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ous sommes au Ve siècle. L’empire romain se désagrège sous les assauts des barbares. Des aristocrates gallo-romains tentent de résister pour «sauver Rome», c’est-àdire une idée de la civilisation. Leurs armes ? La poésie et l’amitié... Cette posture fournit le point de départ du dernier récit de Denis Montebello, Au dernier des Romains. Namatius, riche propriétaire, défend l’île d’Oléron contre les pillards s a x o n s . Il écrit à son ami le poète Sidoine Appolinaire. Mais l’essentiel se joue ailleurs, dans la langue que Denis Montebello façonne étrangement. De prime abord, les mots semblent patinés comme des fossiles et, peu à peu, comme nettoyés en se frottant les uns contre les autres, ils nous offrent un rythme cadencé à douze et à huit temps et une phrase limpide qui nous conduit de la fiction «historique» à l’autobiographie.
de «dernier des Romains» parce que, dans son Auvergne natale, il fait face aux barbares qui menacent l’empire. Il essaie de sauver Rome, une civilisation à laquelle il est très attaché et qu’il confond parfois avec ses intérêts privés. C’est pourquoi il n’hésite pas à flatter les puissants, y compris les barbares quand il veut préserver son domaine et ses privilèges. L’autre manière de défendre Rome est de pratiquer la poésie et l’amitié. Sidoine écrit donc à ses amis disséminés dans la Gaule, tous appartenant à l’aristocratie galloromaine, amateurs de belles lettres avec lesquels il échange des livres. Et quand les barbares triomphent, il choisit, comme ultime forme de résistance, la tonsure. La correspondance se situe à ce moment charnière où le poète païen s’efface pour laisser la place à l’évêque. Sidoine continue néanmoins de fréquenter les muses, et il invoque le Dieu des chrétiens sans pour autant renier Apollon. Avez-vous choisi Namatius parce qu’il vivait sur l’île d’Oléron ? Je pars toujours d’un lieu. La mention d’Oléron a certainement déclenché l’écriture de ce récit. Cette île faisait écho à celle de Sidoine, l’Auvergne cernée par les barbares. Oléron est une île assiégée par les pirates qui écument les rivages de la Gaule et qui mettent en péril le limes. L’ennemi, c’est le Saxon, c’est-à-dire le barbare, l’autre. Namatius vit à Oléron comme dans une forteresse. Sacrifiant à la tradition épistolaire latine, il décrit sa villa, mais au fur et à mesure que le récit avance – «à rebours», comme dirait Des Esseintes, le héros de Huysmans qui vit dans une thébaïde – la riche demeure se révèle une forteresse de la solitude, un bunker, puis une grotte. En fait de palais, Namatius habite son tombeau. Dans cette île qui risque d’être submergée par les pirates et par les marées, Namatius conjure la menace en racontant des histoires. C’est la parole qui tient la menace à distance. Mais comme elle est abondante, c’est aussi la parole qui submerge. De même dans la lettre qu’il écrit, Namatius dialogue avec l’absent, il hâte sa venue, mais il la hâte lentement. Car ce Sidoine qu’il appelle de ses vœux, c’est l’autre, à la fois désiré et honni. Le «tu» du récit peut être aussi le lecteur… Oui. Le lecteur est appelé puisque ce récit est une lettre. Tout texte est un message lancé à un lecteur hypothétique, au lecteur idéal, espéré et en même temps redouté, car il peut être conduit à percer le mystère de celui qui écrit. Il y a à la fois le désir de révéler et la peur de montrer son vrai visage. Ce jeu de la vérité déploie des voiles, multiplie les leurres, et le besoin de camouflage
Denis Montebello
le dernier des Latins
