colloque
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xtir pé de nos vagues souvenirs de collégiens, Renart est celui qui vole des anguilles, qui persuade le loup de tremper sa queue dans un lac gelé, etc. C’est le rusé de la fable. Il faut lire les textes in extenso pour y découvrir un personnage complexe qui, tour à tour, enjôle et défie le roi, la cour, l’Eglise et les femelles, qu’il possède sans vergogne. Le Roman de Renart, un des premiers grands textes écrits en français, demeure une inépuisable source d’enseignement et de recherche, et ce, dans le monde entier. Cet été à Poitiers, une centaine de chercheurs venus d’Europe, du Japon, d’Amérique et d’Afrique participaient au 13e colloque d e la Société renardienne (soutenu par Com’science) sur le thème «Epopée animale, fable, fabliau», société savante présidée depuis 1987 par Gabriel Bianciotto, le directeur du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers.
Renart
Engigneuz est, et s’il n’est forz Sun senz valoit un grant esforz *
Tonique, truculent, féroce, le Roman de Renart est à (re)lire sans plus attendre. Introduction avec Gabriel Bianciotto, président de la Société internationale renardienne
Entretien Carlos Herrera Peinture Monique Tello
L’Actualité – Comment le Roman de Renart at-il été écrit ? Gabriel Bianciotto – Le titre est un peu trompeur car le mot «roman» signifiait alors «écrit en langue romane», c’est-à-dire en langue vernaculaire et non en latin. Ce n’est donc pas un roman, comme nous l’entendons aujourd’hui, mais une série de récits sans continuité linéaire et écrits par des auteurs différents. Les premières séries – que l’on appelle branches depuis le XIXe siècle – ont été écrites probablement vers les années 11701175 et les dernières au XIVe siècle. Dans ces textes tardifs, le concept fondamental du Roman de Renart a subi de profondes transformations puisque la relation ambiguë entre animalité et anthropomor phisme a été estompée au profit de celuici : le personnage de Renart sert, en fait, de couv e r t u r e pour écrire des ouvrages satiriques, d’ailleurs écrits comme des romans.
Selon les familles de manuscrits, constituées par des compilateurs, le nombre des branches varie de 18 à 26. Presque tous les auteurs nous sont inconnus, comme souvent au Moyen Age, hormis Pierre de Saint-Cloud (II, Va), le Prêtre de la Croix-enBrie (IX) et Richard de Lison (XII), dont nous ne connaissons guère que le nom. Parmi ces anonymes, il y a des jongleurs mais aussi des clercs car cette littérature est imprégnée de pensée cléricale, de formules, de connaissances et de systèmes d’écriture propres aux clercs. Chacun a voulu développer une aventure de Renart sur le modèle des cycles épiques. Quand un cycle se constitue, l’auteur de la première mise en forme utilise un épisode central de l’histoire, montre son héros du temps de sa gloire, au sommet de ses capacités. Puis des épigones vont raconter la suite, c’est-àdire son enfance, son entrée au monastère, la mort du héros… jusqu’à constituer une geste complète. Quelles sont les sources du Roman de Renart ? Le problème des sources est extrêmement complexe. Des ouvrages antérieurs racontent des histoires très proches, par exemple l’Ecbasis captivi (Xe siècle), épopée animale où le renard n’est pas un personnage central mais qui évoque déjà son
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conflit avec le loup, et surtout Ysengrimus (début XIIe siècle) où l’on trouve déjà une rivalité entre le loup Ysengrin et le renard. Néanmoins, la mise en forme définitive du Roman de Renart semble bien s’être faite en français. Il n’y a pas de modèle qui ait été traduit ou imité. Certains auteurs renvoient à des livres latins, mais nous savons qu’au Moyen Age il était courant de démentir l’originalité pour invoquer l’imitation d’un grand modèle. Au contraire, quelque chose s’invente ici, au point que le personnage de Renart va créer le prototype du renard. A cette époque, c’est un nom propre, d’origine germanique (Reinhart), mais il devient suffisamment banal dans la tradition populaire pour très tôt remplacer le goupil, mot d’origine latine qui survivra jusqu’à La Fontaine, et seulement comme archaïsme. Dès le XIVe siècle, le mot renart est établi mais le Roman est oublié en France pour ne réapparaître qu’au XIXe siècle, grâce, en particulier, à une adaptation – expurgée ! – pour la jeunesse, souvent rééditée, due à Paulin Paris, et à une première édition en 4 volumes par Méon (1828). En revanche, dans la tradition germanique et néerlandaise, les histoires de Renart sont très vite adaptées, considérablement développées, et, par exemple à la suite des frères Grimm et de Goethe, de nombreuses éditions seront publiées à partir du XVIIIe siècle en Allemagne. La verdeur des propos de Renart dénote un cousinage avec les fabliaux. Ces formes ont-elles une place à part dans la littérature du Moyen Age ? Les différences de styles ont longtemps été assimilées à des différences de catégories sociales parmi les lectures. Jusque vers 1950 encore, on distinguait la littérature aristocratique, c’est-à-dire le roman courtois et la lyrique courtoise, destinée aux nobles, et la littérature de style bas pour les bourgeois et les vilains (les paysans). Cette classif ication a été revue. En effet, souvent un même manuscrit contient à la fois des œuvres dites aristocratiques, des contes dévots, des récits moraux, et de la littérature comique, ou de bas niveau stylistique, comme les fabliaux ou le Roman de Renart. En outre, les ouvrages satiriques ou comiques établissent une intertextualité avec des romans courtois, avec l’épopée, etc. Donc, les auteurs des fabliaux et du Roman de Renart connaissaient parfaitement ces ouvrages, étaient capables de les citer, de les parodier ou d’en imiter le style. Il ne s’agit pas d’une différence de public, de réception des œuvres, mais d’une différence entre des œuvres de style élevé et de style bas. Dans l’épisode de Renart jongleur, celui-ci se dit capable de réciter aussi bien des romans de la Table ronde que des fabliaux.
