PAYSAGES HUMAINS
Seren et ses racines François-Xavier Seren réalise un inventaire photographique du patrimoine architectural et humain. Un travail sur la France et les Français qui l’a conduit en Poitou-Charentes
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q Emmanuel Touron Photos F-X Seren 60
n déraciné. Né dans l’Algérie française de 1958, François-Xavier Seren a grandi dans le sillage de son père militaire, un parcours aléatoire, improvisé au gré des ordres d’affectation. Aucune appartenance à une région ou à une culture. A vingt ans, lui et s o n Leica sont partis sur les routes du photoreportage free-lance. De Point de VueImages du Monde à Vogue-Homme, des Compagnons du tour de France aux Demoiselles de la Légion d’Honneur, de VSD à Libération ou de l’aristocratie à la Garde républicaine, il a toujours axé sa démarche photographique autour de la mémoire. A quarante ans, cet apatride culturel semble vouloir poser ses valises pour essayer de comprendre le monde dans lequel il vit. Comme pour s’offrir des racines qu’il n’a jamais eues, peut-être aussi pour forger ses propres souvenirs à partir de ceux des autres, il s’est lancé dans un travail sur la France à travers la mémoire vivante de ses concitoyens. «Le passé appartient à tout le monde.» Sousentendu, lui aussi a droit à une part de cette mémoire collective qui fait l’histoire d’un pays. Sur les quelque 36 000 communes françaises, François-Xavier Seren en a retenu 1 200 susceptibles de figurer dans son «inventaire photographique du patrimoine architectural et humain». «Toutes s’articulent autour d’un vieux bourg entouré de constructions modernes et sont situées dans le giron de grandes agglomérations. Elles sont toutes en train de perdre leur identité et leurs rôles traditionnels. Elles ont toutes tendance à se dépersonnaliser en devenant de simples cités-dortoirs.» Sévère mais réaliste. «Si la France veut jouer un rôle européen et mondial, l’entité communale devra disparaître... Parce qu’elle coûte beaucoup trop d’argent pour n’en rapporter que trop peu. Le sys-
tème n’est plus viable dans sa forme actuelle. Les mairies ont une politique d’admission qui tombe à côté. Par exemple, pour renouveler et rajeunir la population de leur commune, les élus privilégient la construction de logements neufs dans la périphérie. Erreur monumentale ! Les nouveaux habitants – quand il y en a – désertent les centres-bourgs qui, évidemment, meurent à petit feu. Il serait plus judicieux de favoriser la restauration de l’immobilier ancien au cœur des villages. Pour s’épargner une survie artificielle, ces petits bourgs ont tout intérêt à se réunir, dès maintenant.»
Une mémoire déjà vacillante
Mais la communauté de communes implique que l’entité villageoise soit fondue dans la collectivité. D’où la disparition de sa mémoire et de sa culture. C’est là que le travail de François-Xavier Seren prend sa source et trouve sa justification. Anticipant le déclin de ces hameaux, il part à la rencontre de leurs habitants, dictaphone dans une main, 24x36 dans l’autre. C’est pour sauvegarder une mémoire déjà vacillante qu’il a entamé cet inventaire. Une démarche entreprise «avec et pour les communes». Concrètement, François-Xavier Seren propose aux municipalités de leur constituer une galerie de portraits, ceux de leurs administrés. Là où on le demande, il s’immerge, se fond dans le décor, se fait accepter. «A Chalais, près de Loudun, j’ai passé presque toutes mes soirées avec les habitants !» Ce premier séjour dans la Vienne a duré six mois. Six mois pendant lesquels le photographe a visité une centaine de foyers, tiré près de cinq cents portraits et enregistré deux cents interviews. «La photo ne vient pas en illustration
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du texte. C’est un complément.» Le texte ? C’est la retranscription mot pour mot des entretiens que lui ont accordés les habitants. «En réalité, pas tout à fait mot pour mot ! Parce qu’il s’est parfois créé un tel climat de confiance que certaines personnes m’ont raconté des choses très intimes... Bien trop intimes en tout cas pour être mises sur la place publique.» Les photos ? Ce sont celles des habitants qu’il rencontre. Noir et blanc exclusivement. «Le noir et blanc donne une vision réaliste de la vie. Un cliché couleur est soit triste, soit gai, sans nuance. Le noir et blanc, avec sa gamme de gris, peut véhiculer tous les états d’âme d’un individu. Il crée une ambiance particulière, très riche en informations. Je veille aussi à donner un cadre à l’image. C’est pourquoi je photographie toujours mes sujets à l’endroit où je les ai interviewés, chez eux la plupart du temps. C’est ainsi qu’une photo appartient à elle-même, qu’elle a une âme.» II y a eu Villedomain en Indre-et-Loire, Daguin dans les Pyrénées-Atlantiques, Sugères dans le Puy-de-Dôme, Chalais et l’exposition «Chalais, terre d’hommes»1. Au printemps prochain, un premier ouvrage. Et puis, il y aura bientôt Jardres et Dissay dans la Vienne, Cerizay dans les Deux-Sèvres et une vingtaine d’autres.
François-Xavier Seren espère immortaliser la mémoire d’une soixantaine de villages. «Je veux prouver qu’humainement, chacun a une fonction sociale à jouer, chacun a quelque chose à raconter. Il est de mon devoir de l’écouter... avant qu’il ne soit trop tard ! J’étais en reportage à l’étranger quand j’ai réalisé n’avoir jamais interviewé ma grand-mère. Jamais je ne lui avais demandé de me raconter son histoire. Quand je suis rentré, elle n’était plus là... Quand un homme ou une femme disparaît, il n’y a plus rien après. C’est un passé qui s’éteint, une partie de notre mémoire à tous qui s’évanouit. C’est curieux d’ailleurs, parce qu’aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, on laissait beaucoup d’écrits derrière soi. Evidemment, ce n’était pas toujours de la grande littérature, mais on laissait des traces. Aujourd’hui, on écrit de moins en moins. Je ne sais pas pourquoi... Peut-être a-t-on fait croire aux gens qu’ils n’avaient plus le temps pour ça...» François-Xavier Seren, nostalgique par anticipation ? «Nostalgique ? Certainement pas ! J’adore cette époque. D’abord parce qu’on vit bien mieux qu’il y a cinquante ans. Ensuite parce que les choses vont bouger énormément dans les prochaines années. Effrayant, c’est vrai... mais tellement excitant !» s
Ci-dessus, Henriette Fazilleau, retraitée agricole à Seugné, M et Mme Robert Arnoux, à Chalais.
1. Après Paris, l’exposition «Chalais, terre d’hommes» a été présentée au CRDP de Poitiers du 14 septembre au 1er octobre 1998.
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