Dans son dernier récit, Au dernier des Romains, Denis Montebello invente un français travaillé par le latin et une prose travaillée par la poésie
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Sébastien Laval
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L’Actualité – Namatius, le héros de votre récit, s’adresse à un ami poète, Sidoine Apollinaire. Comment avez-vous découvert ces personnages ? Denis Montebello – Je suis un lecteur passionné des auteurs de l’Antiquité tardive, de Prudence, de Venance Fortunat et, surtout, de Sidoine Apollinaire. C’est dans l’œuvre de cet aristocrate que j’ai découvert une lettre écrite vers 478-479 à un certain Namatius, riche propriétaire à Saintes, et qui commandait la flotte chargée de protéger les côtes charentaises contre les raids des pillards s a x o n s . Cette lettre, envoyée de ClermontFerrand, est adressée dans l’île d’Oléron où Namatius avait installé son quartier général. J’ai toujours lu Sidoine Apollinaire comme un contemporain. C’est lui qui se donne le surnom
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est au moins aussi fort que le désir de se mettre à nu. Au début, l’autre a un nom, Sidoine. Puis les masques tombent, et le texte prend une tournure nettement autobiographique. C’est l’autre dont la présence rassure, l’autre qui justifie, l’autre qui fixe les limites, qui donne aussi son nom (peutêtre le père ?), l’autre qui fait exister. Namatius a besoin de Sidoine pour exister, de même qu’il a besoin des pirates saxons. En l’absence de l’autre, le moi perd ses limites, perd sa consistance. Namatius s’exprime dans une langue étrange, ne dit pas tout, et peu à peu la langue se fait plus limpide. Le mot limpide convient parfaitement parce qu’un des fils conducteurs du récit, c’est l’origine supposée du nom de Namatius. Il est persuadé que
son nom a quelque chose à voir avec l’eau qui coule. Or, comme il est écrivain et que, pour lui, être écrivain c’est travailler à ressembler à son nom, il retourne à la source, à cette vérité qu’il croit reconnaître dans l’étymologie. Cette langue apparaît à la manière d’une résurgence. Je pensais au célèbre sanctuaire d’Apollon, à Grand, dans l’est de la France, où l’eau resurgissait miraculeusement et où l’on pratiquait le rite de l’incubation. Le patient s’allongeait pour entendre l’oracle : la réponse, mais aussi la formule qui guérit. Ainsi, par son flot de paroles, Namatius appelle le miracle : il fait resurgir cette langue qui avait disparu dans les entrailles de la terre. La parole du dieu soignait. Ici et maintenant, c’est le flot qui submerge, Namatius qui se noie dans la folie.
Denis Montebello devant les remparts du Château-d’Oléron.
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Est-ce parce que vous «transvasez l’hexamètre dans l’alexandrin» ? J’ai emprunté cette expression à Victor Hugo qui, lorsqu’il traduit Virgile, certains passages de l’Enéide, choisit l’alexandrin, l’équivalent le plus fidèle de l’hexamètre de la poésie latine. Mon personnage se dit poète et traducteur, il pense que seuls les poètes sont à même de traduire les poètes, de les faire passer d’une forme dans une autre. En transvasant l’hexamètre dans l’alexandrin, il écrit un français travaillé par le latin, une prose travaillée par la poésie, parfois truffée d’alexandrins, comme lorsqu’il évoque son compagnon d’infortune, le soldat de l’empire qui a sombré dans l’alcool à son retour d’Afrique.
L’inconscient nous propose des époques superposées, des phrases qui se chevauchent, des bribes, mais tout est sur le même plan : contemporain. Ainsi, le temps est effacé.
