aventure
René Caillié Pieds nus à Tombouctou e nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu La Chartreuse m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux, […] je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes.» Les sonorités aiguisent les désirs. Les délires toponymiques avivent l’imaginaire. Dans La Recherche, Marcel Proust cite également Balbec, Florence et d’autres villes encore. Quelle couleur, «
L
René Caillié (1799-1838) est un héros singulier, un homme épuisé par son rêve : visiter l’Afrique et gagner Tombouctou. Dans son dernier livre, Alain Quella-Villéger retrace l’aventure de J.-L. Charmet
l’explorateur-ethnographe Par Emmanuelle Daviet Portrait «officiel» de René Caillié (1830) attribué à Amélie Grand-deSaint-Aubin et déposé en 1919 à la Société de géographie, à Paris.
quelle odeur, les syllabes de Tombouctou lui auraient-elles inspiré ? Capitale des fantasmes d’aventuriers, de militaires ou d’écrivains, cité confuse d’un mythe perpétué, grossière mosaïque de voyelles et de consonnes, que nous donne à entendre Tombouctou ? «Le français peut y décoder la mort : la tombe au bout de tout», répond Alain Quella-Villéger dans René Caillié, une vie pour Tombouctou. «S’il n’est pas mort pour Tombouctou, Caillié est mort de Tombouctou ; dans un marais perdu de la Saintonge, à défaut d’une terre aride aux fins fonds d’un monde africain inconnu.» La cité des sables, haut lieu des promesses tronquées, est un des grands mythes du XIXe siècle. Le Graal des aventuriers. René Caillié fut le premier Européen à y pénétrer et à en revenir. A pied. Ou presque.
4 500 kilomètres durant 508 jours dont 207 de m a r c h e . Une gageure à l’époque, oubliée aujourd’hui. «Qui fut René Caillié ? Quelle place lui donner dans l’histoire des sciences et dans l’exploration africaine ?» s’interroge Alain Quella-Villéger. Documents à l’appui, l’auteur s’aventure dans «l’exploration de l’explorateur», selon l’expression de Théodore Monod, qui signe la préface de l’ouvrage. René Caillié est né en 1799 à Mauzé-sur-le-Mignon dans les Deux-Sèvres. Son père, bagnard, est porté absent sur l’acte de naissance. Sa mère meurt lorsqu’il a onze ans. Caillié s’inventera une généalogie plus reluisante, occultera la figure paternelle et adoptera une autre identité, justifiée plus tard pour les besoins des pérégrinations. L’enfance passe, ennuyeuse. Seule échappatoire : la lecture des voyages. «On me prêta des livres de géographie et des cartes : celle de l’Afrique, où je ne voyais que des pays déserts ou marqués inconnus, excita plus que toute autre mon attention. Enfin ce goût devint une passion pour laquelle je renonçais à tout.» René se détourne du plus sédentaire des métiers, cordonnier, inculqué par son oncle dès l’âge de douze ans. «Ironie du sort pour celui qui ferait à pied, et pieds nus, des centaines de kilomètres», note Alain QuellaVilléger. Quatre ans plus tard, l’adolescent se rend à Rochefort, port colonial emblématique des grandes expéditions du XVIIIe siècle. Il a soixante francs en poche et la détermination d’un être souhaitant fuir son pays. Domestique de l’enseigne Debessé à bord de la flûte Loire, René quitte la France dans l’odeur de sel et de goudron le 17 juin 1816. Alternent alors plusieurs séjours en France et sur le continent noir. René Caillié foule le sol africain «au milieu de cette fièvre exploratrice, pragmatique, idéaliste et désordonnée». «Ballotté par les événements et les opportunités», le jeune homme voyage, propose ses services aux militaires, lit Mungo Park, rentre à Bordeaux, repart à Saint-Louis en 1818. En Afrique, l’esclavage lui claque aux yeux. «Je souffrais de voir pareille insulte faite à l’huma-
46
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 46
nité», voir des êtres vendus nus, aux enchères sur des marchés. Aucun choc oculaire ne sera épargné à Caillié. Surtout pas la vision de Tombouctou. La ville fantasme, incontournable parce que «gagner Tombouctou, c’est, pour ce déshérité social, empocher la récompense» (récompense promise par la Société de géographie au premier Européen qui r e v i e n d r a i t de cette ville). La grande cité subsaharienne donc impose l’effondrement du mythe. «Tout respirait la tristesse.» Le voyageur y entre le 20 avril 1828 et repart treize jours plus tard «dans l’urgence de faire connaître sa découverte, sans méconnaître les dangers du retour. […] Car le vrai pari est là, ne l’oublions pas : revenir», rappelle Alain Quella-Villéger.
«Le voyage fait naître l’écriture du livre, et le livre a fait naître le voyage» Il revient. Après une traversée éprouvante du Sahara. Bien qu’en plein désarroi spirituel, «le mendiant du désert» se laisse parfois gagner par l’exaltation. Mais l’expérience est avant tout «un calvaire consenti sur un bûcher de sable», écrit Alain Quella-Villéger. «L’exotisme saharien fera
du désert un état d’âme. La crudité de cette nud i t é même, brûlante et aveuglante, révèle l’homme à lui-même.» En septembre 1828, Caillié gagne la France, le front haut «fier d’être devenu lui-même». Pourtant il devra combattre l’incrédulité et prouver l’authenticité de son expédition. Jomard, l’un des fondateurs de la Société de géographie, l’y aidera. Preuve première de l’aventure vécue : le manuscrit original du journal de voyage. L’ouvrage définitif paraît en 1830, l’année du Rouge et le Noir, au moment également où Balzac publie Une passion dans le désert. Dans son analyse, Alain Quella-Villéger revient longuement sur la présence récurrente de l’islam dans le récit à vocation scientifique de l’explorateur. «Le voyage fait naître l’écriture du livre, et le livre a fait naître le voyage. Le livre imprimé garantit la naissance-reconnaissance du voyageur. Paul Auster, jouant sur les mots donne au nom de Tombouctou, une clef supplémentaire : Tom, book, two. Comme si le livre était au centre même de cette cité duale, réelle et imaginée.» Chacun interprète, chacun retient, chacun livre. Les clefs que recèle René Caillié, une vie pour Tombouctou méritent d’être tournées. Pour se livrer. Comme la page d’une existence. s
«Aspect général» de Tombouctou, aquarelle réalisée d’après les indications de René Caillié (BNFmss, 2621, f. 68).
René Caillé, une vie pour Tombouctou, par Alain QuellaVilléger, préface de Théodore Monod, éd. Atlantique, 224 p., 128 F. Un colloque sur René Caillié est organisé à Paris par la Société de géographie le 20 novembre 1999, et une exposition à l’Espace Mendès France en décembre.
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 46
47