Un jardinier
naturaliste
à l’aube du XXIe siècle
Entretien avec Gilles Clément, paysagiste hors du commun qui nous explique sa conception du jardin planétaire
Propos recueillis par Guy Tortosa Photos Mytilus et Gilles Clément
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L’Actualité Poitou-Charentes – N° 42
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ngénieur agronome, mais aussi écrivain et photographe, Gilles Clément se veut avant tout jardinier. Le parc André Citroën à Paris, le domaine du Rayol dans le Var et l’île Derborence à Lille comptent parmi les dernières réalisations de ce paysagiste hors du commun qui partage son temps entre son agence parisienne, ses explorations du monde contemporain, sa maison et son jardin creusois. Commissaire général d’une exposition qui se déroulera en 1999-2000 dans la Grande Halle de La Villette à Paris, Gilles Clément en appelle à la «responsabilité du passager de la terre». Créateur et chercheur, «artiste involontaire» et chef d’entreprise, cet humaniste renoue dans notre siècle avec la culture des savants et des explorateurs de la fin du XVIIIe siècle. Au cours d’une expédition entomologique effectuée au Cameroun en 1974, Gilles Clément a découvert un papillon jusqu’alors inconnu du monde scientifique. Depuis, ce spécimen, le Bunæopsis clementi, porte le nom de son «invent e u r » . A travers ses jardins, mais aussi dans ses écrits et dans des photographies qui sont étonnamment proches des notes photographiques de quelques artistes comme Daniel Buren, Raymond Hains ou JeanLuc Moulène, Gilles Clément donne de nouveaux repères à tous ceux qui, sans en avoir tout à fait conscience, œuvrent dans le «jardin planétaire». Dans le présent entretien, il revient sur quelques-uns de ses concepts favoris et révèle, en abordant la question de l’organisation politique de la cité, certains aspects jusque-là rarement évoqués de sa réflexion. G T
Gilles Clément
qualités documentaires une photographie présente des qualités esthétiques, mais ce qui doit prévaloir cependant c’est son côté documentaire. L’usage de différents outils de médiation m’aide par ailleurs dans la compréhension de ce que j’étudie. Selon que je représente un objet avec tel ou tel outil, je le vois différemment. Et si je ne vois pas la même chose c’est aussi parce que je ne fais pas la même chose. Le dessin est de ce point de vue particulièrement avantageux. Dessiner c’est extraire, c’est aussi éliminer... Celui qui dessine accroît sa connaissance de l’objet qu’il est en train de dessiner par le fait même qu’il le dessine. En fait, l’important c’est de faire. C’est simplement dans le faire que les choses se produisent. Mais il y a mille façons de faire. Faire, ce peut-être dessiner, photographier, mais aussi discuter, jardiner... Si je cumule enfin des moyens aussi divers afin de r e n d r e compte du sujet qui m’intéresse, le paysage, c’est sans doute aussi en raison de la diversité même du paysage. En fait, en matière de paysage, tout est complémentaire, tout est question de cohérence. Le fait de traiter simultanément ce sujet à travers le dessin, la photographie ou encore le texte, c’est aussi un moyen d’exprimer sa complexité. Dans le roman que vous avez récemment publié, Thomas et le voyageur, vous revenez sur certains concepts traités de manière plus théorique dans d’autres livres, notamment le Jardin en mouvement. Qu’est-ce qui est à l’origine de ce roman ? Je voulais aborder le thème ambitieux du «jardin planétaire» en évitant de paraître prétentieux. L’objet est tellement vaste, il est à tel point hors des limites normales d’intervention d’un individu, qu’il était exclu de le refabriquer. En fait, le jardin planétaire est un jardin virtuel. Il me fallait permettre à ceux à qui je souhaitais m’adresser de l’appréhender comme tel, c’est-à-dire mentalement. Avec la fiction, je savais pouvoir mettre au service de la complexité biologique du sujet le pouvoir d’imagination de mon lecteur. En vérité, nous pratiquons tous les jours la virtualité, le livre constitue simplement un moyen parmi d’autres d’activer cette pratique. Qu’entendez-vous par cette notion de «jardin planétaire» ? Il s’agit d’un constat et non d’une véritable invention conceptuelle. La «finitude écologique» confine la vie dans les limites de la biosphère terrestre. A ce titre, il y a assimilation possible entre la planète et
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Vue du jardin en mouvement de Gilles Clément à La Vallée, dans la Creuse.
