patrimoine Une maison d’écrivain à Poitiers : Jean-Richard Bloch (1884-1947), romancier et intellectuel majeur de l’entre-deux-guerres, en a fait le port d’attache d’une vie partagée entre la création, l’action politique et l’Europe en mouvement Par Alain Quella-Villéger Photos Marc Deneyer
Jean-Richard Bloch à la Mérigote
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ertains hommes de lettres, mais aussi artistes ou personnalités diverses, ont fait de leur domicile une partie intégrante de leur œuvre, d’autres y ont simplement enraciné leur besoin d’intimité et d’identité, réfugiés là à l’abri de toute ostentation. Leur maison n’en est pas moins une expression harmonieuse de leur âme, enclos plus que château, jardin secret mieux que vitrine de leur réussite. Lieux emblématiques d’une mémoire culturelle vivante, ces immeubles privés, au-delà de simples fétichismes locaux et de tout autre culte de dulie, relèvent pleinement du patrimoine collectif : local, régional et national à la fois.
Jean-Richard Bloch, Marguerite Bloch et Pierre Abraham à la Mérigote en 1911.
La Mérigote, à Poitiers, est un de ces lieux discrets, propriété adoptée par un remarquable “destin du siècle”1, qui fut l’un des grands intellectuels de notre époque : Jean-Richard Bloch. Située à l’extrémité du chemin du Haut-des-Sables, la Mérigote semble tourner le dos à l’agitation du monde. Curieuse contradiction des apparences, pour ce lieu qui fut l’observatoire d’où un homme essaya de comprendre son temps, de le préfigurer, de le changer aussi. A l’abri de hauts cyprès, de cèdres, tilleuls et pins, l’endroit ne semble pas bavard. L’édifice est sobre ; beaucoup de gris,
d’ardoise, peu de hauteur, juste ce qu’il faut de proximité avec le précipice pour se donner l’illusion hauturière de la liberté d’esprit, sans l’écraser d’une quelconque arrogance esthétique. La maison se fait oublier de la vallée qu’elle domine, muette dans le paysage. Mais, pour peu que l’on bénéficie de la complicité et des fidèles souvenirs des descendants de l’écrivain, cette maison se met volontiers à répondre à l’interview. Au-delà même de sa modeste histoire de pierre, au-delà de l’aventure singulière de l’homme qui l’habita, c’est alors beaucoup de l’histoire de Poitiers et du Poitou qui arrive à la barre, c’est un peu de celle de la France et de l’Europe qui s’en vient témoigner. Et puis, autant n’être pas prudent : l’histoire de la Mérigote – ou Mérigotte (la carte IGN conserve les deux t) – commence au Moyen Age, au temps où déjà les Juifs étaient mis à l’écart de la société, en un temps où la généalogie de Jean-Richard Bloch s’évanouit pour échouer beaucoup plus tard sur une marge alsacienne avant de se perdre dans l’anonymat parisien (où l’écrivain naîtra, le 25 mai 1884). Un temps où, sans la maison, le lieu-dit trouve ses racines toponymiques dans quelque terre d’Aymery, maison d’icelui ou terre de sa dame (Aymery, nom occitan aux échos mélusiniens, alors fréquent tout comme sa tournure germanique Aymeric ; n’entend-on pas les Goths défiler à la fin du nom, comme ils firent en contrebas dans la vallée ?). La Mérigote sonne donc médiévale, rurale, casanière, sur ce bout de plateau où la campagne persévérera jusqu’au milieu du XXe siècle, à la hauteur des fumées de vapeur projetées par les locomotives pionnières de 1851. Entre-temps, une petite bâtisse a été construite, vers 1882 par le maçon Diot, du faubourg Saint-Cyprien, pour quelque bourgeois sans doute soucieux de mener à l’écart quelque vie de turpitudes. Un homme, auquel on doit les sortes de fortifications qui bonifient le site d’une dimension médiévale, parapet dispendieux n’ayant pas plu, dit-on, aux héritiers dudit Poitevin, inquiets de voir ainsi dilapider le pécule familial. Presque à la verticale de la Grotte à Calvin, face à un généreux
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horizon de coteaux, l’endroit prédisposait plutôt à des agapes contemplatives, et c’est finalement une dame Dulin, propriétaire, qui, choisissant en 1913 d’entrer en religion, après l’avoir loué, voulut le vendre.
