gris pour le presbytère, le gris-bleu pour le château d’Arthur Pommerel...» Katia Wyszkop a parfois choisi la simplicité quand l’histoire réclamait une abondance d’objets ou de pompons. Nouvelle fidélité à l’esprit du texte : «Il faut ressentir le décor, adapter ce que l’on sait sur l’époque. On n’a pas toujours envie de voir les lieux tels qu’ils étaient. On est, malgré tout, dans un milieu protestant qui n’aurait pas surchargé son intérieur.» De l’expérience charentaise, la créatrice gardera la chance, un moment menacée, d’avoir eu la maison Boutelleau (Chardonne) de Barbezieux pour y installer trois décors et notamment le bureau de l’un des principaux personnages. «C’était le lieu originel, l’endroit que Chardonne décrivait. Très émouvant.» Elle se rappellera les rencontres instructives avec la famille de l’auteur et cette personne de Jarnac qui, avec application, photographiait les scènes de tournage pour les comparer aux images du début du siècle. Elle s’interrogera peut-être sur l’étonnante transformation de son travail : «Quand on refait des intérieurs, il arrive que des gens aient envie de garder le décor.»
LES DESTINÉES DU COUPLE
Jacques Chardonne (Boutelleau) est né en 1884 à Barbezieux. Elevé dans la foi protestante par un père négociant en cognac et par une mère héritière des porcelaines Haviland de Limoges,
il publie son premier roman à l’âge de 37 ans. L’Épithalame, Le Chant du bienheureux, Eva, Claire (Grand prix du roman de l’Académie française) évoquent les difficultés de l’amour conjugal, le désespoir de la séparation et la quête obsessionnelle d’un sentiment partagé. Les Destinées sentimentales (1934-1936), parenthèses heureuses, racontent l’amour définitif que se vouent Jean et Pauline alors que le monde bourgeois dans lequel ils évoluent s’effondre peu à peu. Jacques Chardonne, décédé en 1968, écrivait en avant-propos des Destinées : «Tout est sent i m e n t chez l’homme, son amour pour son ouvrage, sa confiance dans l’objet qu’il façonne, son souci de la qualité, si étrange dans un monde éphémère et ténébreux, et ce sont là des expressions assez remarquables de la noblesse. Cette idée n’est pas de mon cru, elle m’a été donnée par ceux que j’ai connus. C’étaient des marchands, des bourgeois ; j’ai choisi les meilleurs ; justement je suis né chez eux.» Il avouait encore : «Si j’ai choisi mes personnages dans un monde assez fermé, ce n’est pas pour glorifier une classe décriée, qui a ses torts et ses bassesses, comme tous les hommes ; simplement, j’ai voulu atteindre une vue plus générale sur l’homme à travers des gens que je n’avais pas besoin d’inventer, parce que je les connaissais.» s
Les Destinées sentimentales, Jacques Chardonne, Le livre de Poche, collection Biblio, 442 pages.
Scène de tournage, quai de l’Orangerie à Jarnac. M. Pommerel «longea un quai sur la Charente, bordé de maisons en pierres de taille aux tons de tourterelle, que rien n’altère dans la petite ville sans fumée, et que seuls, un coup de vent, une lourde averse viennent battre un moment.»
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adaptation
sienne, un regard sur le monde entre romanesque et poésie. Son attirance est la même pour Mauriac ou Green, autres écrivains de l’entre-deuxguer res qui ont été au contact des avant-gardes et des grandes crises. Leurs œuvres sont une source d’inspiration et d’interrogations actuelles. Comment être figuratif et moderne ? Comment être narratif et contemporain ? Comment faire du cinéma en appartenant au monde et au temps dans lesquels on vit ? Aussi l’idée d’une adaptation, genre auparavant suspect aux yeux du cinéaste, est-elle née à la lecture des Destinées sentimentales. Comme une évidence. L’ouvrage est doté, selon le réalisateur, d’une densité, d’une concision dramaturgique cinématographique, plus profonde et plus complexe que celle qui a souvent cours aujourd’hui. La trilogie apparaît également comme le roman le plus réussi dans le genre figuratif : «Autant il semble un roman conventionnel, autant il y a dans ce texte un sens de l’ellipse, de l’abstraction, un désir de toucher à l’essentiel humain, à la métaphysique. C’est un auteur qui vient après Proust de ce point de vue là.» Le scénario a été écrit en collaboration avec Jacques Fieschi, forcément admirateur de Chardonne. Comme le Charentais le fit jadis pour noircir ses pages précises, l’équipe du film s’est livrée à un patient travail de documentation. Echanges avec la famille de l’homme de lettres, lecture de correspondances, découverte enchantée de la fabrication du cognac, de la porcelaine... Des mois de préparation ont été nécessaires pour faire revivre la société bourgeoise décrite dans le livre. Les lieux, symboliques du temps qui passe et de la destinée des personnages, ont été scrupuleusement respectés, reconstitués. Parfois même à Barbezieux, une maison Chardonne a retrouvé l’apparence détaillée par l’auteur dans les années trente. «Il y a dans Chardonne à cet égard un matériau de cinéma, et la multiplicité des lieux a été l’une des choses les plus stimulantes pour ce film.» En attendant le rendez-vous public du printemps 2000, Olivier Assayas confesse le plaisir trouvé dans la réalisation d’un film d’époque, la joie d’avoir donné vie à des personnages sans les trahir ou la satisfaction d’être allé au bout d’une méthode de travail. Et ses intentions éclairent la réflexion d’André Bazin. Attentif à l’évolution de l’adaptation cinématographique, le critique écrivait : «Le cinéaste [...] se propose de transcrire pour l’écran, dans une quasi-identité, une œuvre dont il reconnaît a priori la transcendance.»