L’Actualité. – L’écriture, le dessin ou encore la photographie occupent une grande place dans votre travail. Selon moi, vous jardinez autant avec votre stylo, votre crayon et votre appareil photo qu’avec les outils «traditionnels» du jardinier. Ce faisant vous renouez avec une tradition dans laquelle, notamment pendant la Renaissance, pour mener à bien son projet, un créateur devait souvent être tout ensemble un ingénieur, un architecte, un écrivain et un dessinateur. Quelle est la fonction du dessin, du récit ou de la photographie dans votre travail ? Gilles Clément. – La photographie, et c’est également vrai du dessin, constitue d’abord un moyen de transmission. C’est sa valeur pédagogique et documentaire qui fait que je choisis telle ou telle photographie, parce qu’elle raconte quelque chose qui permettra à celui qui la regardera de mieux saisir mon propos. Je préfère bien sûr qu’en plus de ses
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le jardin autour du principe d’enclos (le mot jardin vient du germanique garten, l’enclos). Par ailleurs, l’anthropisation planétaire (aujourd’hui généralisée) amène à constater que chaque parcelle du territoire terrestre se trouve désormais sous surveillance (active ou passive) de la part de l’humanité. Et ceci exactement comme le jardin se trouve soumis au regard du jardinier. Il s’agit bien sûr d’un regard amical. La notion d’écosystème a-t-elle encore un sens dans un jardin où tout semble se résumer à la figure du mouvement, du brassage et de ce continent que vous appelez le «continent théorique» ? Quelle que soit la figure du brassage, son état de complexité ou de simplicité, la notion d’écosystème perdure. Il s’agit, littéralement, du système écologique en place, par conséquent de l’état actuel des échanges entre les êtres vivants mis en présence. Cet état est évolutif mais l e principe d’échange fonctionne tant qu’il existe des êtres vivants en rapport les uns avec les autres. Ce qui m’a toujours frappé dans le «brassage planétaire», c’est la dimension implicite d’un message qui, appliqué aux sociétés humaines, constitue un véritable programme politique basé sur l’éloge des migrations et du métissage. Je perçois une contradiction entre les positions que vous défendez et celles de nombre d’écologistes qui, tel le Suisse Lucius Bürckhardt, s’élèvent contre ce qu’ils appellent le «brouillage des info r m a t i o n s » ? C’est nous qui avons l’esprit brouillé. La nature, elle, n’est pas brouillée. Depuis des millions d’années, elle ne cesse de se réorganiser et va ainsi vers toujours plus de complexité. Dans l’exposition que je prépare pour l’an 2000 à La Villette, le visiteur sera invité à explorer deux espaces, deux voies différentes qui, selon moi, sont appelées à se rejoindre un jour. D’un côté il y a le manège des continents et de l’autre il y a le manège des cultures. Il y a très longtemps, la dérive des continents a contribué à fabriquer des êtres vivants de plus en plus éloignés les uns des autres et, par voie de conséquence, de plus en plus différenciés. Je les appelle des «êtres endémiques». Parallèlement, et sur une échelle de temps différente, il s’est produit un phénomène semblable que j’appelle le «manège des mythes et des cultures». Des populations restées longtemps sans contact ont produit des «endémismes culturels».