En 1911, la Mérigote est un lopin de terre austère au bout d'un chemin défoncé Le locataire alors s’appelle Jean Bloch ; c’est un jeune agrégé d’histoire (depuis l’été 1907), descendu d’un train de la vallée de la Boivre, en octobre 1908, pour rejoindre sa nouvelle affectation de professeur sur une terre inconnue et provisoire. Voilà certes un homme de l’Ouest ayant pour «pays natal» le réseau ferroviaire Paris-Orléans, où son père (un polytechnicien natif d’Auxerre, 1852-1934), exerce comme ingénieur, mais rien n’indique, lorsque il s’installe au n° 2 de la rue SaintJacques, avec Maguite (Marguerite Herzog, 1886-1975, épousée à Elbeuf, sœur du futur André Maurois), que Poitiers sera sa nouvelle patrie. Jusqu’à ce qu’au printemps 1911, le 10 avril, il jette son dévolu sur cette sorte de hauts de Hurlevent, à trois kilomètres de la ville au bout d’un chemin défoncé : un lopin de terre austère, accompagné seulement dans sa solitude par plusieurs fermes anciennes, sur un rocher calcaire qui regarde vers le sud-ouest quelque invisible océan. «Nous abandonnons Poitiers pour une campagne toute pro-
che, d’ailleurs, où nous trouverons les grands espaces et les bas loyers. C’est une petite maison accrochée au-dessus de la vallée où passe la ligne de Bordeaux, quand on quitte Poitiers en allant vers le midi. Peut-être avez-vous remarqué les rochers que le chemin de fer coupe à cet endroit. Le passant n’en remarque guère le pittoresque. D’en haut, ce qui frappe, c’est l’harmonie, la paix et la mélancolie de cette vallée monacale» (à Romain Rolland, 4 mars 1911). Ce «petit rocher», comme il le nomme, c’est un «finistère» assurément, choisi par celui qui, devenu pour la littérature Jean-Richard Bloch, voudra toujours penser le monde au cœur. Une de ces contradictions intimes à tout homme : l’écart des foules pour écrire, alors qu’on professe de ne faire «plus qu’un avec le peuple» (L’Effort, 7 août 1910)... Le perron principal tourne lui-même le dos à la ville bourgeoise, vers la campagne des paysans. Le locataire accepte, le 2 août 1913, d’acheter la maison pour une bouchée de pain (la dot de son épouse y passe) et de s’y donner ainsi rendez-vous, en vue de son prochain retour d’une nomination pour Florence (séjour, prévu pour durer trois ans à compter de novembre 1913, mais interrompu par la guerre). Vers 1923, une aile perpendiculaire doublera presque la surface de l’édifice (demeurant sans eau courante), afin d’installer quelques chambres supplémentaires et surtout un bureau, une «belle solitude de travail mérigotine» (à Georges Duhamel, 18 novembre 1924), où il s’enfermera le soir, travaillant jusqu’à une heure avancée de la nuit. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 46
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Sur le seuil du Poitou, cette maison est sentinelle, attentive aux idées autant qu’aux hommes. Cette position intermédiaire – site et situation – a plu à Jean-Richard Bloch, pour qui même l’Italie n’est toujours apparue – mais c’est une qualité – «qu’à la façon d’un seuil», d’un parvis. Dans une lettre à Henri Ghéon, il insiste à juste titre sur l’essence même du Poitou : « C e grand fait humain des passages se sent ici plus qu’ailleurs. C’est un col de la civilisation2.» Au besoin, le rocher devient île lorsque son propriétaire écrit qu’on accoste «en Mérigote» et non «à la». Rien d’inattendu finalement à ce que l’utopiste s’invente une Utopia à l’image de l’Europe dont il rêve, là, à la rencontre historique de l’islam (qu’il évoque dans La Nuit kurde), de l’Orient méditerranéen qu’il désire, de «l’Europe du Milieu» qu’il croit reconnaître dans un nord germanique ouvert aux quatre points cardinaux : un lieu à l’image du «composite» qui préfigure à ses yeux toute conscience européenne.