Ne sommes-nous pas toujours aux prises avec des temps différents ? Freud le dit très bien dans Malaise dans la civilisation, en regardant les ruines de Rome comme une métaphore de l’inconscient. L’inconscient nous propose des époques superposées, des phrases qui se chevauchent, des bribes, mais tout est sur le même plan : contemporain. Ainsi, le temps est effacé. Tous ces fragments coexistent, dans l’instant où ils apparaissent. En outre, nous vivons dans une époque qui ne jure plus que par le temps réel et la distance abolie. Paul Virilio montre le danger de ce nouvel impératif : on perd la notion du prochain, car celui-ci devient tellement proche qu’il n’existe plus. Dans cette forme d’ubiquité, l’histoire risque de nous faire perdre de vue l’autre. Alors on se retrouve plus seul qu’aux temps où les distances étaient considérables, prisonnier de son île, abîmé dans la contemplation mélancolique de son propre néant ! Est-ce à dessein que votre héros semble ne pas vouloir tout nous dire ? Un ami archéologue m’a raconté ce qu’il éprouvait lors d’une fouille, ce sentiment de ne jamais rencontrer un texte achevé, linéaire, mais seulement des bribes qui se superposent et s’annulent. Il a fouillé beaucoup de tombes princières de l’âge du fer et citait le cas d’un prince celte couché dans un char qui n’avait jamais servi à d’autre usage que funéraire. Il était habillé de vêtements qu’il n’avait jamais portés. Ses chaussures étaient si peu réelles qu’on les avait inversées. Ainsi, ce que l’on prenait pour la réalité n’était qu’une mise en scène. Ce n’était pas la réalité brute mais un texte écrit, effacé, récrit, morcelé, lacunaire. C’est déjà de la littérature. Je crois qu’il y a autant de fiction dans l’archéologie qu’il y en a dans l’autobiographie. L’écriture brute n’existe pas, ce jeu de la vérité est du théâtre. On est acteur, on essaie des rôles. L’écrivain se construit un moi idéal, un double auquel il essaie de ressembler. Ce faisant, il retrouve la toute puissance du moi infantile qui ignore superbement le principe de réalité. Le principe de plaisir, c’est la mort entrevue. La mort où l’on s’installe pour échapper à la mort. Voilà l’île de Namatius, le tombeau qu’il habite. Je pense qu’on a plus de chance d’approcher la vérité par le biais de la fiction qu’en l’attaquant à mains nues. En écrivant ce texte, je ne savais pas trop où j’allais. J’ai voyagé comme en extase. Jusqu’à cette île dans quoi je rêve. A l’abri du temps. Cependant, quand je me livre à cette sorte d’auto-analyse sauvage – comme mon personnage pratique l’archéologie – je sais qu’il y a beaucoup de fiction. C’est ce que l’on appelle, je crois, une rationalisation a posteriori. Je me mens à moi-même : j’écris mon roman... s
Professeur de lettres classiques à La Rochelle, Denis Montebello a traduit du latin L’Ascension du mont Ventoux et la Lettre à la postérité de Pétrarque, et publié plusieurs récits et romans chez divers éditeurs. Au dernier des Romains est publié chez Fayard.
N ’ e s t - c e pas un peu suranné ce goût de l’alexandrin ? Namatius ne craint pas d’être suranné. D’ailleurs, je suis parti d’une tournure propre au latin : le passé épistolaire. Lorsqu’un Romain écrit à quelqu’un, il ne dit pas «je t’écris» mais «je t’ai écrit», en se plaçant en pensée au moment où le destinataire lira la lettre. C’est certainement une forme de politesse. Dans ses lettres, lorsque Sidoine emploie le mot «naguère» cela signifie «aujourd’hui». D’autre part, ces hommes vivent dans la confusion des temps. Sidoine est persuadé que les Arvernes descendent des Troyens. Il se sent aussi contemporain de Virgile et de Pline. Alors que le monde est en train de basculer dans le christianisme, il vit dans l’oubli total des siècles. Mon personnage va plus loin, remonte plus haut. Quand il s’abîme dans sa passion, l’archéologie, il s’absente du monde, perd toute notion du temps, de sorte qu’il peut affirmer qu’un instant est éternel. Cet instant d’égarement le soustrait au temps. Il retrouve sa passion d’enfant, qui éprouvait un plaisir immense à errer dans la forêt pour chercher des champignons. Le fait de ramasser un tesson ou un silex le plonge dans un temps et un espace autres. Il y a l’espace que l’on traverse, qui ouvre aux rencontres et au merveilleux, et, aussi impérieux que le désir de se perdre, il y a le besoin de s’inscrire dans un lieu, que les mots circonscrivent et protègent. Ce lieu qu’on veut habiter par la parole peut être aussi bien l’île d’Oléron, l’Auvergne, Rome, que la littérature. C’est un lieu qui arrache au temps et à l’espace réels. Et peut-être qui permet d’abolir la mort.
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