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Aujourd’hui, tout est en train de changer. Un brassage généralisé des êtres et des cultures relativise nombre de spécificités et contribue à l’émergence d’une conscience et d’un monde nouveaux. Bien sûr, les êtres humains sont attachés à leurs cultures, mais ils perçoivent aussi la relativité de leurs différences. Nous ne pouvons faire autrement que de nous ouvrir à l’autre. Il faudra sans doute encore quelques milliers d’années pour y parvenir, mais les chapelles et les identités culturelles évolueront inévitablement dans le sens d’une légende et d’un panthéon communs. C’est la vie qui veut ça. Pour le dire autrement, la vie est iconoclaste. L’homme s’attache à des images, il construit son identité autour d’elles, il fantasme des systèmes de croyance immuables et cependant, quoi qu’il fasse, le monde continue à se transformer autour de lui, à briser les images en question. Existe-t-il des situations dans lesquelles des espèces qui se trouvent déplacées dans un contexte qui à l’origine n’est pas le leur s’y trouvent encore mieux qu’auparavant ? C’est extrêmement fréquent. Le cosmos mexicain a colonisé par exemple la presque totalité du haut plateau malgache, et cela sur des milliers de kilomètres carrés. Or, cette plante n’avait jamais atteint un tel développement au Mexique. De même, on trouve des renouées de Chine au bord des rivières de France, des robiniers américains le long de toutes les voies ferrées... De tels phénomènes ne peuvent-ils pas avoir parfois des conséquences négatives ? Tout à fait. C’est notamment le cas de cette algue «tueuse» d’origine tropicale, Caulerpa taxifolia, qui se développe de nos jours dans la mer Méditerranée parce qu’elle n’a pas rencontré à cet endroit les facteurs limitants qu’elle trouvait auparavant dans son milieu d’origine. Si, quand on déplace un être vivant dans un lieu où il est capable de vivre, on ne déplace pas avec lui tout ce qui lui est écologiquement associé (champignons, parasites, insectes, etc.) soit on va empêcher sa vie, soit on va favoriser son extension. Dans un cas, ce peut-être faute d’insectes nécessaires à sa reproduction, dans un autre cas, ce peut être parce que ses prédateurs naturels ne l’ont pas suivi. N’y a-t-il pas dès lors un risque à faire l’éloge de ce que vous appelez le «brassage planétaire» ? Ce que je crois, c’est que ce brassage est de toute façon absolument inévitable. Il est logique, il est
Sur l'île de la Réunion, Kniphophias sud-africains associés à un arbuste américain (Solanum aurantiacum) dans un sous-bois de bambous calumets.
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biologique. Il n’y a pas de raison de penser qu’il n’est pas écologique. Il crée des désordres, il existe... Grâce à lui ou à cause de lui certains êtres disparaissent et d’autres apparaissent. L’homme est un facteur parmi d’autres de ce brassage mais il ne faut pas oublier que celui-ci se produisait déjà en un temps où l’être humain n’existait pas sur terre. Quand l’Amérique du Sud est allée frapper l’Amérique du Nord, les placentaires, qui sont des mammifères d’Amérique du Nord, ont fini, sur des milliers d’années, par chasser et détruire presque tous les marsupiaux du continent sud-américain. A cette époque, l’homme n’était là ni pour raconter ni pour moraliser tout cela. Il n’y a pas toujours eu sur le territoire de ce que nous appelons aujourd’hui la France les animaux et les plantes que nous y voyons à présent. Ici comme ailleurs, les glaciations et les tropicalisations ont provoqué des changements considérables. Nombre d’écologistes qui veulent figer le monde dans un état donné n’ont rien compris à l’écologie. L’écologie, c’est l’étude de l’interaction des êtres vivants entre eux. En dépit du fait qu’il ne soit pas ouvert au public, le jardin en mouvement que vous avez créé à La Vallée, dans l a Creuse, est peut-être la plus célèbre de vos réalisations . Comment est venue l’idée de ce jardin, dans lequel vous vivez et travaillez une bonne partie de l’année ?