La Mérigote a vu passer Pierre Jean Jouve, Jacques Copeau, Charles Vildrac, Elie Faure, Georges Duhamel, Jules Romains, Georges et Ludmila Pitoëff, Diego Rivera, André Maurois, Maurice Constantin-Weyer, Louis Aragon... Dans cette maison, cette «retirance», Jean-Richard Bloch n’est pas et ne sera jamais seul. Son épouse, Marguerite, le secondera toujours – seconde, point secondaire. Et des enfants sont là, quatre pour l’instant : deux nés du temps de la rue Saint-Jacques (Marianne, en 1909 ; Michel, en 1911), deux filles nées depuis : Françoise dite France, en 1913 à Paris ; Claude, en 1915. Et le fidèle couple des Pasquier, à la fois domestiques-régisseurs-amis de la famille3. Et des amis, d’ici ou de passage : tout un compagnonnage pêché dans ce que la France compte de brillants intellectuels, d’écrivains frais émoulus, d’hommes politiques locaux, d’amis de la revue L’Effort (elle est ici chez elle, dès son numéro 1 en juin 1910, bien qu’imprimée à Nevers, par une «association ouvrière de typographes syndiqués»). Ils s’appellent, dans le désordre des dates et de l’alphabet, pour les résidents : le poète Pierre Jean Jouve (dont l’épouse enseigne au lycée de jeunes filles), le prix Goncourt Maurice Constantin-Weyer, l’écrivain mirebalais Georges David, Jean Sarrailh (futur recteur de Paris), le député Gaston Hulin, l’abbé musicologue Aigrain, ou bien le sénateur François-Albert (futur ministre de l’Instruction publique, en 1924) ; pour les visiteurs : en plus de son frère Pierre Abraham (également journaliste et écrivain, 1892-1974) et de son beau-frère André Maurois, les hommes de lettres Charles Vildrac, Jacques Copeau, Elie Faure, Georges Duhamel, Jules Romains, Georges et Ludmila Pitoëff, le peintre mexicain Diego Rivera, le pianiste compositeur Daniel Lazarus. La vie de Bloch croise une éclectique foule : la journaliste Séverine, le sociologue Marcel Mauss, le géographe Vidal de La Blache, l’indianiste Sylvain Lévi, le couturier Paul Poiret, André Gide, Henri Bar-
busse, Stefan Zweig, Darius Milhaud, Honegger, Langevin, et tant d’autres. Engagé dans la vie politique nationale (il a rencontré Jaurès au congrès socialiste de Nîmes, en février 1910) et locale, mais sans prendre le risque de s’y enliser (il refuse aux municipales de 1919 de prendre la tête de la liste SFIO), l’homme s’engage surtout sur le chemin de la sympathie pour une région, dont il apprend à aimer «l’âme dure et secrète» parce que la beauté s’y cache plus qu’elle ne racole, ainsi que ses habitants dont il salue «la finesse, le bien parler, la douceur» (à Romain Rolland, mars 1914), même s’il ne se privera pas toujours d’en critiquer certain provincialisme étroit. Dans un poème de 1920, une nuit de janvier honore son bonheur solitaire : Autour de la maison / Dans la nuit le vent d’hiver Chante sur deux notes […] / Des aiguilles d’acier Percent la maison en criant / Tempête du Sud-Ouest. Comme le clair de lune / Aplatit dans la vallée Le sifflet du train. / Nuit d’hiver, campagne Braises rouges dans la cheminée […] (inédit) Un bonheur mélancolique et relatif, puisque ce mois-là sa grande amie de Neuvy-Saint-Sépulchre (au domaine de Varenne), Jenny de Vasson, remarquable photographe et confidente attentive, est sur le point de mourir (15 février) et qu’il est allé à son chevet. Lieu de douceur donc, lieu de douleur aussi, lorsque disparaît subitement le cinquième enfant, une petite Solange enlevée à onze mois, «en plein charme, en pleine chanson […] Nous restons les mains vides à nous regarder et à essayer de réaliser la façon dont cette petite présence a déserté notre maison […] Nos ancêtres avaient la chance d’avoir le désert à portée de la main ; ils pouvaient y hurler un bon coup ; nous autres, civilisés, nous avons le désert en nous, et nous savons qu’il est décent de n’y pas élever la voix» (à Georges Duhamel, 4 octobre 1920). Jean-Richard Bloch n’est de