CRÉATION
Thierry Girard
sur la route du Tôkaïdô
Des images étonnantes du Japon à découvrir au musée Sainte-Croix de Poitiers
T
hierry Girard arpente la planète sans précipitation, à la mesure de ses pas. C’est un photographe promeneur. Qu’il marche dans ses terres d’élection, l’Aunis et la Saintonge, au Maroc, sur les rives du Danube ou au Japon, il se fond dans le paysage, pour le comprendre et le reconstruire. Son voyage au Japon pose un nouveau jalon dans son œuvre : les hommes aussi sont des paysages. L’Actualité. – Qu’est-ce qui vous attirait au Japon ? Thierry Girard. – Depuis longtemps, je m’intéressais à la littérature et au cinéma japonais. J’avais très envie d’aller au Japon mais j’hésitais parce que j’avais un peu peur des Japonais. En fait, dès mon arrivée je me suis trouvé très à l’aise, en sécurité physique et intellectuelle. A l’étranger, les Japonais portent souvent un masque parce qu’ils craignent de commettre un impair, alors qu’ils aiment rire, boire, manger... Pourquoi cet itinéraire du Tôkaïdô ? La route du Tôkaïdô est historique. Lorsque le pouvoir s’est scindé, au XVIIe siècle, entre l’Empereur et le Shogun, ce dernier, résidant à Tôkyô (nommé alors Edo), devait chaque année rendre une visite protocolaire à l’Empereur, à Kyôtô. Cette voie qui reliait les deux capitales était la plus sûre dans un pays infesté de petits seigneurs de guerre. Dans l’imaginaire japonais, l’importance de cette route est comparable, pour nous, aux chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est pourquoi elle a été illustrée par de grands peintres d’estampes, en particulier par Hiroshige qui fit éditer en 1834 et 1835 les vues des cinquantetrois relais Tôkaïdô. Quand j’ai vu ces estampes, j’ai pensé qu’elles pouvaient me servir de guide et de source de réflexion. J’avais lu aussi Chronique japonaise de Nicolas Bouvier où il raconte qu’il a fait cette route à pied en 1955. En outre, j’ai su très vite qu’aujourd’hui il s’agit d’un continuum urbain d’environ 500 km. Ce qui me convenait parfaitement car, dans cette
nouvelle phase de mon travail, je voulais revenir dans le vif du monde et sortir d’une dimension contemplative et métaphorique sur laquelle j’avais beaucoup travaillé ces dernières années. Avez-vou s ressenti, davantage que dans d’autres voyages, le fait d’être étranger ? La distance est très confortable parce que les Japonais sont très respectueux de l’étranger, surtout quand celui-ci photographie car eux-mêmes se photographient beaucoup. Par exemple, il n’est pas rare de voir, au printemps, un grand nombre de Japonais avec leurs appareils photos au pied du même cerisier en fleurs, chacun ignorant l’autre en attendant que tombe le pétale élu par l’un ou par l’autre. C’est très étonnant. Il m’est arrivé de passer un quart d’heure, avec un matériel assez imposant, à photographier des gens dans la rue, sur la plage ou dans un parc, sans que personne ne vienne me demander quoi que ce soit. Souvent, je travaillais avec le même silence que lorsque je photographiais un paysage sans présence humaine, sans avoir besoin de me justifier. Le Japonais sait qu’il est photographié mais il ne le montre pas. Simplement avec un petit sourire de remerciement ou un signe de la main au moment où je m’en vais. C’est pourquoi il y a plus de personnages dans vos photographies ? J’avais vraiment envie de photographier à nouveau des gens et il m’est apparu que c’était beaucoup facile au Japon qu’en France. Les Japonais voient qu’une action photographique est en cours mais, avec ma façon de procéder, on ne sait jamais quand la photo est prise car, avec un appareil de prises de vues moyen format posé sur un pied, il est possible de déclencher l’obturateur sans nécessairement regarder dans le viseur. Cela crée une sorte de liberté de part et d’autre. Il serait impensable de faire la même chose sur une plage de l’île de Ré. Etant donné la paranoïa qui se développe en France autour de la notion du droit à l’image, ce serait le procès assuré.
q Propos recueillis p a r Jean-Luc Terradillos
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L’Actualité Poitou-Charentes – N° 44
Comment les Japonais ont-ils apprécié votre travail ? La plupart étaient surpris qu’un étranger venant pour la première fois ne photographie pas une image «idéale» du Japon, qu’elle soit traditionnelle ou high-tech. Un conservateur de musée m’a confié qu’il était troublé parce que ce travail montrait un Japon intime qui devrait être dévoilé plutôt par un photographe japonais. R e v e n o n s sur vos travaux en PoitouCharentes. Quel était la question à résoudre pour le marais de Brouage ? Comment photographier l’austérité du paysage, le non spectaculaire, comment photographier un sol qui est lié aux états du ciel et qui varie comme la mer avec ces états du ciel. Je ne pouvais pas prendre en compte la richesse écologique du marais, mais seulement une richesse de matière. C’est toute l’ambiguïté de la photographie de paysage. Les images les plus intéressantes sont celles qui, quelle que soit la pertinence des marqueurs documentaires de ce paysage, échappent à cette lecture un peu contrainte parce qu’il se
passe quelque chose d’autre, qui est de l’ordre de la sidération. La photographie n’est pas une mimésis du monde, c’est une réécriture. Comment photographier un lieu qu’on connaît très bien ? On ne connaît jamais très bien un lieu tant qu’on ne l’a pas traversé lentement. Avant de commencer le Voyage en Saintonge, j’avais le sentiment de connaître tous ces paysages. En fait, je les avais trop souvent traversé en voiture et distraitement. L’itinéraire s’est donc dessiné au fur et à mesure, selon le principe de la spirale, c’est-à-dire ne pas repasser au même endroit. Si vous refaisiez ce Voyage en Saintonge aujourd’hui, serait-il en noir et blanc ou en couleur ? Si je travaillais à nouveau en Saintonge, je choisirais la couleur et j’accorderais plus de place aux villages, aux périphéries des villes. Cette dimension urbaine était absente dans le premier voyage, plutôt centré sur une image mythique de la Saintonge, sorte de paradis oublié. s
Les photographies de Thierry Girard sont exposées au musée Sainte-Croix, à Poitiers, accompagnées des estampes d’Hiroshige, du 15 avril au 15 juin 1999. A cette occasion, un livre est publié par les éditions Marval avec un texte de Yuko Hasegawa et des postfaces de Nagahiro Kinoshita et Philippe Bata. Le travail de Thierry Girard sur le Japon a été réalisé lors d’une résidence à la Villa Kujoyama, à Kyôtô en 1997 (Afaa, ministère des Affaires étrangères).
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