bande dessinée
Des images qui content Le récit en images est une écriture particulière. Point de vue de Thierry Groensteen, directeur du Musée de la bande dessinée d’Angoulême Entretien Astrid Deroost Photo Claude Pauquet
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hierry Groensteen, directeur du Musée de la bande dessinée sis à Angoulême, est l’auteur de nombreux ouvrages ou articles sur le neuvième art et supervise la revue du même nom1. Sa plume y décortique les plaisirs et les ressorts du récit graphique. Pour ce compatriote d’Hergé, la bande dessinée est une écriture en images fixes, liées les unes aux autres par un projet narratif. «Muette» ou «parlante», elle est une discipline à part entière que chaque auteur signe de son trait.
Quelle est la particularité de cette écriture ? La spécificité de la bande dessinée n’est pas de mêler textes et images. La bande dessinée est l’art du récit en images dessinées fixes, arrêtées. Son langage est forcément discontinu dans la mesure où on prélève des instants choisis. Ces moments, ces états successifs ne sont pas seulement donnés à lire l’un après l’autre mais aussi à voir en m ê m e temps. C’est ce qu’on appelle le « m u l t i c a d r e » . Il faut différentes séquences corrélées, animées par un projet narratif.
L’Actualité Poitou-Charentes – Quel sens donnez-vous au mot écriture dans la BD ? Thierry Groensteen – Il y a quelque chose de l’ordre de la signature qui transparaît dans chaque dessin... Rien n’interdit d’utiliser le mot écriture dans le sens d’un langage propre à la bande dessinée qui repose sur un certain nombre de mécanismes dont la somme est spécifique. L écri’ ture n’est pas forcément narrative, mais la pente naturelle de la BD est de raconter des histoires et qui dit narration dit forcément usage d’une écriture : l’emploi d’un langage, de cadres, d’une grammaire donnés et une manière de les utiliser, différente pour chaque auteur.
La succession d’images fixes organisées en récit, avec ou sans texte, est donc l’essence de la bande dessinée ? La bande dessinée met en scène des personnages, des actions comme dans tout récit. Les personnages peuvent voyager, rêver, se combattre, s’aimer, faire toutes sortes de choses. Il y a une activité propre à l’être humain, c’est le fait de parler. Le dessin peut tout traduire sauf la parole. Pour restituer cet aspect de l’agir humain, l’auteur ne peut que citer les personnages. La bulle est une citation. L’image donne énormément d’informations sur le personnage, mais la bulle-citation est un autre langage, un corps étranger qu’on
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accueille dans l’image. Cette dissociation est présente au cinéma, entre la bande-son et l’image. La bande dessinée permet de traduire en mouvements des images qui ne bougent pas et de faire parler des personnes qui ne parlent pas. Vos travaux montrent la permanence et le renouveau de la BD muette depuis Wilhelm B u s c h à Moebius en passant par Caran d’Ache. Aujourd’hui la BD muette est surtout le fait de jeunes auteurs complets. Ils se revendiquent comme dessinateurs, ont envie de casser un certain académisme et de revenir aux sources. Ce genre ne fait guère débat mais il existe une querelle de définition de la bande dessinée. Pour ma part, je me refuse à en donner une, elles sont le plus souvent partiales ou historiques... Il n’y a pas de définition qui convienne. Dire : «Il faut que ce soit dessiné» pose problème si je pense à Jean Teulé qui, dans les années 70, associait différentes techniques. Je préfère parler d’usages minoritaires et majoritaires. Le seul critère est qu’il y ait plusieurs images solidaires, je n’élargis pas au dessin unique. Il existe une écriture textuelle à l’intérieur de l’écriture graphique que vous appelez dialogues, inscriptions verbales...