toute façon pas l’homme des coups de gueule, plus soucieux d’élever le débat que de le caricaturer, trop curieux de poésie pour ne pas vouloir dépasser le trivial. Lettré engagé plus qu’homme politique, lecteur impénitent – d’ailleurs devenu directeur littéraire de la maison d’édition Rieder (laquelle lance avec lui en 1923 la revue Europe) –, il est plutôt épistolier qu’orateur. Sa boîte aux lettres contient des missives venues de toute l’Europe : la Bibliothèque nationale de France en compte aujourd’hui près de 20 000. Des milliers de livres amis reçus, lus, classés, arrivés par charrettes entières une fois par semaine via la petite gare de Saint-Benoît nourrissent une étonnante bibliothèque – désormais déposée à la médiathèque de Poitiers. La Mérigote, mieux que la France profonde, mieux que la banlieue de Paris, c’est à la fois une annexe de la Place SaintSulpice (où se situe la librairie Rieder, et où habite un autre Poitevin, Maurice Fombeure) et la fuite salvatrice ; c’est la paix familiale, celle d’une pensée qui tente de s’élaborer loin des cénacles et des idées reçues, patrie récompensée d’une œuvre en gestation : de courts récits d’abord, des chroniques qui disent aussi bien «Un matin à Lusignan» que «Les Chasses de Renaut» sur les coteaux proches, puis d’amples projets voulant appréhender le monde dans sa complexité. D’abord
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ermitage partagé en alternance avec la capitale, ou simple maison de vacances d’après guerre, la Mérigote devint résidence unique en 1929, jusque en 1937 lorsque le Front populaire et la co-direction du journal Ce Soir accaparent à nouveau l’intellectuel. Cette maison, c’est la guerre aussi. Deux guerres mondiales viennent s’y éclabousser, ainsi qu’une guerre civile. En 14-18, Jean-Richard Bloch accomplit son devoir de citoyen, trois fois blessé grièvement, dont une à Verdun en février 1916. Son domicile est alors un refuge pour des parents ou des amis ayant fui le Nord : jusqu’à sept femmes et onze enfants s’y entassent, dont le neveu Jean-Louis Wolkowitsch4, ou bien l’épouse du linguiste Marcel Cohen, professeur d’abyssin et de langues africaines (qu’on ne confondra pas avec Maurice Cahen, germaniste et petit cousin de Bloch). En février 1939, Jean-Richard Bloch donne l’exemple : sa maison accueille des réfugiés espagnols, après la victoire franquiste. On attendait le poète Antonio Machado, mais sa mort à Collioure l’empêche de profiter de cet exil poitevin, et ce sont quatre intellectuels de la revue Hora de España qui sont accueillis par la fille de l’écrivain, Claude, laquelle épousera l’un d’eux, le poète castillan Arturo Serrano Plaja (un mariage en catimini, par une porte de service de l’hôtel de ville de Poitiers où, en juin 1939, la guerre des esprits a commencé contre les Juifs et autres républicains espagnols sans papiers). L’Occupation enfin est un noir épisode dans l’histoire fami-
POITIERS ET JEAN-RICHARD BLOCH Poitiers a régulièrement montré son attachement à celui qui l’avait librement et définitivement adoptée. Une rue Jean-Richard Bloch a été inaugurée le 12 novembre 1980 aux environs de la Mérigote, dans un quartier dont il ne vit pas la construction. Après une première exposition de photographies à la bibliothèque municipale, en décembre 1981, le musée Sainte-Croix accueillit, en mai-juin 1993, une grande exposition rétrospective sur cet homme dont une salle de conférences de la médiathèque FrançoisMitterrand porte le nom depuis 1997 – année où la Bibliothèque nationale de France consacra une exposition (novembredécembre) ainsi qu’un colloque (27-28 novembre) à «Jean-Richard Bloch, ou l’écriture et l’action» (actes non encore publiés). Et en octobre 1998, une partie de sa bibliothèque personnelle a été présentée à la médiathèque. Par ailleurs, le collège de Beaulieu honore le nom de sa fille résistante, France Bloch-Sérazin.