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t i o n de ce que j’ai appelé ailleurs les «pyropaysages»... En fait, le jardin en mouvement est une philosophie, une attitude d’esprit. Il est né de l’observation d’une réalité physique, le mouvement, que tout le monde est prêt à reconnaître mais qu’on n’a jamais pris sérieusement en compte. Ce qui est frappant à La Vallée, c’est l’imbrication de deux cultures, de deux approches de la nature. A certains endroits, le jardin est peigné, ailleurs il semble au contraire comme livré à luimême. Cette ambiguïté tient pour une part à ma nature. Ceci dit, je pense qu’ont toujours coexisté dans les jardins un côté architecturé que l’on trouve dans la topiaire, les rideaux d’arbres et les palissades qui dirigent le regard et créent des perspectives, et un côté vivant, en mouvement. Ce dernier aspect qui est très présent dans le jardin en m o u ve m e n t a toujours été à l’œuvre dans les jardins anciens, y compris à Versailles. Cependant, même si ce mouvement m’est très cher, je ne peux pas concevoir un jardin qui se limiterait à une sorte d’illisible foisonnement. J’aime la vie que mon jardin contient, j’aime les insectes, les oiseaux, les lézards, les crapauds qui y ont élu domicile, et je ne veux surtout pas qu’ils s’en aillent. Mais mon regard a également besoin de se reposer, il lui faut pouvoir s’accrocher ici et là à des formes dont je reconnais qu’elles sont assez traditionnelles et qui renvoient à cette notion classique et en apparence antinomique du «jardin maîtrisé». J’ajoute que si j’étais plus savant, si je savais davantage de choses au sujet du comportement des plantes, si je pouvais aussi me débarrasser de certaines références culturelles qui par moments sont pour moi comme des béquilles, mon jardin serait encore différent. Peut-être m’y agiterais-je encore moins. Peut-être me contenterais-je de l’observer. Il serait plus mouvementé ? Probablement. Plus étrange aussi... En fait, j’ai l’impression que mon travail s’inscrit dans un moment charnière. J’ai le sentiment que mes recherches avec le mouvement annoncent quelque chose, mais ce quelque chose je ne le maîtrise pas tout à fait. Peut-on dire que vous négociez dans votre jardin avec deux aspects de votre personnalité : le méditatif et l’actif, le paresseux et l’entrepreneur ? C’est très juste. Evidemment, le paresseux a besoin
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Au départ, il n’y avait pas d’«idée». C’est la pratique qui est à l’origine de l’«idée». En fait, j’ai voulu gérer l’espace de ce jardin d’une manière différente de ce qui se fait généralement... Je ne voulais pas tondre, je voulais éviter de trop couper. Je voulais également privilégier l’observation sur l’intervention. Bien sûr, il m’a fallu intervenir, notamment pour ne pas me retrouver au milieu d’une forêt d’arbres qui aurait arrêté la lumière et limité la diversité de la flore. Mais ces interventions furent toujours effectuées en fonction des mouvements naturels de la végétation. La création du jardin en mouvement est principalement liée à l’introduction de nouveaux modes de gestion déterminés par l’étude du terrain et l’observation du comportement des espèces en présence. A La Vallée, quand un arbre tombe, j’interprète son comportement. Pour moi, ce spécimen n’est pas forcément bon à mourir. La tornade qui l’a renversé ne représente plus une malédiction mais un paramètre inattendu dans la transformation du jardin. C’est également en partant de l’observation que j’ai été conduit à réfléchir au rôle du feu dans la constitu-
Tapis de mousses, à Savill Garden, en Angleterre.
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de beaucoup travailler pour trouver des solutions qui lui permettent de moins travailler... Mais en définitive, il est moins pénible d’aider un arbre à se coucher que de le remplacer. En fait, le jardin en mouvement a quelque chose à voir avec l’économie de l’énergie et du temps. Aujourd’hui, dans les parcs, il y a toutes sortes de machines, des tondeuses, des souffleuses, qui ne sont pas indispensables et qui font beaucoup de bruit... Je fais tous les jours la démonstration que l’on peut se passer d’une grande partie de ces outils et je n’en éprouve que davantage de plaisir. L e jardin planétaire réserve également une grande place à l’économie... Oui, le jardinage planétaire part du principe que dans l’exploitation des ressources de la planète, l’homme peut trouver un meilleur rapport entre les gains et les pertes d’énergie. Comme son nom l’indique, le jardin planétaire renvoie à une conscience planétaire. Mais en même temps, la mise en œuvre du projet passe par l’action de chacun au niveau local. Small is beautiful... En fait, si le jardin est planétaire, le jardinier, lui, ne l’est pas. C’est sa conscience qui est planétaire... Voulez-vous dire qu’il faut «économiser» l’énergie de la planète ? O u i , le jardin planétaire a quelque chose à voir avec les n o t i o n s de production et de dépense. Il implique la nécessité pour l’homme de se plier aux conditions qui sont celles de la vie. Il part du principe qu’il devrait être possible d’exploiter la forêt sans la détruire. Il invite par exe m p l e à réfléchir au coût global de chaque chose. Que coûte par exemple une pomme produite par l’agriculture industrielle quand on tient compte des pesticides, des engrais, des pertes dues au rejet des fruits considérés comme impropres à la consommation en raison de leur calibre, des transports, du conditionnement, de la conservation, sans oublier les pertes en valeurs nutritives et en emplois dus à l’épuisement des sols et à l’automatisation des opérations ? En fait, l’idée que je me fais de la notion de jardin planétaire doit conduire à la prise de conscience que celui qui produit sans dépenser en énergies contraires réalise par pomme un bénéfice supérieur à celui que réalise le producteur industriel. Le coût global par unité de production industrielle est toujours supérieur au coût artisanal. L’angle de calcul dont je parle n’est pas celui des économistes du capital mais des économistes de l’écologie.
