SCIENCE-FICTION
Retour
A l’occasion du premier festival Utopia 98, créé au Futuroscope, nous avons rencontré deux amateurs de science-fiction
sur le merveilleux
scientifique
cle dernier, ont vécu le développement extraordinaire des techniques. C’était l’époque de la Fée électricité, du chantier de la Tour Eiffel, de la foi dans le progrès. Dans leurs romans, on retrouve cet émerveillement, mais aussi une veine fantastique, de l’inquiétude et du pessimisme, et beaucoup d’humour. Mêmes des auteurs très sérieux comme André Maurois et Anatole France ont laissé s’exprimer leur délire en publiant quelques textes fantastiques.» C’est, jusque dans les années 30, l’âge d’or de la SF française. Jules Verne étant plus proche de l’aventure et d e la vulgarisation scientifique, Claude Deméocq considère Rosny Aîné – celui de La Guerre du feu – comme le premier grand auteur de SF en langue française. Quatre autres figurent à son palmarès : Maurice Renard, André Couvreur, Jacques Spitz et Ernest Pérochon. Né à Bressuire en 1885, célébré pour ses romans p a y s a n s (prix Goncourt en 1920), Ernest Pérochon ne s’est écarté qu’une fois de son bocage littéraire pour écrire Les Hommes frénétiques (1925). La critique y vit un grand roman d’anticipation. «Une affreuse et folle histoire», comme le dit Pérochon qui montre la barbarie des hommes et les dangers de la civilisation scientifique. «Nous ne semblons pas remarquer que la science est une grande révolutionnaire. Je crains que le réveil ne soit terrible. Tant mieux si cette crainte est ridicule.» Ce livre est toujours réédité en poche par Marabout. Claude Deméocq a redécouvert un autre DeuxSévrien de cette époque, complètement oublié, Eugène Thébault (1864-1942). Ce journaliste, ami de Clémenceau, proche de Briand et de Jaurès, a écrit des romans populaires où se mêlent f a n t a s t i q u e et SF. Un pessimiste. Claude Deméocq nous livre cette citation : «Le mot vie et le mot mort sont stupides. Ce qui vit est libre, donc tout vit et éternellement, la mort étant une accélération des vibrations des cellules qui se décomposent et donc une vie plus intense.» Peu d’auteurs s’aventurent dans les arcanes de
Q
q Carlos Herrera P h o t o s Claude Pauquet
56
uand il était petit, Claude Deméocq rêvait en lisant tout ce qui lui tombait sous la main : Jules Verne, Alexandre Dumas, Zévaco... Il ne cessera jamais de lire, en cultivant peu à peu un goût pour la littérature fantastique et de science-fiction du début du siècle. Dans les années 60, il voue un culte à Jean Ray dont il dévore les romans réédités par la Bibliothèque Marabout, cherche à connaître l’homme en fouinant dans sa correspondance, découvre ses amis, des écrivains qu’on ne lit plus beaucoup comme Maurice Renard et André Couvreur, enquête sur ces derniers, sympathise avec leurs descendants, rencontre d’autres amateurs qui l’invitent à publier dans des fanzines et revues spécialisées – maintenant il rédige des préfaces et publie des livres –, et ainsi de suite. La passion fera de ce cadre bancaire un érudit du genre qu’on n’appelait pas encore science-fiction. «Le mot science-fiction, inventé aux Etats-Unis par Hugo Gernsback dans les années 30, est arrivé en France avec le débarquement en Normandie. Avant, on parlait de merveilleux scientifique. Les auteurs français, nés à la fin du siè-
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 42
la biologie. Dans la lignée de Frankenstein de Mary Shelley (1818) et de L’Ile du docteur Moreau de Wells (1896), les auteurs français campent de belles figures de savants et chirurgiens fous. André Couvreur, qui exerçait la profession de médecin, crée en 1899 l’horrible Carasco, chirurgien vénal et sans scrupules (Le Mal nécessaire). Dans Carasco surhomme ou le voyage en Eucrasie (1905), cet azimuté du bistouri tente de créer une utopie sur une île en forme de corps féminin – dont le sexe est un volcan. Il essaie de fabriquer des êtres parfaits, invite un philosophe, une belle jeune fille et un garçon superbe, mais tout chavire et, dans le feu des passions, l’île explosera. «Un éclat de rire permanent», souligne Claude Deméocq. Le professeur Tornada, autre créature de Couvreur, est un savant génial moqué par ses pairs. Dans sa première aventure (Une invasion de macrobes1, 1910), Tornada se venge en développant la taille de microbes, qui deviennent gros comme des immeubles et vont ravager Paris.