LE FONDS BLOCH À LA MÉDIATHÈQUE DE POITIERS La bibliothèque personnelle de Jean-Richard Bloch, conformément à sa volonté, a été léguée par ses héritiers à la ville de Poitiers. L’inventaire, sous la responsabilité de Corinne Poullot, révèle un ensemble de plus de 5 000 volumes, souvent dédicacés, plus de 300 titres différents de périodiques, environ 3 000 documents divers (brochures, livres anciens, ouvrages de J.-R. Bloch traduits, iconographie, etc.). Au total 400 mètres de rayonnage. Ce fonds, non accessible au public, est consultable sur demande auprès du service patrimoine et pecherche de la médiathèque FrançoisMitterrand.
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liale, comme pour tant de Français, la guerre s’en venant jusque dans les murs domestiques déverser d’abord son flot de réfugiés (24 personnes, vite dispersées par les événements), puis sa charge de haine et de mort. Alors qu’il est revenu avec l’exode se replier ici en juin, Jean-Richard Bloch repart pour Paris dès l’automne, pendant que sa fille aînée, Marianne (épouse Milhaud) se réfugie avec sa famille en zone sud. Mais cette partie du département de la Vienne étant occupée dès juillet 1940, les nazis réquisitionnent bientôt la maison «juive». Il n’y a alors plus d’occupants, à part le couple Pasquier dans le logis attenant. Son fils Michel, enseignant communiste, déjà révoqué comme juif, est arrêté en janvier 1941 à Thiers pour distribution de tracts et condamné à cinq ans de prison pour reconstitution de ligue dissoute (décret Daladier, 1939), ainsi que sa fiancée Colette Sellier (condamnée à deux ans). Grâce à Pablo Neruda, consul du Chili en France, Claude part avec son mari espagnol pour l’Amérique du Sud. France, la chimiste promise à une belle carrière, fraîche épouse de Frédo Sérazin (ouvrier métallurgiste, secrétaire de la section communiste du 14e arrondissement) est une résistante parisienne de la première heure, dans le sillage de Raymond Losserand.
En 1943, la maison a été mise en vente par le Commissariat général aux questions juives. L’affaire ne fut pas saisie Jean-Richard Bloch est alors sans emploi, sans revenus (Ce Soir est interdit de parution), vivant clandestinement à Paris, désespéré, se sentant menacé comme juif, convaincu qu’il n’y a plus d’issue : «On est faits comme des rats. La trappe est bien refermée» (à Jean Paulhan, 6 février 1941 ; Paulhan n’étant pas parvenu à obtenir pour lui l’hospitalité aux EtatsUnis). Lui qui a longtemps suspecté le «bolchevisme (forme slave du socialisme)» ainsi que l’appareil «moscoutaire», va tomber dans les bras de Staline, grâce à des passeports soviétiques, dès avril 1941 (pari risqué : c’est deux mois avant le Plan Barbarossa ; heureusement, la grande Histoire le rattrape alors). Ce n’est pas seulement une fuite, mais plutôt une conviction, obstinément défendue depuis le Pacte germano-soviétique, que celui-ci affaiblissait Hitler et que désormais l’affranchissement des Français se ferait autant qu’à Londres, à Moscou (où il s’était déjà rendu en 1934, avec d’autres intellectuels, communistes ou non, dont Malraux, Aragon, Nizan). A la radio, il y représentera durant le reste du conflit la (l’autre) voix de la France. A la Libération, le premier revenu à la Mérigote est Michel Bloch, sans nouvelles de sa famille après trois années passées en prison à Riom, Clermont-Ferrand (où il croisa Mendès France), puis Nontron, avec des détenus de droit commun, des déserteurs, des communistes (dont le maire d’Alès), des espions douteux. Libéré le 10 juin 1944, via les maquis FFI de Corrèze et de Limoges, il rentre à Poitiers. Colette, arrêtée par la Gestapo à Paris le 4 mai 1944, libérée de Fresnes par la Croix-Rouge le 17 août, a échappé de justesse au dernier train pour Ravensbrück, deux jours plus tôt.