Gilles Clément
C’est donc le jardin planétaire contre la mondialisation ? Oui, en quelque sorte. La mondialisation nous piège. Via les circuits de la grande distribution, elle oblige les gens à consommer en toute saison et partout dans le monde les mêmes produits aux mêmes prix. Or, ce système est dramatique car il ne s’adresse en vérité qu’à ceux qui ont le pouvoir d’achat. Il ne fait pas travailler les gens sur place. Au contraire, il ne fait que les appauvrir davantage... L’exposition prévue à La Villette en l’an 2000 traitera de ces questions ? Oui, il s’agit d’une exposition manifeste. D’une certaine façon, ce sera aussi une exposition politique. Est-ce à dire que cette exposition proposera des solutions au système dominant de gestion des ressources de la planète ? Oui. Dans une partie de l’exposition qui sera consacrée aux «expériences», on pourra découvrir par exemple le projet de la ville de Curitiba. C’est une ville du Brésil qui offre a priori peu d’intérêt aux yeux d’un touriste. En revanche, c’est un modèle sur le plan d e l’organisation de la cité. D a n s cette ville qui compte aujourd’hui environ 1 500 000 habitants, le maire a mis en place un système de circulation qui permet d’éviter l’engorgement du trafic routier et la pollution automobile. Il a encouragé notamment le développement d’un système de transports collectifs en sites propres avec des codes colorés destinés aux personnes qui ne savent pas lire... Parmi les nombreuses innovations de la ville en matière d’urbanisme, j’ai été tout particulièrement frappé par la mise en place d’un programme de tri appelé le «troc vert». Dans chaque quartier, deux camions arrivent une fois par semaine. L’un est vide et l’autre est rempli de fruits et de légumes en provenance des surplus des halles municipales. Les habitants arrivent de leur côté avec des brouettes et des récipients contenant certains déchets prétriés qui sont destinés à être recyclés. Ils en chargent le premier camion et reçoivent en échange des bons qui leur donnent droit à une certaine quantité de légumes ou de fruits que la ville a négocié le matin parmi les invendus des halles. Le maire a également mis en place un vaste programme de sensibilisation destiné aux enfants, les c i t oy e n s de demain, en édifiant dans la ville soixante-quatre «phares du savoir». Certaines de ces constructions sont en bois de récupération, es-
Lupins des Andes en Tasmanie (exemple de «brassage planétaire»).
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sentiellement les anciens poteaux des lignes électriques et téléphoniques, érigées près des écoles et dans lesquelles les enfants peuvent trouver des livres, des documents et des jeux destinés à leur apprendre des notions liées à la vie de la cité, au respect de l’environnement et à la gestion des ressources naturelles. Certains verront dans tout cela un système un peu autoritaire. Pour ma part, je trouve que c’est un projet «éclairé» et ouvert. En fait, c’est une «utopie réaliste». Ce qui m’intéresse dans cette expérience, c’est qu’elle implique les citoyens en les responsabilisant. La notion d’environnement n’est pas limitée ici à la seule prise en compte de la nature. Elle intègre pleinement l’espace de la ville et de ses habitants. Plus généralement, cette politique concerne aussi le domaine de l’économie. C’est un des thèmes de Thomas et le voyageur. Oui. Comme le livre, l’exposition a pour objectif de responsabiliser le passager de la terre en tant que jardinier de son propre territoire. Je voudrais qu’en sortant de l’exposition, les visiteurs aient compris qu’ils vivent sur une seule et même terre que la notion de brassage a résumé en une figure unique, celle du «continent théorique». Je voudrais q u e comme chaque lecteur, chaque visiteur ait conscience que, quelles que soient les dimensions de l’espace qu’il habite, chaque acte a des répercussions jusqu’aux limites de la biosphère.
