens. Je ne sais pas si j’ai été totalement fidèle à la réalité. Je pense avoir déformé les distances, je m’en suis aperçu après coup. J’ai agr andi comme tout enfant. Le corps de l’enfant s’approprie les rues par la marche. La topographie de votre quartier est précise, envahissante, quasi vampirisante, comme pour noyer un trop-plein d’émotion, notamment lors de l’évocation de la mort de votre mère. Pourquoi ce choix d’une topographie omniprésente ? P arce que c’est le concret. Je développe le concret et je colle les émotions. C’est ainsi que se f ait l’image. La topographie a été le fil conducteur, dès la première phrase : «Les rues de mon
L’Actualité – Quelle était votre intention première lorsque vous avez écrit ce texte ? Bernard Ruhaud – A propos de l’écriture, François Bon indique dans Parking qu’il ne s’agit pas d’être témoin ou porte-parole mais de travailler la parcelle sur laquelle on a été mis pour en dégager des images qui s’y sont déposées. Je me suis dit c’était ainsi qu’il fallait que je prenne mon récit. J’ignorais que cela allait devenir un livre, ni même que j’aurais à faire avec François Bon. Mon intention était d’évoquer pour mes enfants ce quartier disparu et leurs grands-parents qu’ils n’ont jamais connus. Leur rendre une dimension humaine et historique. Une fois le texte achevé, j’ai demandé à François Bon l’adresse de l’association pour l’autobiographie, par politesse je lui ai joint un exemplaire. Il m’a écrit qu’il était dommage de garder cela pour moi, qu’il ne fallait pas hésiter à l’envoyer à un éditeur. Pourquoi vous défendez-vous du caractère autobiographique de La première vie ? Pour deux raisons : je ne suis pas témoin, ce n’est pas un travail d’historien. Je ne dégage que des
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quartier forment une fourche à trois branches.» Le lendemain, j’avais le plan du livre et la dernière phrase. C’est là que l’autre ambition inconsciente du récit s’est révélée : rendre hommage à ma mère que j’ai perdue très jeune. Je voulais lui parler donc terminer en m’adressant à elle. C’est d’ailleurs le seul moment de fiction. Tout le puzzle du livre conduit à cet endroit précis de la cuisine où elle s’effondre le 2 avril 1957. Tout comme la topographie, les jeux et les chants sont également très présents. Au moment où elle meurt, les grands jouent aux g endarmes et aux voleurs dans la cour. Si le récit n’était pas ponctué de scènes d’enfance plaisantes, ce serait insupportable. L’évocation de ce quartier de Nanterre laisse l’impression d’un univers fantomatique. Il ne reste pas d’images de ce quartier à part celles des bidonvilles. Personne n’a fait de repor tage photo. Doisneau est passé à côté. A ma c o n n a i s s a n c e , seul Maurice Pialat a rendu compte de ce quartier dans un court-métrage
intitulé L’amour existe. Il n’y a plus de bidonville, tant mieux, mais c’est encore plus sinistre. Dans le bidonville, il y a de la vie, des enfants, de la musique. Il y a du malheur et du bonheur.
«Ce qui est pire que la disparition, c’est la non-existence»
Bernard Ruhaud à La Rochelle.
Dans ces endroits sordides, la vie est fascinante. Je pense à l’accordéon de mon frère qui inondait la rue. Je pense à ces fêtes, à une image inconnue de la guerre d’Algérie : lorsque les militants du PC sont invités à manger le couscous dans le bidonville lors de l’indépendance. C’est un souvenir étonnant. J’évoque des gens qui ont habité pleinement dans le XXe siècle. Ce qui est pire que la disparition, c’est la nonexistence. L’effet de l’écriture, c’est d’élargir nos possibilités d’exploration du réel, des territoires de pensées dans lesquels on n’est jamais allé. On élargit l’expression de la pensée et dans cette pensée il y a aussi la mémoire.