La maison familiale, contre toute attente, est intacte. L off i’ cier de la Wehrmacht qui en reçut les clefs – un Autrichien, semble-t-il, plus bibliophile que nazi en tout cas –, décida de cadenasser le bureau-bibliothèque après en avoir admiré la richesse. La poussière a pu tranquillement s’appesantir sur les ouvrages signés Thorez aussi bien qu’Aragon ou Freud, dans un logis occupé par la Gestapo et des Français collaborateurs ! En revanche, les miliciens, voleurs de l’automobile, s’en sont pris à la discothèque, amplement détruite (Jean-Richard Bloch, assez bon pianiste, tint longtemps au début des années trente la chronique des disques pour L’Œil de Paris puis pour Marianne, et il a écrit en 1930 une Offrande à la musique). Plus étonnant, à l’automne 1943, la maison a même failli être vendue par adjudication, conformément aux lois de 1942 sur les biens juifs5. Le propriétaire, rentré de Moscou en janvier 1945 à Paris, rejoint au printemps cette Mérigote qui fut «occupée, souillée, pillée pendant deux ans»6. Même le cahier manuscrit de son voyage russe de 1934, caché dans le jardin, est sauvé. Mais l’homme est fatigué, désemparé ; il retrouve une famille décimée. Sa mère, déportée à quatre-vingt-six ans, a été gazée à Auschwitz. Sa fille France Bloch-Sérazin, arrêtée à Paris par la police en mai 1942, a été exécutée (décapitée) à Hambourg, le 12 février 1943. Son mari Frédo Sérazin, plusieurs fois arrêté, interné, évadé, a été assassiné par la Gestapo à SaintEtienne en juin 1944 ; leur enfant, Roland, que la Gestapo vint même réclamer à la Mérigote, est en revanche sauvé (même l ’ a m i d’enfance de France, son cousin Jean-Louis Wolkowitsch, a été fusillé en 1942, au Mont-Valérien). Petit à petit, avec le retour d’Argentine de Claude, la famille reprend cohésion, vie et habitudes. Quant au drame humain qui bouleverse Jean-Richard Bloch, il sera transposé par Louis Aragon dans son poème «Les Survivants». Jean-Richard Bloch reprend la direction de Ce Soir, devient même en décembre 1946 conseiller (communiste) de la République – sénateur en quelque sorte –, désigné par l’Assemblée nationale. Mais l’écrivain, brisé, ne produira plus d’œuvres de fiction. La clef est peut-être dans une malle, égarée en 1942, du côté de Berlin, durant le voyage ferroviaire vers la Russie : tous les manuscrits en cours, l’ensemble d’une œuvre en chantier perdu à jamais dans un wagon qui aurait brûlé. Désormais, l’homme «titube» ; c’est son mot. Dans un café parisien de la Place des Ternes (17e arrondissement), le 15 mars 1947 à la mi-journée, il meurt d’une crise cardiaque, après avoir commandé un dernier café. Une mort comme une lettre qu’on n’a pas eu le temps de signer, à l’issue d’un redoutable chemin de croix, au moment ou la guerre froide s’avance. Les obsèques imposantes du 19 mars le conduisent, non pas en Poitou, mais au Père-Lachaise face au mur des Fédérés, auprès d’autres compagnons de route7, tels Thorez ou Éluard. Ainsi disparaissait un homme qui, malgré des aléas de parcours que l’on peut discuter mais avec une détermination qui force le respect, ne cessa de proclamer sa tendresse pour l’humanité au-delà des idéologies (son «optimisme du pessimisme»), et avec indépendance : «Nul dogme, nulle affiliation de parti, nulle obédience, si ce n’est à l’honneur intellectuel» (Offrande à la politique, 1933).
