philippe herreweghe
Toute la musique est contemporaine Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Michel Garnier
outes les musiques, toutes les formations instrumentales et vocales se rencontrent aux Académies musicales de Saintes. Philippe Herreweghe a su y créer un climat musical unique où sont donnés «cinq siècles de musique contemporaine». Il y dirige cette année des œuvres de Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Bruckner et Weill. Il vient d’enregistrer une nouvelle Passion selon saint Matthieu de Bach qui sera disponible en octobre. Et il attend la construction du nouveau théâtre de Poitiers, dont il espère qu’elle sera une de ces belles salles dont la France manque cruellement.
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quels instruments jouer la musique de Bach ? Il y a dans les musées des instruments du XVIIe siècle. Nous pouvons en jouer ou les copier, ce que nous avons fait. Puis, comment jouer ? Il faut lire les écrits de l’époque traitant de la question. Le festival de Saintes est, en France depuis plus de vingt ans, le lieu le plus important où ce processus a été montré au public. Le savoir accumulé depuis une vingtaine d’années a-t-il changé votre perception de la musique, notamment d’une œuvre comme la Passion selon saint Matthieu ? Depuis le début du mouvement baroque, nous avons tous fait des progrès, aussi bien dans la facture que dans la maîtrise des instruments et la compréhension des œuvres. Nous avons beaucoup joué Bach mais aussi les musiques antérieures et postérieures, ce qui permet de mieux cerner, par exemple, la Passion dans son contexte. Néanmoins, connaître la musique postérieure peut présenter un danger pour un chef d’orchestre. En effet, il est techniquement beaucoup plus difficile de diriger, par exemple, Le Chant de la Terre de Mahler que la Passion selon saint Matthieu de Bach. Dans Mahler, on attend du chef qu’il imprime fortement sa marque, et cela reflète l’esprit même de cette musique de «surhomme». Diriger ainsi la musique de Bach serait la tuer dans l’œuf puisque cette musique doit sortir des musiciens eux-mêmes. Le chef est là pour permettre que tout soit synchronisé. La musique de Bach est une humanité dans laquelle chacun a un rôle précis, le tout est le fruit de l’ensemble des musiciens. Quand vous dirigez une œuvre contemporaine, êtes-vous dans une autre culture ? Pour la première fois dans l’histoire, toute la musique est contemporaine. Nous vivons de façon diachronique. Ainsi pour nous, les musiques de Josquin des Prés, de Bach, de Rameau, Debussy ou Lutoslawski sont notre monde contemporain. Et en même temps, nous vivons dans des espaces différents, grâce aux nouvelles techniques de communication, de sorte que les musiques du monde, le jazz expérimental, etc. font partie de notre culture. Ecoutez-vous d’autres musiques ? J’écoute tellement de musique savante occidentale – pour m’informer – que lorsque j’en écoute pour le plaisir, c’est toujours de la musique différente, iranienne ou arabe, un peu de jazz... mais surtout les musiques du monde. s
L’Actualité. – Appréhendez-vous la musique comme un patrimoine ? Philippe Herreweghe. – Ces créations éphémères, que sont les architectures de son, ont un histoire. Comme en architecture, chaque génération construit sur ce que la génération précédente a imaginé. C’est d’autant plus un patrimoine que la musique occidentale est le fruit d’un mariage entre la sensibilité et la raison, à la différence d’autres civilisations qui ne sont pas allées aussi loin dans la notation ou qui transmettent la musique par voie orale, de maître à maître. En Occident, la musique n’existe pas que dans les sons mais aussi sur le papier. D’autre part, je pense que toute œuvre d’art forte et pure est éternellement moderne dans la mesure où elle parle à toutes les générations, de même que l’église romane est d’une grande modernité, et encore source d’inspiration pour les architectes, parce qu’elle est source d’émotion et de plaisir. Comment faites-vous pour restituer ce patrimoine ? Le patrimoine musical occidental n’est accessible qu’à ceux qui ont le temps et la compétence pour aller chercher les partitions dans les bibliothèques et les rassembler – car les différentes parties d’une œuvre sont souvent disséminées à travers l’Europe –, pour les lire et les entendre à la lecture. Plus on s’éloigne dans le temps, plus les partitions sont difficilement lisibles, même pour des gens qui ont fait des études musicales, car les systèmes de notation ont évolué au cours des siècles. C’est donc un travail de recherche. Par un patient assemblage de lectures de traités d’époque et de comparaison des partitions entre elles, les musicologues parviennent à fournir aux musiciens des partitions lisibles aujourd’hui. Très souvent, ce sont les musiciens eux-mêmes qui ont dû être les musicologues en question. Ensuite se pose le problème organologique : par exemple, sur
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L’Actualité Poitou-Charentes – N° 45