ERRARE
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rrare humanum est. L’erreur est h u m a i n e . Le proverbe est connu : il y a là – ce qu’indique le présent – une vérité générale. Les erreurs en effet jalonnent l’histoire des hommes. Certaines furent fatales. On les accepte. C’est la fatalité. Il y a une autre façon d’envisager les erreurs humaines. Non pas comme des fautes, des tentatives avortées, des échecs, mais comme des ébauches, des essais pouvant conduire à des innovations, entraîner ou précipiter des progrès. On sait où son erreur d’orientation a mené Christophe Colomb. A quel hasard Fleming doit la découverte du pénicillium. Quelle maladresse est à l’origine de la fameuse tarte Tatin. C’est dans cet esprit que fut conçue l’exposition que nous propose le musée des tumulus de Bougon. L’exposition, créée par le musée national suisse de Zurich, a été précédemment accueillie par le musée de Lonsle-Saunier dans le Jura. Elle rassemble un certain nombre de «bévues et ratés antiques», classés par thèmes (erreurs de jugement, ratés de fabrication, maladresses, fautes d’orthographe ou de grammaire, ratés modernes) et par époques. Le parcours suit un ordre chronologique. Il commence tout naturellement par le paléolithique et le néolithique, et par une erreur d’appréciation. Elaine Lacroix, la directrice du musée, se montre très pédagogue quand elle évoque ce chasseur qui a «vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué», quand elle explique comment, après l’avoir blessée d’une flèche, l’imprudent a suivi la bête dans sa caveme, où elle lui a déboîté la mâchoire. Le chasseur et l’ourse sont morts ensemble, et après eux l’ourson, incapable de survivre seul. Plus loin ce sont des étourderies – des tissus plus ou moins serrés –, des maladresses – des haches brisées, des marteaux cassés en cours de percement –, les balbutiements d’un apprenti tailleur de silex.
Bévues et ratés antiques L’erreur est féconde, souvent poétique, comme le montre une exposition au musée des tumulus de Bougon D e n i s Montebello
Avec l’âge du bronze et l’âge du fer, ce sont des ratés de fabrication : des haches, des pics, des lames de faucilles avec malfaçons, des bracelets, des cuillers témoignant d’une maîtrise imparfaite de la technique (de refroidissement par exemple) ou d’une connaissance insuffisante des matériaux. De l’époque gallo-romaine, on retiendra les nombreux ratés de cuisson, des fournées entières de sigillée éclatée ou a g g l o m é r é e , fondue (des moutons comme on en voit au musée de Millau), ou encore les ratés de verriers, des vases en pierre ollaire brisés en cours de façonnage, des ébauches de gobelets,
des erreurs et corrections de peintres. A i n s i cette petite chèvre (HOC EST CAPRATINA) que le peintre a d’abord représentée de face et dont il a, finalement, dessiné les cornes de profil, faisant sans le savoir du Picasso – plagiaire par anticipation, dirait Jacques Roubaud, comme ce distrait qui nous propose les trois Grâces avec quatre paires de jambes ! On voit là combien l’erreur est féconde. En tout cas elle rompt avec l’académisme, casse la routine, et retient notre regard. Elle rend hommage au mauvais ouvrier. Elle nous apprend qu’un artiste n’est peutêtre rien d’autre qu’un artisan raté, un individu qui n’a pas su, pas voulu s’adapter. Ne dit-on pas que le moule est cassé quand une personne est unique en son genre ? La poésie, c’est ce que nous révèle cette exposition, naît d’une prose empêchée, d’un outil défectueux ou d’une maladresse. Et la beauté, qui pour nous modernes est forcément bizarre. Si l’erreur nous arrête, comme un geste du hasard, si nous voyons en elle aujourd’hui un objet de désir, elle ne décourageait pas le sculpteur qui, ayant raté son chapiteau, retournait la pierre et recommençait le travail de l’autre côté. De même le graveur. S’il gérait mal l’espace dont il disposait, s’il ignorait les règles les plus élémentaires de la grammaire, le sens des mots, il n’en continuait pas moins de graver. Barbarismes et solécismes ne l’arrêtaient pas, quand ils ont décimé des légions de forts en thème. Leurs erreurs ne font pas que nous réjouir, elles nous décomplexent, nous libèrent. Elles ôtent des arguments aux académies, aux gardiens de la pureté, en nous montrant déjà, sur les décombres du latin, une langue en train de naître, la nôtre, devenue ce qu’elle est par la faute de charretiers, de soudards, de péquenauds, ou de ces ignorants qui gravaient sans savoir. s Exposition jusqu’au 15 avril 1999. Ci-dessus, petit médaillon des trois Grâces, terre cuite, coll. musée archéologique de Saintes, dessin : Michel Coutureau
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L’Actualité Poitou-Charentes – N° 43