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Ainsi disparaît un polygraphe fécond, qui ressemble souvent à son ami Louis Aragon : poète, romancier, dramaturge, essayiste, journaliste, grand reporter, chroniqueur, directeur de revue, éditeur, épistolier prolifique ; autant de versants de Bloch auteur malgré lui d’une œuvre dont il a subi les fulgurances et les sentiers buissonniers plus qu’il n’en a toujours pu construire la cohérence et le destin. Qu’on soit ou non sensible à son engagement politique, Jean-Richard Bloch s’impose assurément du fait de son exigence et de son intégrité, par sa sincérité de conviction aussi, sa capacité de travail, son attention aux autres et son souci de futur, comme l’un des intellectuels majeurs de l’entre-deux-guerres et des grands écrivains de la première moitié de ce siècle – méconnu encore, c’est évident, mais injuste. Et de notre région, il a été l’un des hérauts, portant son lieu-dit d’adoption à la hauteur d’un lieu dit, aimé, célébré, multiplié, amplifié. Restait, après cette mort, une orpheline : la Mérigote. Une orpheline jamais abandonnée pourtant ; grâce à sa veuve, certes fixée à Paris rue de Richelieu (par la suite membre active de l’Union des femmes françaises, et militante pour le rapproc h e m e n t franco-allemand) ; grâce à ses enfants, dont Michel qui, enseignant comme son épouse, s’y installa définitivement en 1949 : «Je puis disparaître. Je ne mourrai pas tout», avait noté l’écrivain, dans un calepin, le 13 octobre 1946. Le mémorial est là, en l’état, chaleureux, discret, intime, et Jean-Richard Bloch pourrait encore recevoir dans son bureau la lumière venue de l’ouest, ce paysage tranquille évoqué dans Sybilla. La maison exhale encore la fragrance des souvenirs sereins ou tragiques : là, un portrait de la petite France par le peintre Berthold Mahn (l’ami de Duhamel et Jules Romains), d’autres tableaux signés Bernard Naudin ou Signac, des photographies de Trude Geiringer ; ici, au-dessus de la cheminée, une édition de La Belle au bois de Jules Supervielle (1932), avec ces mots : «Pour Jean-Richard Bloch, son ami et vieil admirateur», ou bien celle des Parents terribles de Cocteau (1938) : «A mon ami Jean-Richard Bloch, Jean» (inédits). Ou bien encore le Saint-Jérôme gravé par Dürer, sur un mur du bureau : «Apprendre me paraît beaucoup plus fructueux et urgent que produire. Le saint Jérôme […] de Dürer est plus que jamais mon idéal, mon symbole, mon encouragement» (à Marcel Cohen, 12 août 1919).
novation ? Et puis, «si petite qu’elle soit, une maison de campagne a la terre entière comme annexe» (à Georges Duhamel, 7 avril 1923). Certes, «la Mérigote n’est pas Poitiers» (Michel Trebitsch), mais elle lui appartient, administrativement, sentimentalement, intimement. L écrivain ne séparait d’ailleurs pas cette «bico’ que sur sa falaise» de son hinterland urbain : «Poitiers aussi vaut une visite», prévient-il Duhamel (22 mai 1926), auquel il propose plus tard «une belle partie de canot en perspective sur le Clain, une ou deux virées dans ce pays dont je connais les secrets» (22 juillet 1930). De celui qui se disait «naïvement heureux de vivre dans la profusion du monde», Louis Parrot, poète ami d’Éluard, était catégorique : «Il a droit au titre de citoyen poitevin» (Mon Poitiers, 30 novembre 1933). Poitiers n’a pas oublié cet hôte devenu sédentaire (voir encadré), même si les Poitevins ignorent le plus souvent tout de cette thébaïde. La Mérigote, dont l’histoire privée continue, aura sans doute d’autres rendez-vous avec Poitiers. Lorsque Georges Duhamel prit son ami pour modèle dans sa Chronique des Pasquier, il nomma son héros Justin Weill, qu’on peut aussi lire sans doute : le juste qui veille. Cette maison qui veille encore, fut celle d’un éveilleur… s BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES Une étude essentielle est, dans Via Poitiers (éd. Atlantique-Le Torii, 1998), le chapitre «La Mérigote, pour la vie» par Michel Trebitsch, auteur de la préface à la réédition de Destin du siècle (PUF-Quadrige, 1996). Voir aussi l’indispensable essai de Jean Albertini, Avez-vous lu Jean-Richard Bloch ? (éd. sociales, 1981), et les actes du colloque Retrouver J.