CRÉATION
Avec Ô Nuit !, son dernier spectacle créé à Lusignan, Danièle Virlouvet invente un théâtre sans verbe ni pathos, où tout vit
La planète
Virlouvet L a scène est petite mais paraît immense dans le noir. C’est la nuit d’un rêve profond, une sorte de nuit primordiale d’où émergeraient les quatre éléments pour donner vie à des «choses» qui bougent lentement, d’étranges créatures dont l’identité nous échappe. Leur taille aussi nous échappe. Certaines semblent sans limite, d’autres donnent l’impression de s’agiter dans une goutte d’eau. vibration du rouge, du bleu, du jaune, du blanc, avec l’intensité de la couleur seule – c’est-àdire presque dématérialisée, à nous faire oublier la pesanteur du support –, intensité que l’on perçoit dans les œuvres d’un James Turrell. Ce rêve peuplé de formes lumineuses est nimbé dans un univers sonore qui s’immisce peu à peu dans le silence de la nuit. Aux bruits des choses se mêlent de subtiles et minimales mélodies portées par une orchestration insolite, où l’on reconnaît le grain de la contrebasse, les touches cristallines d’un piano d’enfant, le souffle d’instruments indéterminés. Ce spectacle, qui nous plonge dans un état de rêve éveillé, a pour acteur principal le papier. Depuis une dizaine d’années, c’est le matériau de prédilection de Danièle Virlouvet. Elle en connaît toutes les qualités, sait jouer de sa fragilité, qui confère au papier cette vibration unique, et de sa résistance, qui permet – quand on sait le prendre – de faire tenir dans l’espace, comme en apesanteur, des feuilles de plusieurs mètres de haut. Dans son dernier spectacle, Ô Nuit ! ou «rites et jeux de grandes formes animées de papier», créé en novembre 1998 à Lusignan, Danièle Virlouvet abandonne toute référence à une quelconque figuration humaine ou animale pour se concentrer sur la matière même du papier, pour créer des images abstraites avec des formes irréelles. Sans verbe ni pathos, ces formes allégées donnent aux images une densité rare. Mais qu’est-ce qui se joue dans ce monde autre ? Dans notre rêverie, nous croyons voir, dans leur expression essentielle, la sensualité du mouvement lent, la parade nuptiale, les soupirs de l’amour, le travail de l’enfantement, le combat des géants, l’immensité «intranquille» de la mer, l’attraction terrestre, le chant des étoiles...
Mytilus
q Carlos Herrera P h o t o s Mytilus et Vincent Brault 24
Ce qui se joue devant nos yeux est sans échelle, cela tient à la fois de la valse des galaxies et de la vie invisible des cellules. Cela ne parle pas non plus. Ces formes nous laissent entendre un langage concret. Elles se plient, se froissent, se déchirent, se tendent, s’envolent, se déplient… tantôt souples comme de la soie, légères comme un chaton, tantôt carapaçonnées, rivées au sol comme un roc. Dans la nuit, c’est d’elles que vient la lumière :
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 43
Vincent Brault
Danièle Virlouvet nous rappelle qu’une voie ouverte par Antonin Artaud reste encore à explorer. Elle le cite : «Je dis que ce langage concret, destiné aux sens et indépendant de la parole, doit satisfaire d’abord les sens, qu’il y a une poésie pour les sens comme il y a une poésie pour le langage, et que ce langage physique et concret auquel je fais allusion n’est vraiment théâtral que dans la mesure où les pensées qu’il exprime échappent au langage articulé.» (Le Théâtre et son double)
«Nous devons “entrer” dans le papier, ne pas lui imposer nos comportements»
La «voie» du papier exige beaucoup de patience, de rigueur et d’ingéniosité. Il faut tout inventer. La poétique des images est servie par une technique très sophistiquée, qui ne se laisse jamais deviner. Les cinq artistes en scène sont invisibles. La mise en scène et le jeu se rapprochent du travail du sculpteur, mais un sculpteur qui agirait de l’intérieur de la matière. «Chaque geste demande une élaboration minutieuse car nous devons “entrer” dans le papier, ne pas lui imposer nos comportements, explique Danièle Virlouvet. Je disais souvent,
on se disait : “Attention, cela sent l’humain !” En effet, les spectateurs ne doivent pas sentir la présence du squelette humain dans l’architecture de ces formes animées, ni dans leurs déplacements, ni dans leurs rythmes. Un tel spectacle nous oblige à innover sans cesse, à trouver des solutions inédites pour tendre vers des images toujours plus simples, plus pures. C’est très long. Nous avons consacré de nombreux mois à ce travail. L’énergie sonore du spectacle a été, depuis sa conception, modelée au fur et à mesure. La musique définitive, créée par le musicien qui l’interprète en direct, ne vient pas simplement illustrer ce qui se passe sur scène. Il ne joue pas pour mais avec ce qu’il voit et ce qu’il entend, parce que le papier joue aussi.» En symbiose avec ces créatures, il réussit, avec finesse, à nous hisser dans ce monde étrange. Si extraordinaires que soient les possibilités offertes par l’espace plastique de la scène, c’est d’abord du théâtre que nous voyons. Ce monde cohérent qui s’organise devant nous, en métaphores stellaires et cellulaires, n’est pas hermétiquement clos. Ces formes sont animées par une vie qui sent notre présence. Elles nous expriment leurs émotions, comme nous face à ce plateau suspendu dans la nuit. Elles sont habitées par des êtres humains qui, par leur science du geste, se font oublier. Délicatesse extrême. La marque de l’intelligence de l’homme. s
Ci-dessus, la scène de «la mer». Ô Nuit !, «rites et jeux de grandes formes animées de papier». Mise en scène et scénographie : Danièle Virlouvet. Comédiens : Emmanuelle Cassy, Béatrice Ferron, Cédric Laurier, Daniel Moniz. Lumière : Sylvain Girard. Musique : Thomas Baudriller. Spectacle de la Cie «du coq à l’âne» (tél./fax : 05 49 41 78 39), coproduit par Le Théâtre-Scène nationale de Poitiers.
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