Parfaitement rationnel
Professeur de biochimie à l’Université de Poitiers et directeur de l’Ibmig, François Nau est aussi un amateur de SF. Adolescent, il lisait Jules Verne pour l’aventure et les bandes dessinées de SF dans la revue Meteor, mais c’est après sa thèse de 3e cycle, au début des années 70, qu’il s’est vraiment immergé dans cette littérature. «J’ai passé huit mois dans un laboratoire à Denver, Colorado, dit-il. Par nécessité et par goût, je me suis mis à lire beaucoup en anglais. C’est ainsi que j’ai découvert la SF américaine, genre très populaire qu’on touvait dans le moindre drugstore à un prix très modique. Dans mes lectures, j’ai toujours été attiré par les sciences et les techniques mais je ne lis pas de la SF pour y chercher des idées. Pour moi, c’est de l’évasion.» De retour en France, François Nau s’attache aux auteurs anglo-saxons pour des raisons «matérielles» : à Paris, dans les librairies étrangères, ces livres étaient beaucoup moins chers que les éditions françaises. François Nau a bien sûr cherché des romans touchant aux sciences de la vie. Ils sont rares. «Je crois que les mécanismes fondamentaux de la biologie ne sont pas encore entrés dans la culture de l’honnête homme. Or, les développements de la biologie sont fantastiques depuis les années 50. Cela va si vite que c’est plutôt la réalité qui dépasse la fiction..» La SF serait-elle une sorte de garde-fou pour ce scientifique ? «Un bon livre de SF part de prémisses qui, sur le plan scientifique, sont un peu décalées et qu’il faut admettre. Ensuite, le déroulement de l’histoire est parfaitement rationnel, argumenté, organisé. C’est encore mieux avec de l’humour. Garde-fou me semble un bon terme, car il est toujours possible de se raccrocher à quelque chose de logique. Autant j’aime la SF, autant je suis imperméable à la poésie.»
Les irréductibles de la génération spontanée passés à la moulinette
«André Couvreur et d’autres auteurs lisaient les savants “révisionnistes”, comme Raoul Dubois ou Stéphane Leduc, qui continuaient à défendre la génération spontanée malgré les démonstrations faites par Pasteur. Des gens qui se prenaient au sérieux comme on peut le constater dans la correspondance de Couvreur. A propos du Valseur phosphorescent (1923), Leduc prend tout au premier degré et ne voit pas l’humour de l’auteur.» Rosny Aîné approche la biologie en 1895, dans Un autre monde, où il met en scène un homme qui perçoit autour de lui les minuscules et invisibles êtres qui peuplent le vide. Chez Jacques Spitz, un savant triture les cellules du cerveau pour obtenir une mémoire du futur (L’Expérience du docteur Mops, 1939), un autre peut réduire la taille du corps humain à très petite échelle (L’Homme élastique, 1938). Dans La Guerre des mouches (1938), un entomologiste lutte en vain contre la destruction du monde par des mouches mutantes et intelligentes. «Tous les romans de Jacques Spitz sont excellents, note Claude Deméocq, et d’un pessimisme radical.» Vision qui contraste avec celle d’un Maurice Renard dans Le Docteur Lerne, sous-dieu (1907), où un savant fou transforme les hommes en animaux et en légumes, et lui-même devient une automobile. Merveille de la technique et de la science... s
1. Préfacé par C. Deméocq, Petite Bibliothèque Ombres, 1998.
Utopia 98
Le Conseil général de la Vienne organise le premier festival européen de science-fiction, du 29 octobre au 1er novembre 1998 à l’Institut international de prospective (Futuroscope). Une centaine d’auteurs, éditeurs, revues, critiques, illustrateurs sont invités pour rencontrer le public, participer à des tables rondes, expositions, animations et démonstrations multimédias, etc. Ne pas manquer la conférence de Jack Vance le 30 à 20h30, et, le lendemain, la mise à l’honneur de la SF italienne autour de Valerio Evangelisti et la remise du grand prix de l’Imaginaire. Entrée libre. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 42
57