Achille Talon (Greg) a une langue qui lui est propre. Hergé était un énorme écrivain mais très discret. On relevait surtout les idiolectes de ses personnages. Le génie de la langue d’Hergé est dans la pertinence du choix des mots. Ainsi, par exemple, dans Les Bijoux de la Castafiore, une bohémienne prédit au capitaine Haddock que les bijoux vont s’envoler et l’on découvre, cinquante pages plus loin, qu’une pie les a volés, qu’ils se sont littéralement envolés. La construction du récit, le découpage, semblent tellement évidents à la lecture... A posteriori, oui. Mais j’ai enseigné à l’Ecole supérieure de l’image et je devais parfois expliquer aux étudiants que ce qu’ils faisaient ne fonctionnait pas. Ils avaient pourtant l’impression de dessiner l’histoire qu’ils avaient imaginée. C’est une technique. Il faut faire beaucoup de pages et se tromper. Les codes s’apprennent dans les écoles (valeur relative d’un gros plan, ordre des bulles...) et par imprégnation. Les gens qui ont lu beaucoup de bandes dessinées ont développé un instinct du médium. Mais il n’y a pas de code universel. On n’utilise pas les mêmes paramètres, le même rythme selon que l’on veut faire une bande dessinée à la Moebius, à la Bretécher, à la Franquin ou à la japonaise. Les livres qui donnent des conseils sont souvent dog-
«Une vache qui regarde passer un train» par Caran d’Ache, 1893. «Les sept premières images sont presque rigoureusement identiques : l’attention se concentre sur le déplacement latéral du regard de la vache, tandis qu’à l’arrière-plan un laboureur prolonge un sillon de quelques mètres, matérialisant par là, avec une précision suffisante, le passage du temps. Dans le dernier dessin, la vache se détourne (du train, mais aussi du lecteur) pour brouter, nous signifiant ainsi notre congé», note Thierry Groensteen dans 9e art.
Ce qui caractérise l’écriture textuelle dans la bande dessinée, c’est son ambiguïté. On ne sait jamais si elle relève de l’oral ou de l’écrit. On devrait pouvoir représenter la langue orale comme elle est parlée dans la vie, mais ce serait insupportable. Le dessinateur et scénariste Will Eisner2 donne une version figée de cette écriture textuelle : économique, dépourvue de style... Il y a plusieurs façons de restituer la langue orale. Daniel Goossens la caricature, Jean-Claude Forest était extrêmement littéraire y compris dans sa ponctuation. Gotlib a un style très marqué,
matiques, le fait d’auteurs qui donnent leur point de vue et oublient d’ouvrir tout le champ des possibles. Le découpage est-il le ressort-clé du 9e art ? On ne peut pas isoler le découpage d’autres paramètres comme la mise en page, la mise en couleurs, etc. Quand on parle de bande dessinée on a tendance à isoler les composants, à développer une approche sémiologique mais on ne dit rien du dessin, on le met entre parenthèses. Or chaque dessin est unique, signé, et c’est une dimension essentielle. Un dessin de Tardi fait par Margerin donnerait tout autre chose. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 46
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Le dessin n’est pas regardé comme le serait un dessin d’art. Certains auteurs de bande dessinée (François Schuiten, Paul Cuvelier, André Juillard...) se réclament de la tradition du dessin d’art et tentent de la prolonger. Mais le dessin d’art est une œuvre d’observation d’après modèle ou sur motif. Il est aussi illustration. Le dessin de bande dessinée une œuvre d’imagination, de narration mise au service d’un scénario qui lui préexiste. Face à cette double spécificité du dessin de bande dessinée, les critiques d’art sont désarmés. Et cela n’aurait pas de sens de comparer Ingres à un dessinateur de BD. Il n’y a que la BD qui se focalise sur le récit et expose le lecteur à une histoire. Doit-on apprendre à lire la bande dessinée ? L’enfant qui lit des bandes dessinées destinées à son âge entre de plain-pied dans la lecture. Il n’a pas encore intégré la domination du langage verbal, langage dont l’école est le représentant. Il comprend très bien que le sens est dans l’image. Les adultes ne dessinent plus... Certains se cassent le nez parce qu’ils abordent la BD avec un parti pris littéraire. Mais le vrai lecteur de BD ne se pose pas de