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Votre amertume vis-à-vis du parti communiste est perceptible dans ce livre. Ce n’est pas un livre anti-communiste, ni un livre politique. J’ai deux coups de griffe assez vifs contre le PCF parce qu’il a trahi mon idéal et celui des miens. Je ne pouvais donc pas parler d’eux et de mon engagement passé en laissant croire que j’étais toujours inscrit au sein de ce parti. Cependant, je me sens proche de ces gens. A mon avis, ils ont été trompés plus qu’ils ne se sont trompés. La génération de mon père, qui suit la surexploitation du XIXe et la guerre 14-18, avait raison de vouloir changer le monde. Aujourd’hui encore, je pense qu’il reste à changer.
«Je ne suis pas nostalgique de ce passé car c’est un passé de misère. Pour écrire, il m’a fallu être libéré des peurs, des hontes de l’enfance et peut-être aussi de cette blessure faite à mon père lorsque j’ai fugué»
tiers ; là où mon père a caché sa famille pendant la guerre. Je suppose qu’il a rencontré ma mère à cette époque, dans ce bourg. Ma mère est née à Châtellerault en 1918. Une grande partie de mes origines et de cette histoire se tient dans le Poitou. Après la mort de ma mère, j’ai passé quelques jours à Poitiers. Je me souviens du jardin des plantes et de l’uniforme de gardien que portait mon oncle. Il habitait dans le quartier de Bel Air et m’avait emmené sur la grande passerelle dominant la gare pour regarder les trains. Cela me plaisait beaucoup. Je voulais rester vivre avec cet oncle, ne plus retourner à Nanterre. J’avais dix ans. Ce désir l’avait mis dans l’embarras et blessé mon père. A présent, je vis dans cette région. Je suis arr ivé à La Rochelle avec ma famille, un peu par hasard, en 1985. Je ne pensais pas y rester. Mais la région est douce et belle, comme les villes et les paysages qui la forment. Le climat est bon et l’activité culturelle intense. Beaucoup d’amis m’envient d’habiter la ville du festival international du film. J’ai de la chance d’être né à Nanterre et de vivre ici, je plains ceux qui doivent faire l’inverse. P eut-être suis-je revenu vivre à la place de mes parents dans une région d’où l’on ne devrait jamais partir ! Qu’est -ce que l’écriture de ce texte vous a révélé ? Je me suis aperçu que j’avais peut-être noirci mon enfance. Elle m’apparaît plus douce après l’avoir écrite qu’avant. J’avais peut-être cristallisé, exagéré les effets de la mort de ma mère qui, après coup, a été pour moi une tragédie. En écrivant, j’ai constaté que jusqu’à sa mort j’ai eu une enfance très heureuse malgré la misère, malgré l’horreur de la guerre d’Algérie et des bidonvilles qui nous entouraient. Je ne suis pas nostalgique de ce passé car c’est un passé de misère. Pour écrire, il m’a fallu être libéré des peurs, des hontes de l’enfance et peut-être aussi de cette blessure faite à mon père lorsque j’ai fugué.
Récemment, j’ai reçu une lettre du médecin de mon père. Il me dit, en des termes qui me touchent beaucoup, qu’il partage mon point de vue au sujet du PCF. Il envie presque ceux que la mort a empêché de voir ce qu’est devenu ce dont ils avaient rêvé. Cette formule est terrible mais tellement vraie. Dans La première vie vous citez Poitiers et ses alentours. Quels sont vos liens avec cette région ? Avant d’être concierges à Paris, mes grands-parents maternels étaient métayers non loin de Poi-
Après cette première vie, pourra-t-on lire la seconde ? Je ne sais pas si je continuerai à écrire. Je ne me considère pas comme écrivain, je me considère comme l’auteur de ce livre dont je suis très heureux. P our moi, l’écrivain est celui qui réussit à être authentique avec la fiction, or moi je suis authentique avec du réel. L’écrivain est celui qui réussit à construire entièrement ce qui va lui permettre d’exprimer les émotions des autres à travers les siennes, ou grâce aux siennes. s
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