-R. Bloch (Debrecen, Hongrie, Studia Romanica, 1994). Les lettres à Georges Duhamel sont extraites de leur Correspondance 1911-1946, Paris, Études J.-R. Bloch, 1996. Les lettres à d’autres destinataires sont citées par J. Albertini ou M. Trebitsch. A noter le catalogue de l’exposition de la BNF (Département des manuscrits) par Annie Angremy, et le catalogue Jean-Richard Bloch (1884-1947) – Dédicaces : itinéraires et voyages dans la bibliothèque de J.-R. Bloch, par Jean-Marie Compte (Poitiers, Médiathèque F.-Mitterrand, 1998). L’Association Études Jean-Richard Bloch publie depuis 1994 un bulletin (64, rue Stendhal, 75020 Paris). 1. Pour détourner le sens d’un des ouvrages de J.-R. Bloch, qui, sous ce titre, pensa au destin du siècle en général, à celui de l’humanité tout entière. 2. Lettre en partie publiée in Gens de Charentes et de Poitou, anthologie réunie par J.-P. Bouchon et A. Quella-Villéger, Paris, Omnibus, 1995. 3. Berthe, une paysanne venue de Vivonne, et Alexandre, charretier puis ouvrier du gaz originaire de Saint-Maurice-la-Clouère. 4. Fils de la sœur de Marguerite, né en 1913. Son frère Richard naît à la Mérigote en 1916. 5. L’affiche existe encore, à en-tête du Commissariat général aux questions juives. La Mérigotte (sic) y est décrite par le menu, en un «très beau site», et nommément indiquée «appartenant à M. Jean-Richard Bloch, de race Juive». Affaire à saisir chez l’administrateur provisoire Brisson, rue de la Bretonnerie, avant le 30 septembre 1943, avec une déclaration par laquelle les acquéreurs potentiels certifieront «qu’ils sont aryens» et sans lien «occulte entre eux et le propriétaire israëlite» ! L’affaire ne fut pas saisie. 6. «Par les Fritz, les types du Commissariat aux Affaires juives, la Gestapo, la milice enfin. Quant à notre appartement de Paris, vidé, déménagé jusqu’au dernier clou. Je rentrais en France, nu comme Job.» Lettre à R. Martin du Gard, 26 septembre 1945 (citée par J. Albertini, p. 137). 7. Une route à la continuité d’ailleurs relative : «Une dizaine d’années d’engagement actif sur près de 50 ans d’intervention dans le débat public. Il n’a guère été communiste plus longtemps qu’il n’a été socialiste, avant et après 1914-1918, en tout cas bien moins qu’ “intellectuel de gauche” sans attache partisane» (M. Trebitsch, Études J.-R. Bloch, n° 6, p. 14). Remerciements à Claude Bloch, Michel Bloch et Colette Bloch, fille, fils et belle-fille de l’écrivain, ainsi qu’à Corinne Poullot, Régis Rech et Pierre Bec. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 46
«Si petite qu’elle soit, une maison de campagne a la terre entière comme annexe» Au-delà de la Mérigote, grâce à elle, malgré ses sonorités diminutives presque timides, Poitiers fut plus qu’une «capitale de l’Ouest», mais un lieu fort de la conscience européenne et de la création. Jean-Richard Bloch n’avance-t-il pas, en jeune présomptueux, qu’il voudrait voir cette ville «se distinguer de plus en plus dans la défense de l’esthétique nouvelle» (à Georges Duhamel, 10 juillet 1912) ? N’est-ce pas chez lui une audacieuse préfiguration d’une décentralisation bien comprise : que les petites patries du régionalisme nostalgique alors si à la mode pouvaient être aussi les fiefs de l’élan et de l’in-
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