questions, autrement il ne lit plus. Que pensez-vous de l’association multimédiabande dessinée ? J’ai consulté des CD-Rom qui m’ont paru intéressants (L’Amerzone de Sokal, Blake et Mortimer...) mais je n’ai pas retrouvé le plaisir de la bande dessinée. On lui ajoute des choses dont elle serait privée : du son, des manipulations, des mouvements qui ralentissent le rythme de lecture. Je suis perplexe. La BD a résisté pendant plus d’un siècle alors qu’elle est née quand rien n’existait, elle ne mobilise aucune technologie compliquée. Cela veut dire qu’elle est complète, satisfaisante et n’a pas besoin qu’on lui ajoute quoi que ce soit. Le multimédia apporte une chose intéressante : c’est l’interactivité mais on peut l’appliquer à d’autres supports de récit. Quant au site créé à Angoulême, je pense que c’est une excellente vitrine pour les auteurs. L’Actualité Poitou-Charentes publie L’an 3000 vu par l’artiste Glen Baxter... Glen Baxter pratique l’humour graphique. J’aime beaucoup son travail qui entre dans la grande tradition du non-sense anglo-saxon, genre qui s’exporte bien auprès des Latins. Il y a plusieurs niveaux d’humour, dans le dessin, dans le texte. L’effet de citation est drôle, certains personnages ont un prénom... On a l’impression d’être face à un dessin hors contexte alors qu’il s’agit d’un dessin unique. Cela attise la curiosité. s
COCONINO WORLD UN SITE À SUIVRE Un hebdo web BD vraiment spécial... C’est ainsi que le trio fondateur, formé à Angoulême, a décidé d’accrocher ses lecteurs internautes. Thierry Smolderen, scénariste et enseignant à l’Ecole supérieure de l’Image (ESI), Josépé et Dominique Bertail, auteurs de bande dessinée, ont lancé Coconino World il y a quelques mois. Leurs ambitions sont à la mesure du virtuel : illimitées. Le premier pari est de montrer l’aptitude de la bande dessinée à passer le cap du multimédia et du Net. «La bande dessinée est un ensemble d’éléments complexes qui ont toujours fonctionné. Rien n’empêche de lui ajouter une bande son ou des bribes d’animation sans que cela ne devienne du cinéma d’animation, explique Thierry Smolderen. La BD s’est nourrie de la radio, du cinéma... Il y a un phasage entre elle et les autres médias. C’est ce qu’on expérimente, sans préjuger du résultat, et cette phase exploratoire est la plus intéressante.» Les problèmes de lisibilité, la quête d’un format BD adapté à l’écran font partie du programme de recherche. Ce laboratoire, né dans le voisinage complice de l’ESI, entend aussi satisfaire de façon immédiate les amateurs de 9e art. Coconino World, qui revendique l’influence de ses aînés de papier Pilote ou Tintin, propose des pré-publications à suivre, des strips ou des aventures complètes. Avantage inédit de l’inforoute : des histoires non parues en albums pourront également être mises en vitrine. L’équipe fondatrice imagine à ce titre un partenariat fructueux avec des éditeurs attentifs aux nouveaux talents. Des articles théoriques, d’opinion auront leur place sur le web et des liens se tisseront peu à peu avec d’autres sites BD. Quant à la périodicité, elle se veut gage de surprise et de dynamisme. Semaine après semaine, Coconino World renouvelle sa substance, invente des cheminements ludiques, propose des œuvres nouvelles ou anciennes. Hypocrite de Jean-Claude Forest, parue en strips dans France-Soir au cours de l’année 71, est par exemple visible sur le site. «Notre force, c’est d’avoir du contenu», constate le scénariste qui annonce la formule idéale pour janvier 2000. Coconino World. http://www.dargaud.fr/cite/coconino/ 1. Outre ses livraisons régulières dans 9e art, les cahiers du musée de la bande dessinée, revue d’étude et de réflexion sur l’histoire et l’esthétique de la BD, Thierry Groensteen est notamment l’auteur de La Bande Dessinée, éditions Milan, collections Les essentiels, L’Univers des mangas, une introduction à la bande dessinée japonaise, éditions Casterman. Il s’apprête également à publier une thèse sur la... bande dessinée, aux Presses Universitair es de France. 2. Will Eisner, dessinateur-scénariste américain, créateur du Spirit et auteur d’un ouvrage intitulé Le Récit graphique, narration et bande dessinée, éditions Vertige graphic.
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