Gilles Clément
dans les pays où depuis des siècles elle est utilisée par la pharmacopée populaire. Pouvez-vous évoquer ces naturalistes du XVIIIe siècle qui ont une grande importance à vos yeux ? L’exemple de certains grands naturalistes comme Humboldt et Darwin a joué un rôle très important dans ma formation. On ne reconnaît pas assez leur importance dans l’histoire. C’étaient des hommes de terrain, ouverts, audacieux, courageux. La plupart de ces savants étaient également des grands voyageurs. Les hypothèses que ces personnalités avançaient à leur époque à partir de leurs observations lançaient la pensée très loin. Je crois qu’il faut réhabiliter cette culture. Il faut réhabiliter l’histoire naturelle. La biologie souffre aujourd’hui d’une spécialisation excessive. Nombre de scientifiques se sont orientés vers la microbiologie au détriment de la macrobiologie. Pour le dire de façon un peu schém a t i q u e, on sait souvent beaucoup de choses aujourd’hui sur le dernier petit chromosome, mais on ne sait plus du tout à quel être vivant il appartient. Aussi bien, certains biologistes qui étudient leurs cellules ne savent plus distinguer une marguerite d’un chrysanthème. Ils ne savent plus quelle est la forme des êtres qui portent les cellules qu’ils étudient. On est arrivé à un bout de la chaîne sans être capable d e remonter à l’autre bout. Dans ce contexte, le naturaliste apparaît comme une espèce d’extraterrestre parce qu’il est capable de nommer les êtres vivants et, encore plus fort, parce qu’il peut dire ce qui se passe entre eux. A ce propos, je me demande si l’écologie ne devrait pas consister à réhabiliter l’état d’esprit des honnêtes-hommes et des gentils-hommes de la fin du XVIIIe siècle. Avec une nuance décisive cependant : la vision transversale de l’humaniste concède à l’humanité une préséance sur l’ordre général tandis que la vision transversale de l’écologiste tend à noyer ou à diluer cette humanité dans un vaste ensemble considéré comme le Vivant (avec un grand V) où la nature n’est pas séparée de l’Homme mais intégrée à lui et lui à elle. C’est du moins ce que l’on peut attendre d’une «écologie humaniste». s
REPÈRES BIBLIOGRAPHIQUES Ouvrages de Gilles Clément : Le jardin en mouvement, Sens et Tonka éditeurs, 1994. Thomas et le voyageur (roman), Albin Michel, 1997. Les libres jardins de Gilles Clément, Editions du Chêne, 1997. Gilles Clément, une école buissonière, Hazan, 1997. Lucius Bürckhardt, Le design au-delà du visible, collection «Les essais», Centre Georges Pompidou, 1991. Guy Tortosa, Jardins ready-made et jardins minimaux, in Le Jardin, art et lieu de mémoire, sous la direction de Monique Mosser et Philippe Nys, éditions de l’Imprimeur, 1995. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 42
Espérons qu’au-delà du grand public vous serez entendu de certains acteurs du monde économique comme les directeurs de certaines industries pharmaceutiques qui, à des fins médicales, exploitent de façon parfois contestable les ressources naturelles de la planète. Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est que l’intérêt économique de certains laboratoires passe avant toute autre considération et contribue à déqualifier d’une certaine façon le rôle des scientifiques qui travaillent pour eux. Aujourd’hui, un laboratoire qui a financé des recherches sur la vincaïne, un produit utilisé dans la lutte contre le cancer de la prostate, peut se considérer comme le propriétaire de la plante contenant ce principe, la Vinca madagascariencis. Autrement dit, en s’autoproclamant propriétaire d’une plante dans le monde entier, ce qui est déjà i n c r o y a b l e , un laboratoire peut contrôler aujourd’hui le commerce de celle-ci, y compris
Molènes d’Europe en Australie (exemple de «brassage planétaire»).
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