yves baron La Ville/Musique s’entend dans le sens symphonie. Alors tout est vocabulaire musical, et chaque bruit est synonyme de vie et donc de musique. Vous arrive-t-il de partir dans une ville simplement pour la découvrir ? Pas spécialement aujourd’hui. Mais je retourne dans des villes de prédilection pour leur valeur sonore. Par exemple, Istanbul, Venise – géographies auditives, proches d’un langage. Sinon, je préfère découvrir une ville en regardant les guides touristiques ! Que faites-vous dans chacune d’elles pour les appréhender ? Je déambule. Je m’assieds aux terrasses des cafés. J’attends autre chose. Chacune d’elle est-elle une entité différente ? Cela dépend des hauteurs des maisons. Oui, elles ont chacune leur spécificité sensorielle. Peut-on les décrire comme un corps vivant ? De par leurs rythmes propres, leurs pulsations, dans ce sens, oui. Mais la ville m’intéresse pour m’y fondre. C’est moi qui reste le corps vivant. La ville n’est qu’une structure. Vous avez toujours vécu à Paris. La «musique» de Paris a-t-elle évoluée tout au long de ces décennies ? Elle a évolué, comme le monde entier, en niveau sonore. Dans la ville le temps passe très vite. On n’en a pas la notion véritable. La ville m’intéresse dans son aspect humain. Elle est pour moi très cinématographique et pas du tout radiophonique. Il faut des incidents. Une histoire. Pour moi la ville n’est pas du tout abstraite et reste artificielle. Et je préfère faire des bruits de ville futuriste – même avec les bruits réels – plutôt que de m’y promener avec un microphone. Je préfère «l’homme à la caméra». Et l’aspect «inhumain» des villes vous intéresse-t-il ? Lorsque je suis dans mon studio, l’inhumain devient émotion. Ecririez-vous une œuvre pour Hiroshima ? Dans mon travail, il y a toujours la vision de la dégradation. La faille écologique, nucléaire. L’apocalypse est à notre porte. s
«Je revendique le droit au chant des grenouilles !» Le botaniste Yves Baron consomme la ville avec une extrême modération. Et préfère la laisser aux autres...
La ville ne doit pas être le terrain de jeu favori du botaniste. Pas vraiment, non ! La ville, c’est un désert biologique. Un endroit où je ne me rends que par obligation, où je me sens emprisonné. C’est un espace où l’homme a éradiqué tout ce qui était naturel et sauvage. Parce qu’il voulait quelque chose de domestiqué... Aujourd’hui, la seule biodiversité de la ville, c’est une nature anthropique, entièrement forgée par l’homme. Et moi, ce que j’aime, c’est le chant des grenouilles... Ça c’est un truc que je revendique : mon droit au chant des grenouilles ! En ce sens, je suis un paléolithique!
Bruno Veysset
A vos yeux, le milieu urbain ne serait donc qu’un bloc de béton froid... Pas complètement. Il y a les parcs et jardins... bien qu’ils témoignent aussi de cette domestication de la nature ! Et si on n’entretient pas les bâtiments, la nature les recolonise. Un ou deux siècles plus tard, il n’y a plus qu’une forêt... sur un tas de pierres !
des choses à voir, pour peu qu’on se donne la peine de chercher. Et il y a aussi des plantes sauvages, des pionnières qui s’installent à la faveur de n’importe quelle anfractuosité. Par exemple, il existe surtout quelques coins de rues où la nature reprend discrètement ses droits. Sur un mur abandonné à sa dégradation, il suffit d’une fissure pour voir pousser des choses étonnantes ! Allez vous balader dans la rue Renaudot, en plein cœur de Poitiers ! Vous constaterez qu’une fougère a réussi à pousser dans l’encoignure d’un porche !
Sans attendre le siècle prochain, n’y a-t-il vraiment rien à découvrir dès maintenant ? Si, bien sûr. Il y a toujours des choses à regarder. On peut trouver des plantes échappées de cultures, emportées par le vent, les oiseaux... ou les fourmis. Au pied de la Tour à l’Oiseau, il y a un véritable musée d’ethnobotanique. Même après désherbage chimique, on trouve encore des pieds de maceron, un ancien légume dont on mangeait les racines. Le long des escaliers de la gare, on peut voir du lilas d’Espagne, une plante ornementale qui a élu domicile dans les vieux murs. Sur le flan sud de la cathédrale Saint-Pierre, il y a quelques spécimens d’érigéron mucroné, sorte de «pâquerette» ornementale d’origine américaine. Le long des murs de l’ancienne gendarmerie, on trouve aussi des Buddleias, des arbustes autrefois cultivés dans les jardins. Vraiment, il y a
La situation n’est donc pas si catastrophique. Non, sauf qu’en définitive, on ne recense que des espèces banales. Aucune chance de trouver des plantes rares dans un centre-ville.
Le développement de l’activité humaine, et a fortiori de la ville, serait donc incompatible avec la nature ? lncompatible ? Pas du tout ! En fait, l’homme civilisé a exclu la nature de son champ de connaissance.
Par haine ? Plutôt par peur. A la campagne, on déteste la nature, gibier excepté. Mais en ville, on la craint. C’est culturel. Pour l’homme néolithique, tout ce qui vient de la nature est mauvais. En cela, la ville a quelque chose de rassurant.
Recueilli par Emmanuel Touron
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 45
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