Le langage érotique n’est-il pas plus cru dans le Roman de Renart que les fabliaux ? Dans quantité de fabliaux, l’érotisme est poussé très loin – parfois même à l’excès comme chez Gautier Le Leu. Les choses du sexe sont décrites aussi bien avec des mots très crus que par des métaphores. D a n s un fabliau très bien écrit, Constant du Hamel, une femme de paysan se venge de trois puissants personnages, prévost, prêtre et forestier, qui ont voulu la contraindre à leur accorder ses faveurs. Elle les fait se cacher dans un tonneau, d’où ils peuvent voir par la bonde, et elle organise sous leurs yeux le viol de leurs femmes respectives par son mari ! Ces choses assez crues ne sont pas dites de façon plus brutale dans le Roman de Renart que dans les fabliaux. Le Moyen Age ne connaît pas ce tabou sur le vocabulaire sexuel qui est apparu par la suite. Quant à la satire politique et anticléricale ? La satire royale paraît plus ou moins forte selon les branches. Tantôt le lion Noble semble favorable à Renart, tantôt il est inconstant, faible, cupide, incapable. On y voit parfois la critique de Louis VII. En outre, tous les récits évoquent l’atmosphère détestable de la cour, où les grands barons ne cessent de s’affronter. C’est une époque où les seigneurs peuvent encore mener des guerres privées entre eux (qui seront interdites au XIIIe siècle). Des enlèvements d’épouses et des adultères dans les milieux seigneuriaux ont existé. Donc, il est possible que des problèmes de possession sexuelle aient été à l’origine de guerres privées – comme c’est le cas entre Renart et Ysengrin. Mais il y a surtout cette ambition démesurée d’être à la cour le mieux placé auprès du roi, pour le flatter, avoir son oreille et se plaindre à lui dès la moindre querelle avec un autre baron. Cette vision crue et amusante qu’offre le Roman de Renart nous montre la dissolution de la cour royale. Quant à la satire anticléricale, elle est aussi variable selon les branches, mais cette irrévérence n’est pas nécessairement hérétique. De même que dans les fabliaux, le perdant est le plus souvent le prêtre ou le moine. Qu’est-ce qui vous séduit chez Renart ? Renart est habile à manier les mots. La plupart de ses ruses sont fondées sur une persuasion par la parole – comme sait le faire Raymond Devos. Par son habileté à parler et à nous convaincre, Devos est, d’une certaine façon, l’héritier du goupil ! D’autant que son nom signifie «le renard» en flamand. s
ÉDITIONS
Le Roman de Renart compte quatre éditions savantes, la première datant du XIXe siècle (par Ernest Martin). Gabriel Bianciotto juge souvent peu fiable celle de Mario Roques, toujours disponible dans les Classiques du Moyen Age, et se réfère plutôt à celle de ses amis japonais (et anciens élèves lorsqu’il était l’assistant de RobertLéon Wagner à la Sorbonne), N. Fukumoto, N. Harano et S. Suzuki. Hélas, cette édition FranceTosho (1983-1985) est presque introuvable en France. Armand Strübel a dirigé l’édition de la Pléiade (1998), qui présente l’avantage de réunir, avec un établissement du texte très fiable et d’excellentes traductions, les principaux récits en anciens français et leurs adaptations européennes ; mais la présentation de l’ouvrage donne la priorité à la traduction sur le texte original, composé en un caractère microscopique. En livre de poche, citons celles de Jean Subrenat et Micheline de Combarieu (10/18, 1981) et de Jean Dufournet et Andrée Méline (GFFlammarion, 1985), toutes deux de très bonne qualité. La présentation juxtalinéaire du texte original et de la traduction permet une lecture facile et précise.
* Renart est rusé : s’il n’est pas robuste, son intelligence vaut bien une grande force
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