LE RÉEL, DÉCOR DE FICTION
En gestation (un moment interrompue) depuis 1996, le film d’Olivier Assayas est tout entier inspiré par le respect de l’œuvre de Jacques Chardonne. La chef-décoratrice, Katia Wyszkop (à son actif : Sous le Soleil, Les Épées de diamant, Van Gogh, Le Cri de la soie, L’École de la chair), a créé cinquante tableaux en s’imprégnant de la fiction romanesque et de la réalité si chère à l’écrivain. Barbezieux, Jarnac, le vignoble charentais, les environs de Limoges, Paris, la Suisse... A quelques exceptions près, le tournage – qui s’achèvera en novembre après seize semaines – se déroule là où l’auteur a posé ses personnages. Des salles de bal à la chambre de Pauline, en passant par le bureau du notaire, tout a été reconstitué pour s’effacer : «Dans ce genre de film, aff irme Katia Wyszkop, le spectateur ne doit pas admirer le décor, il doit sentir l’ambiance du début du siècle.» Une lourde exigence qui implique une parfaite connaissance de l’époque, des personnages et du roman en général. Ainsi, pour réaliser le décor de chaque scène, la créatrice a relevé les détails fournis par l’auteur. «Ces précisions enrichissent l’imaginaire. J’ai également utilisé le fait que Chardonne associe la couleur rouge à la famille de porcelainiers. J’ai donc donné une couleur à chaque décor, le
OLIVIER ASSAYAS
Avec Les Destinées sentimentales, Olivier Assayas, âgé de 45 ans, réalise sa première adaptation et complète un riche parcours cinématographique. Ancien membre du comité de rédaction des Cahiers du cinéma dans les années 80, il cosigne à la même période un ouvrage sur Bergman et réalise quatre courts métrages. Par deux fois scénariste d’André Téchiné (Rendezvous, Le Lieu du crime), il décroche en tant qu’auteur et réalisateur le prix de la critique internationale à Venise en 1986 avec Désordre. Suivront d’autres ouvrages et d’autres récompenses pour L’Enfant de l’hiver, le prix Jean-Vigo en 1991 pour Paris s’éveille, des sélections officielles du festival de Cannes pour L’Eau froide en 1994 et pour Irma Vep en 1996. Fin août, début septembre est sorti en février dernier. La grande fresque produite par Arena Films, Les Destinées sentimentales, sera à l’affiche au printemps prochain.
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Emmanuelle Béart interprète Pauline. «Pauline arriva un soir d’avril à Barbazac [Barbezieux-Jarnac]. Elle refusa une belle chambre avec des rideaux épais et qui sentaient le camphre, et s’installa au dernier étage, dans une petite pièce mansardée.»
Un roman filmé à la lettre
Olivier Assayas adapte Les Destinées sentimentales de Jacques Chardonne. Comment restituer l’art de l’écrivain charentais par le respect d’un style, des mots et des lieux
Par Astrid Deroost Photos M. Jamet/H&K
D
e l’écrivain charentais, Olivier Assayas dit simplement Chardonne. Avec la familiarité respectueuse qui sied au lecteur fidèle et avisé. Le réalisateurauteur de Irma Vep, de Fin août, début septembre, le scénariste de Téchiné, tourne l’adaptation des Destinées sentimentales de Jacques Chardonne. Charles Berling, Emmanuelle Béart, Isabelle Huppert, Olivier Perrier interprètent les principaux personnages d’une trilogie romanesque qui s’écoule de 1905 à 1935. Histoire d’un amour idéal et apaisant entre un pasteur et sa seconde épouse, Jean et Pauline, dans un début de siècle promis à de multiples bouleversements. Le monde du cognac – puis celui de la porcelaine de Limoges – constitue la trame sociale. «Il y a dans mon film des scènes qui sont littéralement celles que Chardonne a écrites. Je voulais coller aux dialogues et essayer d’être fidèle à l’écriture du roman. Peu
de films récents se sont posé la question du respect de l’écriture. Il y a dans cette adaptation la possibilité de reproduire l’essence de l’art de Chardonne», explique Olivier Assayas. On devine dès lors une réalisation subtile, sobre, rigoureuse presque documentaire à l’image du tableau intimiste peint par Chardonne. On sait aussi que le cinéaste jouera de sa liberté pour que le «film ait une existence particulière, organique», que l’on y verra la force des personnages, l’œuvre du temps sur les hommes et la beauté d’un monde évanoui. Mais Olivier Assayas n’aime guère parler d’un long-métrage en cours de fabrication. A ce stade, il avoue humblement que tout relève de l’intention. Le réalisateur préfère évoquer l’admiration qu’il voue au style de Jacques Chardonne. Depuis toujours cette écriture l’accompagne, il y retrouve une sensibilité proche de la
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